5
min

L'arbre du bonheur

2 lectures

0

Y croient tous que pa c'que j'suis muet, j'suis sourd. Mais j'les entends ricaner derrière mon dos et m'traiter de crétin et de taré; Surtout l'Jojo avec qui j'travaille. _"Tiens, Ducon, va planter les bulbes de narcisses au champ..." J'plante pendant des heures à en avoir les reins bloqués. J'leur parle, à mes fleurs dans ma tête. Et pis j'viens voir tous les jours leur nez vert sortir de terre. Elles, ça les encourage, et moi, je ne me sens plus tout seul; _"Prends l'jet. Va arroser les azalées dans la serre. N'en fiche pas partout comme l'aut 'jour.J'ai manqué m'fout' par terre, s'pèce d'imbécile..." C'est pas pa'c j'ai pas réussi aux écoles que j'sais pas des choses... Les cyclamens, les azalées, ça aime autant l'eau tout partout que dans l'pot où elles sont prisonnières. L'eau, pluie du ciel: elles voudraient s'y envoler comme des papillons. Loin,loin dans la vraie nature.
J'sais même lire. Surtout quand il y a des images... Dans mon coin, à côté d'la cabane à outils, j'entasse les catalogues de M'sieur Mazard, mon patron. J'en ai des kilos; j'les regarde avant de m'endormir et j'fais des rêves de gentianes bleues dans des montagnes aux grandes herbes avec des insectes dessus. _"te tromp' pas d'boite,le simplet... Ça ,c'est contre la vermine,ça, c'est pour azoter et ça pour sulfater..." Des saloperies qui font éternuer et qui tuent tout ce qui bouge. On n'en voit pas beaucoup, des bêtes, dans les champs. J'ai du plaisir à toucher à toucher les corps frais d'mes tulipes. J'en fais de jolis bouquets pleins d'soleil pour les dames au marché... _"Fait un peu frais pour la saison..." quelles disent. J'agite tout mon corps pour montrer que je comprends. Moi, j'fondson m'regarde avec de bons yeux. _"T'as pas fini d'secouer la tête comme un caniche en toc à l'arrière d'une voiture, pauv' minable..." Faut toujours qu'y m'rabroue, l'Jojo, qu-'y m'gâche mon bon temps... Facile,avec un qu'a seul'ment la réponse dans sa tête. Heureusement, le vendredi après-midi, on prend la camionnette et on va soigner les jardinières des établissements revlong. Quand on arrive dans le hall, c'est comme si on entrait dans un palais. Partout du marbre; des colonnes et des espaces en haut,en bas et en travers. Je lave respectueusement les feuilles des caoutchoucs, larges comme des plateaux. Je nettoie les énormes fougères pour qu'elles débordent encore plus. Puis je monte le grand escalier. Je m'agenouille à chaque marche devant les palmiers et les orangers en caisse, les mille et une nuits, sauf que c'est l'jour. La reine de ce palais, celle que j'visite en dernier pour faire durer le plaisir, c'est mad'moiselle Sylvie, la secrétaire du deuxième. Elle éclaire son bureau garni de figueras et de poinsitias? Faut voir comme ses doigts à pétales-géranium courent vite sur son clavier! Ses cils battent sur ses joues quand elle me parle gentiment de ses lettres d'expédition... Fine,longue: une orchidée blanche dans sa jungle miniature...
Tout en soignant les plantes, je m'approche jusqu'à sentir le parfum dans sa nuque. Ca me tourne la tête, pire que des jacinthes en folie... J'voudrais noyer mon visage, mon nez dans ses cheveux. Mais j'y touche pas. J'sais bien qu'un pauvre crétin comme moi n'a pas l'droit. Que même, elle s'mettrait à hurler comme si une limace bavait sur son cou. Déjà trop beau de la humer et d'la manger des yeux.
Faut qu'ce soit l'Jojo qui m'tire de là. Mes jambes, elles voudraient jamais sortir du paradis.
_"T'as-pas fini d'reluquer les pépées!... J'parie qu'tu saurais pas quoi en faire, pauv'minable, quand j'vais au cinoche avec la Ginette, j'aime mieux te dire que j' prends mon pied!... Elle a c'qui faut là où il faut..." Gros lourdaud-pieds-dans-l'plat, t'y comprends rien.

M'sieur Mazard, y m'a fait coller des affiches à la devanture: "L'arbre du bonheur est arrivé!"... Moi j'y vois rien qu'un gros yucca avec des touffes de feuilles dures de chaque côté de son tronc épais. Y'a même des prospectus à distribuer. Jojo a dit que c'était un arrivage direct d'Afrique, qu'on devait écouler ça rapidos... Une matinée à décharger le camion!...J'suis moulu.

J'lirai ça ce soir quand j'aurai moins mal partout. Et puis, ym'faut du temps pour tout comprendre. Et qu'personne ne m'dérange; "Madame x (jolie dame en maillot de bain) a acheté l'Arbre du bonheur.Très décoratif! Il a paré agréablement sa salle à manger. De ce jour, elle a vu sa santé et celle des siens s'améliorer. Elle a minci,sa beauté a rayonné. Son dynamisme au bureau lui a valu les éloges et une augmentation de son patron. Elle a pu s'acheter une nouvelle voiture. Elle remercie l'Arbre du bonheur tous les jours. " Des savants, ceux qu'écrivent comme ça; J'suis jamais arrivé à assembler les lettres et les mots pour en faire des beautés pareilles. C'qu'ils écrivent, ça doit être vrai. Du bonheur, j'en veux pour ma Sylvie... J'lui en porterai un pot vendredi. Des fois qu'le Bon Dieu m'emballerait dedans, paquet-cadeau pour mon Orchidée. Sur les catalogues, c't'espèce de bout de bois porte des grappes blanches quand il fleurit. Ca l'arrange bien. Le bonheur, faut l'attendre comme un printemps long à venir; peut-être même que ce sera dans un autre monde, comme disait monsieur le curé,du temps où j'allais au cathé. Pendant la semaine, on n'a fait que vendre des arbres du bonheur. J'avais peur qu'il en reste plus pour ma Sylvie; Vendredi matin, M'sieur Mazard a été débordé de coups de téléphone à leur sujet. Y savait pas quoi répondre, alors j'ai pas su c'qu'on lui disait. Des choses ahurissantes, sûrement.Y faisait rien qu'à bégayer: _"J'comprends pas...J'peux pas dire...J'vais me renseigner..." Les miracles qui arrivent, forcément, ça en fiche un coup. L'après-midi, j'ai caché mon yucca derrière des palmiers dans la camionnette. J'ai profité de c'que Jojo travaillait au premier et j'ai porté le pot dans le bureau de ma reine.
_"Un cadeau de Monsieur Mazard?..." Qu'elle a dit. J'ai hoché la tête avec mon bon sourire de chien fidèle. _"Ca me tiendra compagnie, je reste tard ce soir pour terminer des dossiers... Vous savez que nous sommes très contents des services de votre maison...et de vous aussi,mon petit Marcel..." Comme je me dandinais d'un pied sur l'autre tout près d'elle en la buvant des yeux, elle m'a tiré par la veste et m'a planté un gros baiser sur la joue.

Ca m'a traversé le corps comme un éclair. J'suis devenu pivoine et feu-follet. J'me suis écroulé dans la camionnette, haletant, jambes coupées. Au magasin: branle-bas de combat. Des hommes en combinaison de martien assommaient M'sieur Mazard de recommandations: -"Avertissez vos clients de ne pas toucher à la terre.On a exporté l'humus de la forêt tropicale avec les plantes. Il contient des œufs de mygales en train d'éclore. C'est pourquoi la terre remue. Que les gens quittent vite la pièce et ferment hermétiquement la porte. Donnez-nous les adresses,nous irons les débarrasser." J'ai couru à ma réserve de catalogues et j'ai cherché "mygale". Je me rappelais avoir vu ça sous une photo de grosse araignée. "Certaines mygales atteignent 18 cm de long, leur morsure est très douloureuse et presque toujours mortelle"... Mon Dieu, cette horreur!... Noire, velue, énorme, sur mon orchidée blanche! Je m'suis précipité sur les gens affolés, l'adresse de Revlong à la main... _"Pousse-toi, mon pauv'Marcel... On n'en a pas livré à Revlong. On n'a pas le temps de s'occuper de toi. Des vies sont en danger!" Sirènes des pompiers, gyrophares, gendarmes partout: le patron, la patronne, Jojo, débordés... J'ai foncé dans le hangar, j'ai ouvert avec mon passe et j'ai emporté un Arbre du bonheur qui restait dans ma chambre.

On peut dire qu'elles m'ont manqué, les bêtes de la forêt. Maintenant, elles sont là.
Sous la lampe,je vois trembler la terre du pot. Des pattes sortent de l'humus, s'accrochent au rebord. Les corps suivent. Un araignée tombe sur la table.Velue,grouillante. Je laisse ma main devant, hypnotisé. Sylvie subit ce martyre et je l'accompagne. Je suis avec elle dans ce cri muet qui s'arrache de moi quand la bête me touche et me mord... Tétanisé, je garde ma main posée. Déjà tombe du pot une autre bête poilue, et une autre. Je hurle en silence, les yeux sanglants, bave aux lèvres. A leur tour, elles enfoncent leurs crocs dans ma peau.
La douleur me saisit et me vrille. Je roule à terre. Les choses immondes courent sur moi. Elles rentrent dans mon pantalon, dans mes manches. Elles me mordent aux jambes, au ventre, à l'entre cuisse. Je me secoue, je me tape,j'en écrase.Il en sort toujours du pot.
Plus elles grouillent sur moi,plus je me tors et plus j'approche de ma Sylvie. Le papier avait raison: un miracle, l'Arbre du bonheur!
Document trouvé près du corps du pauvre muet.

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,