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L'Arbre Monde d'Andréa

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Sperot

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Il était une fois une douce et pétillante petite fille qui se prénommait Andréa.
Si j’avais tout le temps nécessaire pour vous conter son histoire... ah si
seulement le temps nécessaire ne nous était pas compté !

Il se trouve qu’Andréa était depuis sa naissance atteinte d’une très rare et très
grave maladie qui l’obligeait à rester l’ensemble de ses jours et la totalité de
ses nuits dans l’abri d’une bulle de plastique qui la préservait de toutes les
menaces extérieures : microbes, bactéries, virus, même de la moindre
particule issue de la pollution. Un simple rhume aurait eu raison de son fragile
petit être et c’est dans les limites du service d’un hôpital pédiatrique qu’elle
s’évertuait à grandir.

Son unique horizon était de pouvoir se saisir chaque matin de cette chance de
pouvoir encore sourire un jour de plus à la vie. Jamais elle n’avait pu franchir
les murs de sa clinique... et sauf miracle, jamais elle ne les franchirait tant le
mal qui était en elle était incurable.

Mais Andréa était une petite boule d’énergie rieuse qui avait l’extraordinaire
pouvoir de se mouvoir au rebond de toutes les audaces. A son contact si plein
d’émerveillement, les murs austères s’effaçaient, de même que le cliquetis de
toutes les machines et appareillages semblait se mettre à l’écoute attentive de
son rire cristallin. Il faut dire qu’Andréa était particulièrement entourée. Son
élan et sa spontanéité attirait naturellement la sympathie de tous : de ses
parents et sa fratrie aimants bien sûr, mais également d’une très grande
famille, de tout le personnel soignant ainsi que de ses très nombreux amis qui
lui partageait souvent la joie d’une visite. Car, même si Andréa, à ses presque
douze ans, n’avait jamais pu côtoyer le dehors, elle avait pu se constituer un
fabuleux réseau de part le monde grâce à la magie d’un blog internet qu’elle
animait quotidiennement. Mais nul apitoiement sur son sort ! Andréa ne
voulait pas de cela, non !

Elle, sa grande passion c’était la nature. Rien ne la mettait plus en joie que de
voir arriver dans sa chambre une plante en pot ou une fleur non coupée, ou de
recevoir d’un de ses amis une photo prise au contact de la nature sauvage.

C’est ainsi qu’avec le temps et la complicité de ses soignants, la chambre
d’Andréa ressemblait davantage à une serre qu’à un espace de soins confiné et
aseptisé. Privilège de son ancienneté et de l’attachement que tout le monde lui
portait, il lui avait même été offert une extension de son lieu de vie lorsque,
pour son dixième anniversaire, la direction de l’hôpital décida de faire abattre
une cloison et de fusionner la chambre adjacente avec la sienne. Point
d’animaux n’entraient ici mais la chambre était sonorisée et diffusait le chant
de la nature. Des images projetées aux murs et l’immersion en réalité virtuelle
permettaient à Andréa d’être toujours au contact de sa ménagerie. C’était sa
porte lui donnant accès à un monde libre duquel elle avait été extraite. Et il se
trouvait tous les jours quelqu’un pour en prendre soin : tailler et entretenir les
plantes, les arroser, les bouturer si nécessaire ; et tout ceci se déroulait sous la
supervision d’une Andréa qui, bien qu’empêchée par le voile de sa bulle,
connaissait parfaitement son sujet. Les merveilles de la vie ne pouvaient
s’offrir qu’aux yeux enchantés d’Andréa car depuis sa bulle elle ne pouvait ni
sentir ni toucher quoique ce soit de sa peau. Non pas tout. Il y avait bien son
orchidée, Feulette, qu’elle avait pu faire entrer dans son espace confiné et qui
ne la quittait jamais depuis. Ce nom, Feulette, elle lui avait attribué en rapport
aux couleurs chaudes et chatoyantes qui parcouraient sa floraison et les
nervures de ses tiges que même la lumière tranchante et crue des néons dans
laquelle beignait la pièce parvenait à sublimer. Feulette était en quelque sorte
la meilleure amie d’Andréa, celle qui était la dépositaire de toutes ses
confidences.

Andréa de jour, petite fille pleine de vie qui faisait face avec abnégation.
Andréa qui souriait et aimait à tous ceux qui la côtoyait. Andréa qui repoussait
les limites en faisant vivre avec elle un peu de ce monde naturel et sauvage
qu’elle affectionnait tant. Andréa qui s’endormait chaque soir au plus prêt de
Feulette, seule à pouvoir accueillir la confidence lorsque au silence qui
s’installe et précède les rêves il arrivait à la petite de concéder une larme... tel
le vacillement de la flamme de la bougie qui s’affaisse et tremble mais lutte
pour briller encore... Et la nuit d’Andréa était toujours emplie de milliers de
rêves. La nuit, il n’y avait plus aucune limite, plus de barrières, plus d’hôpital
mais juste la liberté d’être vivante et libre parmi tous les êtres du règne animal
et végétal. La nuit, Andréa et Feulette étaient en connexion totale avec le
vivant qui la journée se dérobait. Enlacée à sa chère orchidée elle se laissait
aspirer par un tourbillon de plumes puis dévalait sur un torrent de joie et de
rires mêlés, suivant le cours d’un lit bordé de longues et majestueuses allées
d’arbres qui s’inclinaient et la saluaient par les caresses de leurs branches.
Sans tubulures ni entraves, Andréa pouvait sentir chaque cellule de son corps
communier avec les myriades d’êtres, de senteurs, de couleurs, d’insectes, de
fleurs, d’arbres et d’animaux qu’elle croisait. Elle ne foulait pas le sol, elle
flottait au-dessus et en dedans, comme parcourant d’infinis réseaux de veines
et d’artères : pulsion de vie à l’unisson d’une pulsation !

Elle ressentait ! Ici, il n’y avait nulle limite, nul temps, nulle souffrance. Nulle
maladie. Chaque nuit était un nouveau voyage et chacun de ses voyages
nocturnes était unique. Elle s’en éveillait les yeux tout emplis d’étoiles mue par
une force qui lui permettrait d’affronter les difficultés du jour. Mais toujours
ses voyages la faisaient tôt ou tard s’arrêter à l’ombre du vénérable Hêtre,
celui qui n’avait jamais manqué la retrouver et auprès de qui elle aimait plus
que tout être enseignée des mystères de la vie. C’était un arbre immense dans
toute sa majesté. C’était l’arbre gardien et maître qui surplombait de sa
hauteur et de ses branches l’ensemble des mondes.

Au fur et à mesure de leurs rencontres leur lien s’était raffermi et une joie pure
nouait chaque fois leurs retrouvailles. A sa vue, le grand Arbre gratifiait
Andréa d’un prodigieux éclat de rire qui se propageait telle une irrésistible
vague à toute la forêt alentour. Andréa avait toujours mille questions à lui
poser et lui était mi impressionné mi amusé de sa sagacité. Ils se parlaient le
plus simplement du monde, d’âme à âme, de cœur à cœur, par la pensée.
Andréa adorait ses points de vue et lui était très souvent surpris par ce petit
bout d’Homme si amoureux de la vie. Souvent aussi, il proposait à Andréa de
ressentir son essence : un jour elle arpentait l’écorce de son tronc telle une
fourmi, un autre elle pouvait s’élever en lui par sa sève. Elle était alors fourmi
et sève. A un autre moment il lui était permis d’être feuille parmi les feuilles et
de contempler toute l’étendue du vaste monde se déployant sous les ramures
doucement ballotées aux quatre vents. Il lui avait même été donné d’être au
faîte, là où la cime portait le ciel et ses nuages... mais pas très longtemps, car
cela le chatouillait ! Trémoussements et éclats de rires rythmaient ainsi une
danse à laquelle se joignaient bientôt tous les animaux et créatures magiques
peuplant ces bois.

Andréa était une fée parmi les fées, et elle revenait fée de cette féérie. Fée pour
les Hommes qui connaissaient cette enfant... Fée en ce monde qui lui refusait
de respirer de son air. Fée sur cette Terre qui l’avait vue naître affligée d’une
terrible maladie.

Il se trouva que le douzième anniversaire d’Andréa coïncida avec un soudain
regain de virulence de sa maladie. Son état de santé se dégradait de jour en
jour alors même que l’ensemble de ses traitements semblaient tout à coup
devenir inopérants. Les résultats médicaux n’étaient pas bons, ce qui plongeait
tout le monde à son chevet dans une bien sourde inquiétude. Nulle crainte
n’était bien sûr affichée en présence de la jeune fille qui en retour ne laissait
rien paraître de la fatigue et du trouble grandissant en elle. Ce sursaut du mal
survint à une époque où Andréa s’investissait plus que jamais dans la
préservation de la nature. Elle n’avait jamais cessé d’œuvrer à sa défense ;
mais il se trouve que du monde entier affluait de terribles nouvelles. De
soudains et violents événements voyaient : ici des régions entières de
végétation dépérir, là des myriades d’individus de la même espèce animale
étaient retrouvés au sol ayant succombé à un mal inexpliqué. Aux quatre coins
du globe se multipliaient de ces catastrophes sans que la communauté
scientifique, pourtant fort mobilisée, ne parvienne à en expliquer l’origine.
C’est que nulle maladie ou épidémie n’en était la cause...

A cette époque, Andréa ne cessait pas ses voyages nocturnes. La nature berçait
toujours son sommeil de son plus beau chant. Elle était toujours à célébrer la
fête à laquelle elle participait depuis sa plus tendre enfance et qui continuait
de lui prodiguer ce sursaut de force dont elle avait désormais tant besoin pour
affronter le mal qui la grignotait le jour. Mais toute mue qu’elle était par le plus
pur optimisme, Andréa voyageait avec l’angoisse de voir la nature se
malmener ainsi sur la Terre.

C’est vers l’Arbre Maître qu’Andréa adressait ses suppliques : « Enseigne moi,
lui demandait elle, les raisons de tous ces drames ? ». Et lui de lui répondre
invariablement : « Tu es des nôtres, Andréa. Tu n’as rien à craindre parmi
nous. Ton monde est ici au milieu de nous. »

Mais ces réponses ne pouvaient la satisfaire, elle pour qui le moindre affront
fait au vivant était comme une nouvelle blessure portée à son âme et son
corps. Drame après drame, elle ne pouvait s’empêcher de renforcer sa
croyance selon laquelle tout ceci était la conséquence de l’action de l’Homme :
la nature offrait une capitulation en règle par le suicide des espèces. Andréa
n’avait aucun doute sur le fait qu’une intelligence subtile orchestrait tout ceci.
Mais qui l’eut crue ? Elle seule savait donc, tiraillée qu’elle était entre deux
mondes qui en réalité n’en formaient qu’un. Et l’inquiétude de grandir autour
d’elle... Car nombreux furent ceux qui firent le lien entre ces hécatombes
animales et la dégradation de son état. La communauté des Hommes se
mobilisa très fort sur les réseaux internet pour Andréa ; Elle qui de part son
investissement mille fois renouvelé pour la défense de la nature ne tarda pas à
être portée au rang d’icone symbole du drame à l’œuvre. Pour de zélés
prédicateurs apôtres du malheur, son trépas signifierait la fin des temps.
Andréa restait sourde à ceux de ses proches qui tentaient de la détourner de la
cause. Elle ne voulait pas non plus être récupérée. Le mal en elle empirait mais
elle utiliserait ses toutes dernières forces à essayer d’intercéder pour une
solution. C’est à cela qu’elle décida de s’employer à l’occasion d’un voyage
nocturne.

Et, pour la première fois, se présentant au pied du vénérable Hêtre, elle ne pu
réprimer davantage toute l’étendue de sa peine et se mit à pleurer. Elle qui ne
s’était jamais départie de son sourire ébranla profondément l’Esprit du lieu.
Elle s’en remit alors à lui sans question, étant juste dépositaire de ses larmes et
de son désespoir, et le vieil Arbre de lui dire :
« J’entend ta peine, Andréa. Mais je ne puis en comprendre la raison. Pourquoi
te lamenter ainsi pour ce monde d’Hommes ? Tu n’en fais pas réellement
partie. Tu y es comme un intrus depuis ta naissance... Ici est ton monde
Andréa ! Tu y auras toujours ta place car tu nous parle dans ton cœur. Les
Hommes, eux, ne nous voient plus, ne nous entendent plus, ou si peu et si mal.
Ils ne vivent plus au contact de la nature qu’ils ne cessent d’exploiter et
d’asservir. C’en est assez. Nous quittons le règne de l’Homme qui devra
désormais composer sans nous. »

Et pour la première fois, entre deux sanglots, Andréa entendait la vérité.
Terrible vérité : redoutable et implacable... mais pas définitive : cela ne
pouvait être !
« Non ! », cria Andréa. « Nous avons besoin de vous ! J’ai besoin de vous ! »
A ces mots saisi, l’Arbre dit : « Et nous sommes avec toi Andréa. Mais pourquoi
prendre en pitié cette Terre d’Hommes. Tu n’ignores rien des souffrances que
l’Homme inflige et s’inflige. Pourquoi te battre ? Joins-toi définitivement à nous
et abandonne aussi ce monde où l’homme ne te permet même pas de partager
de son air. »

A l’écoute de ces mots, Andréa reçut comme une inspiration. Elle sentit une
énergie nouvelle imprégner tout son corps et dit en ces mots emprunts d’une
ferme résolution :
« Je sais de ce monde d’Homme que mon temps y est compté. Je ne verrai pas
la fête pour ma treizième bougie. Je le sais. Tout comme je sais qu’il ne m’a
jamais été donné de gouter de son air. Comme je ne saurai jamais la sensation
de fouler l’herbe de son sol de mes pieds nus. Ou de humer le parfum des
fleurs poussant au dehors. Jamais je ne toucherai ce Monde au dehors de ma
bulle. Et pourtant, j’aime la vie, et j’aime les Hommes dans le monde des
Hommes. D’une certaine manière, je suis ici aussi dans ma bulle. Je suis comme
prisonnière entre deux mondes. Mais en apparence seulement et sais-tu
pourquoi ? Car je ne me ressens pas comme une prisonnière. Je suis juste
aimante du miracle de la vie qui se donne à mes yeux ravis et se dérobe à
l’ensemble de mes autres sens. Je suis reconnaissante pour tout ceci à chaque
instant. Et c’est avec toute la force de mon amour que je t’implore, Arbre
Monde. Permet à la nature de prolonger la danse parmi les Hommes. Car je les
aime et ils ont besoin de vous tout comme moi j’ai besoin d’eux. Ne laissons
pas gagner l’apparence de deux Mondes à jamais séparés car il n’y a qu’un seul
Monde d’espoir encore permis. Crois-moi ! j’en suis témoin. Et je retourne en
témoigner ! »

C’est sur ces mots que s’éteignit la vision d’Andréa, subitement retournée dans
la fureur et le bruit de sa chambre où les médecins s’employaient fébrilement à
tranquilliser son corps parcouru de terribles convulsions. Mais l’heure n’était
pas encore venue et Andréa, dès qu’elle eut recouvré ses esprits, rassembla
toute sa volonté pour lancer un appel général à la mobilisation.
Elle invita chaque cœur vaillant à la rejoindre pour une procession. Les
réseaux s’affolèrent et relayèrent partout l’appel de la jeune fille. Un élan
d’amour convergeait vers elle et lui prodiguait de sa force. Et quelle force de
conviction lorsqu’il fallut convaincre parents et médecins d’organiser une
sortie hors l’hôpital ! C’était inimaginable en soi étant donné son état critique.
Mais elle parvint à les convaincre et la date de la procession fut bientôt
arrêtée.

De partout dans le Monde convergèrent des millions d’hommes, de femmes et
d’enfants, de jeunes et de vieux qui affluaient à l’appel d’Andréa vers un lieu de
nature sauvage non encore gagné par le sombre mal et préservé de la main de
l’Homme.
Andréa – quoique contrainte durant tout le transport par la protection
nécessaire de sa bulle – parcourut vaillamment le trajet de ce long voyage et
délivra à toutes celles et tous ceux rassemblés un vibrant message en faveur de
la réconciliation. Le discours bouleversant convoqua tout le monde dans
l’espace du cœur. Andréa sentit dans l’harmonie la présence de l’Arbre Maître
et c’est le moment qu’elle choisit pour ouvrir la glissière de sécurité de sa
bulle.

Elle sortit au grand air et dit après en avoir pris une longue et délicieuse
inspiration :
« Amis, voici qu’enfin je viens au Monde alors même que je vais devoir le
quitter. Je souhaite que ce jour marque la réunion de l’homme avec le cœur
vibrant de la vie. »
A cet instant, Andréa prit une dernière et profonde inspiration. Elle sut que des
millions d’yeux voyaient enfin comme elle. L’air était délicieux. L’espoir
permis.
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