L'arbre d'or

il y a
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Une piste pour en savoir plus sur mon travail : https://www.babelio.com/auteur/Denis-infante/324983

Devant ma maison, il y avait un arbre, un très vieil arbre, tout noueux, tout tordu, l'écorce creusée de rides, mais aux feuilles d'un vert profond quand s'allongeaient les jours. Son tronc, il fallait trois grandes personnes pour en faire le tour. Sa ramure était peuplée de chants d'oiseaux.
C'était un grand-père mûrier.
Bien plus vieux que moi, qui ne suis déjà plus très jeune.
Bien plus vieux que nous tous.
L'été, il protégeait la maison de son ombre, l'automne, son feuillage se changeait en or. Voilà l'arbre d'or ! Pour quelques semaines, il n'y avait pas d'homme plus riche que moi en ce monde. Le soleil illuminait ma fortune, la transperçait de ses rayons poudrés de jaune pur. L'air était encore doux, le ciel d'un bleu limpide.
Ses branches les plus hautes dépassaient le toit de la maison. Des pies y avaient construit leur nid.
Mais puisque rien ne dure, ni la jeunesse, ni la richesse, ni la toile la mieux tissée, ni la longueur des jours, le temps venait des longues nuits, des premiers froids, et tout mon or, en quelques jours se dissipait aux vents du Nord.
J'ai appris certaines choses à l'école, d'autres dans les livres. J'ai entendu bien des mensonges et bien des vérités, bien qu'il ne soit pas toujours facile de les distinguer les unes des autres. Des amis sont venus, d'autres sont partis. J'ai rencontré l'amour et je l'ai perdu et je l'ai retrouvé encore pour le perdre à nouveau.
Longtemps j'ai voyagé. J'ai vu des montagnes et des océans, des villes et des déserts. J'ai rencontré des hommes de toutes les couleurs, j'ai entendu toutes sortes de langues. Mais toujours je suis revenu. Et toujours il était là. Dans la splendeur de l'été, dans le dépouillement de l'hiver. Le grand-père mûrier.
Je caressais son flanc rugueux. Dans ma tête, je lui parlais. Je le remerciais de sa constance, de sa fidélité. De bien vouloir m'accueillir sous son ombre.
Parfois, après de longues réflexions, je coupais une de ses branches.
Sous son feuillage, à l'abri du soleil, une mère avait étendu une couverture pour y déposer son nouveau-né, la prunelle de ses yeux, les battements affolés de son cœur, plus que sa vie. Des enfants y avaient bâti des cabanes, des empires. Des familles s'étaient réunies pour conduire l'un des leurs à sa dernière demeure en ce monde. D'autres avaient survécu à la faim et la misère grâce à la magie qui transformait ses feuilles en fils de soie aussi léger que la brise de mai, aussi fin qu'un rayon de lumière.
Il avait connu les rires et la colère, il avait abrité les premiers baisers des jeunes amants, d'autres, au plus profond du désespoir, au plus noir de la nuit avaient mouillé son écorce de leurs larmes. Avaient serré leurs corps contre son corps, à la recherche d'une douloureuse consolation.

Depuis quelques années, je ne voyageais plus. Je cultivais mon jardin et mes souvenirs. Je m'asseyais sous mon arbre. J'observais de ce coin de terre le passage des saisons. Les couleurs changeantes du ciel. Parfois, quand le vent agitait sa ramure, je croyais entendre leurs voix, je croyais sentir leurs présences dans l'ondoiement de son feuillage. C'était la rumeur du monde. Terrifiante et jolie.
Quand la tempête vint, je n'étais pas plus préparé que quiconque. Je n'ai pas fait montre d'une plus grande sagesse. Je me suis terré au plus profond de la maison tandis que hurlait le vent, secouant les murs, tonnant dans la charpente. Rassemblant ce qui me restait de raison et de courage pour résister à la panique. Dehors, ce qui grondait dans la nuit noire, c'était une puissance bien plus grande que tout être vivant sur cette terre. Sans ruse et sans pitié. Sans discernement.
Au lever du jour, le vent cessa d'un coup. Il y eut un grand silence, comme lors d'une éclipse, quand chacun se demande si c'est vraiment ainsi la fin du monde.

Je suis sorti. Le grand-père arbre était tombé à terre. Ses racines arrachées, rouge et à vif dans la lumière, ses branches brisées, emmêlées.
J'ai pleuré, comme on pleure un ami, une aimée. J'ai maudit le sort. J'ai gémi quand la douleur était trop forte.
J'ai voulu partir.

Au printemps suivant, une pousse sortit de terre, verte, gorgée de sève, s'élança vers la lumière.
Un enfant arbre. Vulnérable et fragile comme un enfant humain.
Je ne sais pas s'il me sera donné de m'asseoir un jour sous son ombre, ce que je sais, c'est que je ne partirai plus.
À présent, j'ai charge d'âme.
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Jean Paul · il y a
On est tous admiratifs devant ces “pères des arbres” qui s’enracinent de toutes leurs forces dans des endroits souvent improbables.
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Denis Infante · il y a
Les pères des arbres sont aussi les pères et les mères bien sûr, des humains. Sans eux il serait difficile de vivre sur cette terre.
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Tinouch E · il y a
Magnifique récit. Votre arbre d'or m'a beaucoup touchée
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Denis Infante · il y a
Merci beaucoup de votre lecture. Cet arbre (et ses compères) existe et par bonheur, est toujours vaillamment debout !
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Tinouch E · il y a
Tant mieux ! Tout comme "mon" gingko !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J'aime bien votre texte. Un conte mélancolique mais où l'espoir demeure. Parfois je trouve dans des textes sur short edition une dose trop importante de nostalgie. Le votre est équilibré je trouve entre réel et imaginaire, passé et futur.
:-)

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Denis Infante · il y a
Merci de votre commentaire. J’ai essayé d’inscrire en peu de mots, le long passé de l’arbre, son présent immédiat et oui, l’espoir d’un futur !
Qui dépassera probablement (et c’est là que se loge la mélancolie) nos courtes vies.

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christiane nicolas · il y a
Quel bel hommage à cet arbre, et aux autres ! Nos amis de toujours. Merci !
Je ne peux m'empêcher de penser à un album pour enfants de Shel Silverstein "L'arbre généreux", dans lequel est montrée la relation entre arbre et homme.

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Denis Infante · il y a
Rien ne peut me faire plus plaisir qu’une référence à la littérature dite « pour enfant », souvent elle-même très généreuse et en perpétuelle réinvention.
Ce texte fait d’ailleurs partie d’une série de contes intitulés « Princesse souris et autres histoires ».
Merci beaucoup.

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Brigitte Bardou · il y a
Je n'ai jamais vu de mûrier mais le vôtre m'a enchantée. J'aime les arbres, moi aussi, et en ai quelques uns pour amis. Autant dire que j'ai été très sensible à votre texte si magnifiquement écrit. La dernière phrase m'a profondément émue.
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Denis Infante · il y a
Dans la région où j’habite, il y a encore beaucoup de mûriers, vestiges des élevages de vers à soie des siècles passés. Certains ont largement plus de 200 ans. Ils ont été pour la plupart taillés pendant des années en têtard (pour récolter les feuilles) et en gardent trace dans leur port. Ce sont donc des arbres qui n’ont rien de « naturel » même si lentement ils y reviennent, mais qui restent magnifiques !
Je parle des mûriers pour cacher et ma fierté et mon embarras !
Merci beaucoup !

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Ginette Flora Amouma · il y a
Magnifique . Je suis toute remuée .
Vous avez charge d'âme .... et nous , lecteurs , nous avons à veiller et lire tous les jours votre texte .

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Denis Infante · il y a
J’imagine que les arbres sont indifférents à note présence, ils vivent dans une autre dimension qui nous est en grande partie inaccessible. Par contre, nous ne pouvons vivre sans eux et ce qu’ils nous offrent depuis des milliers d’années, à commencer par l’air que nous respirons. Et l’élévation, et la beauté. Sans eux, nous ne pourrions vivre sur cette planète, alors dans ce sens, oui, nous avons charge d’âme, celle de nos enfants et des enfants de nos enfants.
Merci à vous !

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La Nif · il y a
Un très beau texte sensible pour ce très vieil arbre
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Denis Infante · il y a
Merci. Je tiens à vous rassurer, dans le "monde réel", l'arbre d'or et toujours debout, et vaillant !
On ne se défait pas facilement de ces peurs !

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Patrick Peronne · il y a
Auprès d'un arbre on peut vivre plus heureux qu'auprès de...
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Denis Infante · il y a
Et je compte bien en profiter aussi longtemps que possible. Merci à vous
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Randolph B. · il y a
Cela peut vous surprendre, je suis profondément ému par ce récit. Vous parlez sî bien de ce lointain cousin de mon vieux mélèze.
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Denis Infante · il y a
Je ne suis pas surpris, mais enchanté au contraire par votre réaction qui est je suppose celle d’un véritable ami des arbres, ce que me confirme la lecture que je vient de faire de votre très beau texte, « Le vieux Mélèze ». Merci de votre appréciation.
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Randolph B. · il y a
Et comme les amis de mes amis...
Bonne journée, Denis.

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