L'araignée

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

L’araignée montait descendait courait se balançait. Elle allait, infatigable, tissant sa toile. La nourriture, ça ne vient pas tout seul. Le gagne-pain, ça se mérite. Alors, de droite à gauche, et vice versa, de haut en bas, et vice versa, l’araignée allait, présente partout à la fois sur son ouvrage qu’elle tissait, tissait, tissait.
C’est tout ce qu’elle savait faire, l’araignée. C’est tout ce que l’instinct lui commandait. Tisser. Alors elle allait son bonhomme de chemin, sans s’arrêter. Tisser. Toujours. Ne jamais finir. Toujours continuer. Rien d’autre n’aurait pu entraver son chemin. Monter descendre en haut en bas à droite à gauche. C’était le seul ordre, immuable, qu’elle connaissait, l’araignée. Et avec des œillères, elle obéissait à l’injonction.

Et la toile grandissait, s’élargissait, se développait. En haut en bas à droite à gauche. L’heptagone régulier s’étendait, véritable chef-d’œuvre de l’ouvrière. Une ouvrière habile qui, les yeux fermés, s’adonnait à son unique tâche : tisser. Et l’œuvre exagérément étendait ses tentacules, s’accroissant de plus en plus loin. Une belle dentelle invisible aux trop pressés qui donnaient tête baissée dans ce mur si fin, si fin et pourtant si fort.
C’est sans doute dans les fils invisibles que se trouvent tous les pièges. L’essentiel invisible aux yeux
.
La tempête pouvait souffler. Les orages pouvaient déchirer. Des accrocs pouvaient surgir. L’araignée s’accrochait. Et l’infatigable bestiole, sûre d’elle et de son bon droit repartait à la tâche. En haut en bas à droite à gauche. Non, personne ne détruirait son œuvre. Personne ne lui enlèverait son domaine. Et la toile s’agrandissait.
Combien de temps accomplit-elle son œuvre sempiternelle ? Mais avait-elle conscience du temps qui passe, elle qui ne savait qu’œuvrer ? Tisser, son seul but. Et seul compte le but. Il pouvait pleuvoir, neiger, venter. Les jours pouvaient passer. L’araignée tissait.

Soudain...

Soudain l’araignée s’arrêta. Et la chose était si incongrue qu’elle en fut elle-même estomaquée ! Soudain, elle se retrouva avec une patte en l’air, ne sachant plus, mais absolument plus du tout, ce qu’elle devait faire. D’ailleurs, dans le même temps, elle se demanda où elle était, ce qu’elle faisait. Et la chose, toute nouvelle pour elle, la stupéfia profondément.

Mais oui, c’est vrai, ça ! Que faisait-elle là ? Et doucement, très doucement, l’araignée commença à se mouvoir pour mieux observer autour d’elle. Tout doucement parce que sa toile tanguait au moindre mouvement qu’elle faisait, ce qui lui faisait très peur. Oui, l’araignée avait peur de tomber.
Tomber. Tiens, c’était drôle cette idée nouvelle qui surgissait soudain. Tomber. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Et où pouvait-elle tomber ? Et jusqu’à quand pouvait-elle tomber ? Et toutes ces idées qui soudain surgissaient dans sa pauvre petite tête en effervescence la rendaient soudain toute frémissante de plaisir. Le plaisir de toucher à la réalité. Le plaisir des horizons nouveaux.
Un plaisir qu’elle n’avait jamais éprouvé jusqu’alors. D’ailleurs, jusqu’alors, elle ignorait jusqu’à sa propre existence, tout entière et exclusivement tournée vers sa tâche.

Sa tâche. Tiens oui, sa tâche. Le premier moment d’hésitation passé, l’araignée regarda fermement autour d’elle. Elle se vit quelque part, au milieu de sa toile à laquelle elle se rattachait par des fils aux pattes. Au milieu de sa toile gigantesque qu’elle tissait, tissait. Sa toile qui n’avait pas de fin, pas de commencement, qui était seulement. Et l’araignée, devant cette immensité de fils, en eut comme un vertige.
Il n’y avait pas plus de haut que de bas, ni de droite que de gauche. Ce n’était qu’un enchevêtrement de fils d’une stupéfiante finesse comme d’une stupéfiante robustesse. Mais le vertige s’accentuait et cette fois, l’araignée comprit qu’elle ne pouvait faire marche arrière ; elle eut peur, très peur de cette immensité qu’elle ne comprenait pas, ne comprenait plus.

À quoi servait cette toile infinie ? Elle n’en savait rien. Ne savait plus. Sa toile qu’elle avait tissée si patiemment si longuement à ne savoir ce que voulait dire patience et longtemps, cette toile si fine et si robuste, à quoi donc pouvait-elle servir ?
Un piège. Le chef-d’œuvre de sa vie était un piège. Pour les autres ? Peut-être. Pour elle, sûrement. Sa tâche ne servait à rien, son œuvre devenait inutile. Alors de l’instantané d’un certain plaisir, elle passa soudain à un grand abattement. Rien. Rien. Tout était rien. Tout n’était que vanité. Et un profond désarroi envahit la pauvre araignée.
La bestiole soudain morose devant tant d’inanité que le Destin lui dévoilait, parut noire, noire, très noire, encore plus noire, accrochée par une seule patte à sa toile si fine et si robuste. Et puis, le cœur était trop lourd, elle décrocha. Oui, l’araignée se décrocha de sa toile. Elle tomba, tomba, tomba. Que pouvait-il arriver d’autre ?

L’araignée tombait. Elle sentait bien que, inconsciemment, involontairement, quelque chose, un fil, la retenait encore à sa toile. Mais elle tombait, inexorablement. Et sa chute semblait ne pas avoir de fin. Et elle tombait, tombait, tombait. Elle dégringolait de toute sa longue, longue, longue toile. Elle n’en considérait ni la finesse ni la robustesse. Elle ne pensa plus au but qu’elle s’était fixé. Tisser ne signifiait plus rien. Tomber. Il ne restait plus qu’à tomber.
L’araignée ne pensait rien. D’ailleurs elle n’avait jamais pensé. L’araignée ne voyait rien. D’ailleurs, elle n’avait jamais rien regardé. Elle se laissait seulement glisser. Ne pas penser. Ne rien voir. Glisser seulement. Vite. Très vite même. Elle constata qu’il était plus facile de descendre que de monter. Et elle se sentait bien, très bien. C’était fini, tout était fini et c’était très bien ainsi.

Longtemps, longtemps dura sa chute. Jusqu’à ce qu’enfin le sol la recueillit. Et elle s’en trouva tout étourdie. Elle demeura quelque temps ainsi, ébahie, sur ce sol aride qui venait de la recevoir. Surprise tout de même par cette chose étrange qu’elle ne connaissait pas, qu’elle ne connaissait plus. Et il n’y avait rien tout autour d’elle. Un sol aride sans rien. Rien partout, tout autour.
Rien ? Pourquoi rien ? Bien sûr, la bestiole n’était pas habituée à penser, mais le phénomène l’intrigua, l’inquiéta et... lui redonna des forces ! Allons, se dit-elle, remplissons ce vide !

Et l’araignée se mit à tisser. Tisser. Tisser.
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Felix Culpa · il y a
Une vision fascinante du microcosme animal.
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Atoutva · il y a
Un bon exemple pour l'Homme !
Merci pour votre passage sur ma page !

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Guy Bellinger · il y a
Vous avez patiemment tissé la toile de votre récit kafkaïen jusqu'à nous engluer, nous tétaniser, faire de nous votre proie. La proie de votre réflexion : et si, comme celle de l'araignée, notre vie ne servait à rien ? Et si , comme l'araignée, nous nous réfugions dans l'action, voire l'agitation, pour en faire un paravent à notre conscience ?
Bravo pour ce texte fort, quelque peu pessimiste, mais mieux vaut un pessimisme éclairé qu'un optimisme béat.

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Atoutva · il y a
Merci pour ce beau commentaire bien instructif.
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Lllia · il y a
J'adore la mise en scène, le récit est très agréable et je n'arrivais pas à m'arrêter : un peu comme l'araignée !
Pour ma part je voyais les gens et leur travail jusqu'au burn out, nos sociétés qui foncent et sont capables de créer des chutes sans fin, mais aussi la technologie qui tisse sa toile de plus en plus vaste... Et chacun tisse sa toile, sa vie sans prendre le temps de s'arrêter, de penser. Heureusement, il y a les poètes, les écrivains , les artistes qui peuvent nous permettre de reprendre pied :)

(Je n'ai pas compris si peu de voix... Est-ce parce que comme moi, les gens ne découvrent que maintenant cet écrit ou bien ne l'ont pas encore découvert ? Dommage !)

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Atoutva · il y a
Merci pour ce commentaire précis. Oui, on ne sait pas toujours voir la vie que l'on vit jusqu'au moment où l'on éclate.
Merci d'apprécier mes textes.
Si peu de voix ? Pour celui-ci, il n'est pas en compétition : c'est pour cela que peu de personnes viennent le lire. Le système est ainsi fait qu'on lit d'abord les textes en compétition pour donner ses voix et... en réclamer pour les siens propres !

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Marie-Laetitia Gambié · il y a
Les petites bêtes qui nous entourent connaissent-elles des angoisses existentielles ? La conscience de soi leur vient-elle, dans la peur, dans la chute ?
Mais surtout, faut-il remplir le vide intérieur en recommençant à tisser, tisser, tisser....

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Atoutva · il y a
La Nature peut nous servir de leçon, ou du moins d'exemple.
Et je crois que oui, plus on est occupé, moins on pense... et parfois, ça vaut mieux !

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Guy Bellinger · il y a
Etre propulsé dans la vie, projectile absurde. Faire, créature à l'mage de créatures semblables, ce que Dame Nature vous a programmé pour, puis apprendre. Prendre du recul et réaliser le vide de l'absurdité de notre destin dans l'univers. L'accepter (ou pas : votre épeire-due pourrait choisir un dieu à son image) et se relancer dans l'action et vivre l'espace d'une vie dans un continuum tout relatif, c'est ce que fait cette araignée fil - osophe, comme nous tous.
Belle-leçon de zoo-philosophie que vous nous dispensez là, entoilée en prime dans une langue très maîtrisée.

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Atoutva · il y a
Merci d'avoir pris le temps de lire.
Merci surtout pour cette belle explication et ce commentaire élogieux. Ca fait vraiment plaisir !

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Denise Bossard · il y a
Quelle leçon de vie, cette araignée ... Espoir ? ou désespoir absolu ? Y a-t-il un sens à la vie ? Les questions existentielles sont là, et en plus, l'écriture est superbe.
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Atoutva · il y a
Espoir désespoir, ou le yin et le yang. C'est peut-être par les contraires que l'on peut avancer.
En tout cas, un grand merci d'avoir pris le temps pour me lire !

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Truocel · il y a
C'est, peut-être, une leçon de vie. Prendre, soudain, conscience du manque d'intérêt de la vie que l'on mène pour en changer. Accepter de faire le grand saut vers l'inconnu. En tout cas, une belle écriture.
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Atoutva · il y a
L'inconvénient, c'est que l'on a souvent un peu peur de sauter ailleurs. Qu'est-ce qu'il faut faire? Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire? En tout cas, merci d'être venu ici et d'avoir commenté.
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Bernadette Lefebvre · il y a
Voilà une sacrée leçon de courage qui me rappelle la phrase d autrefois cent fois sur le métier remettez votre ouvrage
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Atoutva · il y a
Cela peut s'apparenter, effectivement. Merci d'avoir pris le temps de lire.
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Raymond Bossard · il y a
Un bien beau conte, ou l'araignée, Sisyphe animal, tisse une toile bien sombre. Je suis sûr qu'en recommençant son travail après sa chute le dessin nouveau va s'éclaircir.
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Atoutva · il y a
Au fond tout est là, dans ce perpétuel recommencement des choses.
Merci d'être venu me lire !

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Duje · il y a
La vie un inlassable combat ou la fin d'une chose est le début d'une autre !
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Atoutva · il y a
C'est une bonne leçon. Serre les dents et continue. Merci pour votre passage.

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