L'argenterie des Bauges

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Belge, j’habite les Vosges depuis septembre 2011 où je me consacre à l’écriture, à la lecture, aux mots en général, grâce aussi à des ateliers d’écriture et des corrections  [+]

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Non loin d’ici, par-delà ces reliefs, il est un hameau de montagne qui fait partie du village de Saint-François de Sales. Répondant au joli nom de La Magne, la vie s’y déroulait paisiblement sous l’autorité bienveillante du comte Charles-Emmanuel et de son épouse, la comtesse Adélaïde.
Le couple avait trois fils, lesquels faisaient d’autant plus leur bonheur qu’ils avaient dû attendre longtemps avant d’avoir des enfants. Philippe et Philibert, jumeaux, étaient les aînés. Sages et bons élèves à l’école, ils ne laissaient jamais de côté leur petit frère Jean-Paul.
Le village devait sa richesse à un savoir aussi rare que précieux : la fabrication de vaisselle en bois. Fabriquée avec de l’érable sycomore, elle était utile à tous les habitants. De temps à autre, quelques enfants faisaient le tour des villages alentour avec deux ânes :
« Poches, bouteillons, écuelles…
Que tu sois grand ou petit, ogre ou lutin, nous avons ce qu’il te faut…
Poches, bouteillons, écuelles…
Cette vaisselle résiste à la chaleur » répétaient-ils inlassablement pour annoncer leur présence et vendre leurs produits.
Bien que quelques histoires d’ogres et de loups hantaient les lieux, le calme régnait en ce coin retiré de la Savoie… et chacun aurait voulu que cela ne s’arrête jamais.
Mais un matin d’automne, par un temps très doux, alors qu’il parcourait forêts, clairières et sentiers avec ses gardes et son épouse, le comte fit une chute de cheval. Sous les yeux d’Adélaïde sa bien-aimée, il se fracassa le crâne contre un rocher. Il en mourut. La comtesse, inconsolable, en perdit la tête et fut enfermée.
Pour régner sur le hameau de La Magne et ses terres, il ne restait que les enfants…
— C’est moi l’aîné, c’est à moi de prendre le pouvoir ! déclara Philibert.
— Non, c’est à moi. Je suis ton jumeau ! protesta Philippe.

Les jeunes gens allaient se battre quand leur jeune frère, qui n’avait encore rien dit, prit la parole :

— Nous allons, chacun notre tour, administrer le hameau et ses terres pendant trois mois. Une fois le temps écoulé, nous ferons état de nos actes devant les nobles. Ils se retireront ensuite pour délibérer, et diront lequel de nous trois est apte à succéder à notre père.

— Oui, mais qui va commencer ? demandèrent Philibert et Philippe d’une même voix.

— On va tirer à la courte paille, répondit Jean-Paul.
Il cueillit un brin d’herbe qu’il déchira en trois segments de longueur inégale, en cacha les extrémités dans sa main et s’avança vers ses frères. Philibert eut le morceau le plus long, Philippe le suivant ; à Jean-Paul, il resta le plus petit.
C’est ainsi que le calme revint ; du moins temporairement…
Comme convenu, le jour suivant, Philibert prit les commandes du hameau et de ses terres pour une période de trois mois, treize semaines.
— Nous allons fabriquer, vendre…
Produire, encore et encore…
Nous enrichir pour remplir nos coffres d’or !
Philibert n’avait que ces mots pour conversation. Il imposa à plusieurs agriculteurs de délaisser les prés et les vaches pour aller couper du bois et fabriquer de la vaisselle. Il augmenta la durée de la journée de travail et supprima le repos hebdomadaire. Au nom de la production, il était sans pitié.
Il y avait tellement de produits que les enfants devaient aller de plus en plus loin pour proposer la marchandise ; ils s’épuisaient sans pour autant vendre davantage. La fatigue et la faim gagnaient le peuple. La situation désastreuse aurait pu mener à la révolte si la treizième semaine n’avait pas mis fin à ce cauchemar.
Quand Philibert se présenta à eux, les nobles n’eurent pas besoin de longues délibérations :
— Au donjon ! crièrent-ils.
Philibert fut jeté dans la tour du vieux château.
Le lendemain, Philippe voulut faire mieux que son frère ; beaucoup mieux. Il renvoya tous les agriculteurs à leurs prés et leurs vaches, les bergers à leurs brebis et promit que chacun mangerait à sa faim. Face aux désastres des forêts mal gérées et des arbres coupés dans le désordre le plus total, il ordonna que l’on fasse une place nette. Il eut cette idée folle de commander que l’on brûle les parcelles abîmées pour les défricher complètement.
— La végétation reprendra sur une terre neuve ! déclara-t-il.
Ce grand nettoyage par le feu s’avéra désastreux. Des hectares complets devinrent arides ; les érables sycomores disparurent progressivement. Renards, marmottes et lutins, les uns après les autres, cabas sur le dos, quittèrent les lieux… La vie disparaissait.
Seuls les vautours se mirent à l’abri de quelques rochers d’altitude. Vivant sans prédateurs, ils étaient désireux de faire festin des carcasses des animaux en fuite, victimes d’épuisement. Quand un vautour identifiait une charogne, il invitait ses congénères en effectuant un vol en tourbillon visible à plus d’un kilomètre de distance. Une fois, une trentaine d’animaux réunis en orbite, ils plongeaient et se partageaient le repas.
Dix minutes pour un cadavre : le nettoyage était efficace.
Au bout de la treizième semaine, la région avait l’apparence d’un désert noir ; quand les vautours n’eurent plus rien à manger, eux aussi, ils quittèrent le massif des Bauges.
Philippe dut se présenter aux nobles :
— Il nous reste bien quelques vaches et prés, mais pour le reste, c’est la destruction. Il n’y a plus d’érables, déclara le rapporteur.
— …
Philippe baissa les yeux.
— Au donjon ! répondirent les nobles sans prendre le temps de délibérer.
Philippe fut jeté dans la tour du vieux château.
Jean-Paul hérita d’un bien triste hameau et de terres en grande partie détruites.
— Mais comment vais-je faire ?
Il pleurait.
— Mais comment vais-je faire ?
Il ne parvenait pas à sécher ses larmes.
C’est alors qu’il se souvint d’une phrase de sa maman : « Le gnome du Chéran garde les trésors de la terre ».

Le gnome du Chéran garde les trésors de la terre : il se mit en route vers le torrent du Chéran.

Pendant deux jours et deux nuits, Jean-Paul marcha. En chemin, il aperçut des chercheurs d’or. Ceux-ci, sans savoir que le diable se vengerait sur quiconque récolterait des paillettes d’or dans le torrent du Chéran, s’avançaient vers leur mort certaine. Les suivant de loin, la peur au ventre, Jean-Paul savait qu’il restait sur le bon sentier. À la fin du troisième jour, exténué, il arriva aux abords du torrent du Chéran. Il s’installa en retrait de manière à ne pas être vu, et mangea le peu de pain qu’il lui restait. Il laissa la croûte à côté de lui, et s’endormit.
Quand il s’éveilla le lendemain matin, la croûte de pain avait disparu. À la place, il trouva un sac de graines et un morceau de parchemin :

Ce sont des graines magiques d’érable sycomore. Les arbres pousseront vite si tu en prends soin et que tu ne coupes que ce dont tu as besoin pour fabriquer ta vaisselle. J’insiste : utilise sans gaspillage et tu ne manqueras jamais de rien.
Yaegun, le gnome du Chéran.

Le garçon rentra chez lui et convoqua tous les habitants du village. Il ordonna que chacun fasse ce qu’il savait faire de mieux : son métier. C’est ainsi que les boulangers retournèrent au fournil, les agriculteurs à leurs cultures et les bergers à leurs brebis. Les enfants retournèrent à l’école, et Jean-Paul, afin d’éviter tout abus à l’avenir, décida qu’il serait le seul à s’occuper des arbres et de la fabrication de la vaisselle en bois.
Une poche, un bouteillon, une écuelle par personne. Pas de privilèges : la même chose pour chacun. Un plat par foyer. L’essentiel suffit pour être heureux. Nous n’avons pas besoin que cela brille et que cela soit difficile à astiquer : cette vaisselle en bois, c’est notre argenterie !
C’est ainsi que, non loin d’ici, par-delà ces reliefs, la paix et l’équilibre revinrent dans ce hameau de montagne répondant au joli nom de La Magne.
Sa vaisselle prit le nom d’argenterie des Bauges et son savoir-faire en fut transmis uniquement de père en fils.
Les forêts retrouvèrent leurs érables sycomores, et la nature reprit soin de ceux qui n’en gaspillaient aucun trésor.


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