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L'arbre de discorde

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Marie No

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Au bout de trois ans de relation, Clara et Laurent se dirent qu'emménager ensemble pourrait être une bonne idée. Bien que pendant ces trois ans, ils se fussent le plus souvent retrouvés dans l'appartement de monsieur au centre-ville, ils optèrent pour la petite maison de Clara en lointaine banlieue comme cadre de leur nouvelle vie commune. Ils bénéficieraient ainsi du calme de la semi-campagne et puis de toute façon, on ne contrarie pas madame. Laurent l'aimait tant, il ne pouvait rien lui refuser.
Tout est une question d'habitude. Il se fit à dormir du côté droit du lit tout contre le mur, à utiliser la table de la cuisine comme bureau même si cela l'obligeait à déplacer sans cesse ses affaires, à ranger ses vêtements dans ses valises par manque de place dans l'armoire. Entre autres. Mais il y avait une chose qu'il ne supportait pas, non, vraiment pas : c'était cet arbre gigantesque planté devant la porte d'entrée.
C'était un chêne de vingt mètres de haut, aux branches épanouies, habitat de plusieurs espèces – oiseaux, écureuils, insectes. Il avait résisté à bien des orages, aux tempêtes, vu défiler deux siècles et se tenait toujours là, fort et droit. Sa carrure était impressionnante, rien ne semblait pouvoir l'abattre. Aux yeux de Clara, il émanait de cet arbre une aura protectrice.
La deuxième semaine après l'emménagement de Laurent, une branche tomba sur le toit et abîma les tuiles. « Quelle chance que tu sois là, tu vas pouvoir réparer ça », lui dit Clara. Le week-end suivant, il dut ratisser les feuilles qui jonchaient l'allée car il ne supportait plus leur crissement sous ses pas. Et tous les matins, il était réveillé par le chant strident des oiseaux avant de retrouver la carrosserie de sa voiture souillée par leurs déjections. Il butait régulièrement sur les racines sournoises qui sortaient du sol à plusieurs mètres du tronc et il lui arrivait même de recevoir des glands sur la tête, comme si l'arbre lui en voulait personnellement. Si c'était vrai, l'inimitié était réciproque.
Aussi majestueux que fût cet arbre, Laurent s'en plaignait donc tous les jours.
« Et d'abord, qu'est-ce qu'il fait là ? C'est d'un pratique comme emplacement !
— Je ne trouve pas ça gênant. Et puis, il était là en premier, bien avant la maison.
— Je n'ose pas imaginer ce qu'un constructeur assez génial pour placer la porte d'entrée en face de cette espèce de sequoia a dû faire comme autres dégâts ! Il y a fort à parier que tout va s'effondrer un de ces jours ! Et regarde : à cause de ton arbre, la terrasse est constamment sombre ! Pas moyen de prendre un bain de soleil !
— Tant mieux. Ça nous évitera de choper un cancer. Je te l'ai dit : ce chêne nous protège. »
Clara trouvait toujours des excuses à son arbre. Elle l'adorait. L'été, elle lisait assise à son pied, le dos contre le tronc, à l'abri sous son ombre. L'hiver, il lui procurait du petit bois pour le feu de cheminée. Et chaque matin de l'année, il n'y avait pas plus doux réveil pour elle que celui offert par les oiseaux qui nichaient sur ses branches. Certes, certains avaient un chant quelque peu disgracieux, mais c'était toujours mieux qu'une alarme de réveil-matin. Quant aux déjections sur sa propre automobile, elle les considérait d'un œil pratique : elles lui faisaient penser à la laver.
« Un jour, il causera un grave accident avec ses bêtes branches qui tombent ! prédisait Laurent.
— Bah ! Il suffira de le faire élaguer cet hiver.
— Et regarde ma voiture ! Je passe chaque jour une demi-heure à la récurer !
— Tu peux la garer ailleurs.
— Où ça ? Chez le voisin ? Demain j'ai rendez-vous avec un client, je vais encore devoir me lever à l'aube pour la rendre présentable.
— Une chance que les oiseaux soient là pour te réveiller tôt. »

Un samedi matin du troisième mois de leur vie commune, il allait prendre son petit déjeuner dans la cuisine quand il nota que sa cafetière avait disparu. C'était une vielle machine légèrement rouillée, quelque peu bancale, mais qui fonctionnait encore très bien et dont le café était excellent. Elle faisait partie du peu d'objets qu'il avait ramené de son ancien appartement, avec ses chaussures, ses vêtements, ses outils de toilette et de travail. Clara ne s'en servait jamais puisqu'elle ne buvait pas de café mais s'en plaignait souvent car selon elle, cette relique jurait avec le reste de la cuisine. Elle lui avait demandé de s'en acheter une plus belle ou de la troquer contre du café soluble, le principal étant de s'en débarrasser. Apparemment, en ce qui concernait ce dernier point, elle avait finalement pris les devants. Il chercha un substitut, une boisson chaude pour commencer sa journée, mais il n'y avait que du thé. Il détestait le thé. Il claqua la porte du placard. Au même moment, une branche du fameux chêne cogna la vitre sous un coup de vent.
« Et cet arbre !
— Quoi encore cet arbre ? » fit sa compagne qui venait d'entrer dans la cuisine, déjà habillée pour sortir.
Il posa les poings sur le plan de travail.
« Il y a qu'avec le vent de cette nuit, il m'a empêché de dormir. Il tremblait comme une vieille mémé, ses maudites branches grinçaient et craquaient. J'ai même fait un cauchemar où cet idiot s'effondrait sur la maison et nous tuait tous les deux.
— Je croyais que tu n'avais pas dormi ? »
Elle attrapa son sac à main posé sur le comptoir.
« Bon, j'y vais. Je vais faire quelques courses, on n'a plus de lait. Tu as besoin de quelque chose ? »
Il agita la main.
« Non, c'est bon. Tout va bien. »
Elle ouvrit la porte de la cuisine qui donnait sur l'allée, s'apprêta à sortir mais quelque chose qu'elle avait vu l'arrêta dans son élan. Elle posa la main sur sa bouche, l'air horrifié.
« Quoi ? Que se passe-t-il ? »
Laurent se précipita à ses côtés. Le pare-brise de sa voiture à lui était défoncé, une branche était plantée en plein milieu dans une posture qu'il jugea indécemment triomphante.
« Ah ! Tu vois ? Tu vois ! Il est dangereux ! J'aurais pu y être, dans cette voiture !
— Cela a dû arriver cette nuit, à moins d'être somnambule...
— Tu continues à le défendre ? Je comprends pourquoi j'ai fait cet affreux cauchemar : j'ai dû entendre l'impact dans mon sommeil.
— Tu vois qu'il ne t'empêche pas de dormir. »
Il fulminait comme jamais. Cette fois, c'était le coup de bois de trop.
« C'est anormal qu'il perde ses branches comme ça !
— Ce n'est que la deuxième en trois mois.
— Il doit être malade ! On n'a pas le choix : il faut le faire abattre. »
Elle n'aurait pas plus mal réagi s'il lui avait mis une baffe.
« Ça va pas non ? Cet arbre est plus vieux que toi ! Plus vieux que nous deux réunis ! Plus vieux que tous les ascendants que nous avons connus !
— Et pour conserver une chance d'avoir des descendants, il faut s'en débarrasser. Il finira par nous tuer et eux avec.
— C'est totalement absurde ! Je vis ici depuis dix ans et il ne m'a jamais causé souci. On va faire enlever les branches mortes et tout rentrera dans l'ordre.
— Il n'y a pas que les branches qui posent problème.
— Tu veux que je te dise ? C'est toi qui as un problème ! Cet arbre est magnifique et je te ferai remarquer qu'il nous est utile. Il nous aide à nous chauffer l'hiver et sans lui, la maison serait un four l'été. Et puis il y a tous ceux qui l'habitent et qui se nourrissent grâce à lui. Il y a les tourterelles, les pies, les geais et le couple d'écureuils. Il y a aussi le petit-duc qui chante la nuit et qui m'aide à m'endormir. Sans oublier qu'il nous oxygène. Cet arbre est source de vie.
— Il est source de mort aussi, je t'assure.
— Ne sois pas si buté ! Je t'interdis d'y toucher. Pourquoi serait-ce à toi de décider de son sort ? Il est bicentenaire ! Et toi qui es là depuis trois mois, tu voudrais qu'il disparaisse ? De quel droit ? Ce chêne forme un équilibre avec la maison, le terrain... Je ne peux concevoir cet endroit sans lui, le vide serait trop grand, il n'y aurait plus d'animaux, plus de chants d'oiseaux, je suis sûre qu'on respirerait moins bien, il apporte tant, je ne peux pas croire que tu veuilles le détruire, il est si important, plus important que toi ! »
Étrangement, on aurait dit que ces derniers mots avaient un écho, qu'ils rebondissaient contre l'écorce de l'arbre et revenaient vers le couple planté dans l'encadrement de la porte d'entrée. Laurent était blanc comme un linge.
« Plus important que nous... Dans le sens où... Nous n'avons aucun droit sur lui, tu vois ? Mais évidemment que tu es plus important à mes yeux que lui, je t'aime. Excuse-moi, je suis maladroite, les mots m'échappent. »
Il fit le même geste de la main que tantôt, quand il ne lui avait rien demandé de rapporter des courses.
« Je vais faire du rangement dans la remise. »
Elle savait que les hommes ont besoin de solitude pour gérer leurs émotions. Elle le laissa donc tranquille et partit comme prévu faire les commissions, bien décidée à se faire pardonner à son retour.
En déambulant dans les travées du magasin, elle pensait à lui. Comme il était étrange ces temps-ci. Tour à tour plein d'énergie et abattu. Il avait de ces sautes d'humeur ! Il passait de plus en plus de temps dans la remise au fond du jardin, c'était devenu son petit coin à lui. La dernière fois qu'elle y était passée, c'était le bazar. Il y avait du matériel d'escalade un peu partout, surtout des cordes. C'était son nouveau truc. Si ça pouvait lui faire du bien, tant mieux. Parfois, elle se demandait s'il n'avait pas eu l'idée de se mettre à la grimpe après avoir vu ce documentaire sur les bûcherons, il y a un mois. Ils les avaient vus utiliser des cordes pour gérer la chute des arbres, d'où sans doute un nouvel amour pour cet outil auquel il avait trouvé un usage différent, heureusement.
« Un arbre source de mort... Qu'est-ce qu'il ne va pas chercher quand même ! Comme si ce pauvre chêne pouvait nous tuer. Alors que c'est lui qui veut sa mort. »
Un mauvais pressentiment s'insinua en elle avant de se changer en certitude. Prise de stupeur, elle laissa tomber ce qu'elle avait dans les mains et quitta le magasin pour foncer jusqu'à chez elle. Jusqu'à chez eux.
Elle ne prit pas le temps d'ouvrir le portail pour se garer dans l'allée, elle s'arrêta devant, se précipita hors de la voiture et entra par le portillon. Ce qu'elle avait soudain redouté était arrivé. Comme foudroyée, elle s'effondra sur les graviers de l'allée. Une corde était accrochée à la branche la plus robuste du chêne et au bout de cette corde, Laurent s'était pendu.
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Miss Free · il y a
La tension est palpable. La tournure dramatique est bien amenée. J'ai beaucoup apprécié la lecture de ce texte.
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Denys de Jovilliers · il y a
Terrible dénouement qui clôt une progression fatale implacable.
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Doria Lescure · il y a
Chère Marie, votre récit est bien construit, avec une intrigue originale et un rythme de narration prenant. Les personnages sont denses et on sent monter ostensiblement le drame qui pointe à la dernière phrase. Merci pour ce bon moment de lecture.