L'apprentissage de vie

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"J'aime les chats, parce que j'aime ma maison et qu'ils en deviennent, peu à peu, l'âme visible. Une sorte de silence actif émane de ces quelques fourrures qui paraissent sourdes aux ordres, aux  [+]

L'apprentissage de vie



Juin 2008

– Oh ! c'est gros...
– ....................
– Etonnant ! en si peu de temps !
– ...................
– Je vais faire une échographie
– ....................
– Neuf centimètres au moins !
– Oh non ! pas à nouveau ! Tout ne va pas recommencer !
– Je vous prends un rendez-vous ?
– Si vite ?
– Oui c'est préférable, vous le savez ! Cela ne veut encore rien dire !


„Cela ne veut encore rien dire“ oh combien je hais cette phrase !...Je suis soudain rejetée vingt ans en arrière.


Décembre 1988

-A votre place je n'attendrais pas, vous êtes si jeune, cela ne veut encore rien dire, vous avez toutes les chances, vous n'êtes qu'au premier stade, les analyses l'ont montré.

„ Cela ne veut encore rien dire“ mais si, mais si, cela veut dire quelque chose, cela veut dire beaucoup, cela veut tout dire ! Quand on a trente-cinq ans et trois enfants !


– Madame, je peux vous faire rapidement un rendez-vous, je vous recommande chaudement cette clinique.
– Oui faîtes....
– Je vous téléphone la date.
– Oui merci Docteur, au revoir...

Qu'aurait-il pu me dire de plus, mon destin avait soudain tourné quinze jours avant Noël.
Il ne faisait pas trop froid en ce début de décembre. J'avais eu l'intention de passer au magasin de jouets après mon rendez-vous de l'après-midi mais maintenant je déambulais comme absente dans la rue piétonne. Je me sentais désorientée.
Qu'avais-je entendu juste avant ? Cellules cancéreuses ? Mais je n'ai mal nulle part ! Je me sens plutôt bien.
Je me réjouissais de préparer Noël, un temps privilégié entre mes enfants et moi. J'aimais leurs listes de noël irréalisables, j'aimais leurs yeux brillants me regardant avec cet air de dire que rien ne m'était impossible...
Je vivais déjà séparée depuis presque trois ans, et à ce noël, Konrad viendrait, comme il venait à chaque noël et c'était bien ainsi.

En cette fin d'après-midi, je me sentais anéantie mais je savais une chose, mes enfants ne devaient rien remarquer.
Mes fils auraient leur circuit de voitures de course et ma fille sa maison de poupée.

Alors c'était arrivé à moi aussi. Ce n'était plus, cela n'arrive qu'aux autres. C'était soudain une réalité cruelle, bien là et qui me menaçait. J'avais perdu tout réalisme, je ne pouvais plus me souvenir de rien. Qu'avait-il dit ? Que j'avais toutes les chances ? Une petite opération et ni vu ni connu ! Moi la réaliste, n'étais soudain plus capable de penser logiquement, le château de cartes, si bien construit venait de dégringoler et elles gisaient éparpillées sur le sol.

Le soir, une fois les enfants couchés, un ballon de vin rouge à la main, enfoncée dans un fauteuil les pieds sur le bras de celui-ci, mon concerto de piano préféré en sourdine, je récupérais lentement mes facultés de réfléchir et surtout celles d'organiser.

Mes garçons avaient alors déjà douze et onze ans, ma fille huit ans, cela devait être possible de leur expliquer, il me faudra quelqu'un pour eux, quelqu'un en qui j'ai confiance, cela ne court guère les rue, quelqu'un qui aura un peu de temps. Il n'y avait qu'une personne pour cela, ma tante F. Elle devait de toute façon venir pour Noël, elle restera bien encore un peu ?

Que pense-t-on du temps quand on vient d'apprendre une telle nouvelle. Qu'est devenu tout ce temps que l'on croyait avoir devant soi ? Soudain il est derrière soi. Combien de temps encore ? Non il me fallait garder les pieds sur terre, le docteur n'avait-il pas dit, que je n'aurais peut-être pas besoin de rayons, si je ne perdais pas de temps ? Surtout ne pas laisser la panique me gagner, mon cœur battait la chamade, encore un petit verre, il faut que je me calme !
Mais d'abord qu'est-ce qu'il a vu ce docteur, il s'est peut-être trompé, tout le monde peut se tromper! Moi je n'ai rien vu ! Je n'ai rien vu du tout !

Je me sentis soudain extrêmement seule, comme abandonnée avec beaucoup trop de responsabilités sur les bras. Mais qu'est-ce que je faisais là, pourquoi j'étais encore là ? Je suis là, parce que je l'ai bien voulu !
Oui, j'ai voulu venir dans ce pays et j'ai voulu y rester ! Mais cette nuit-là, je le sentais hostile.

Et pourtant lorsque j'avais vingt ans, ce pays était la promesse de liberté et de découvertes passionnantes.
Mes courtes études à la faculté de langues n'avaient pas été trop glorieuses, la vie d'étudiante était trop tentante, pas celle des étudiants studieux, mais de ceux qui veulent vivre à fond et ne rien manquer, la vie de ceux qui déambulent avec un air entendu sur l'esplanade, quelques livres sous le bras pour faire sérieux ! Celle des gauloises brunes sans filtre, des bières brunes et des steaks frites !
Surtout il ne fallait manquer aucun débat, aucunes réunions d'étudiants dans les amphithéâtres, l'année soixante-douze, sans être aussi violente que celle de soixante-huit, était tout de même bien agitée et souvent j'ai marché avec des groupes d'étudiants en colère dans des manifestations plus ou moins interdites, j'ai fui maintes fois devant les matraques des policiers, m'engouffrant hors d'haleine dans des immeubles inconnus.
Un jour, oui un jour il m'a manqué quelque chose : un but ! Dans tous ces brouhahas, j'avais oublié de savoir ce que je faisais, j'avais oublié de réfléchir et au milieu de la rue, encore essoufflée d'une course éperdue, je me suis rendue compte du vide en moi et autour de moi. Était-ce vraiment cela que je voulais ? Non assurément.

« Je n’ai jamais rien étudié, mais tout vécu et cela m’appris quelque chose » Antonin Artaud


Alors je suis partie, j'ai décidé que cette langue germanique, je l'apprendrai dans le pays même.
Je suis partie pour six mois, je suis restée un an et puis deux et je suis encore là, recroquevillée dans mon fauteuil, me lamentant sur mon sort, cela devait être le vin !

Je dus m'assoupir, je me réveillais par la sonnerie du téléphone, vraiment malade mais j'avais retrouvé mon dynamisme. Il n'était pas question de me résigner !

-Le 4 janvier, cela vous va ?

- Si tard ?
– Je n'ai pu avoir plus rapidement.......

Je me doutais que les semaines à venir allaient me torturer et effectivement je les vécus comme enveloppée dans de la ouate, comme un automate qui accomplit ses tâches proprement mais dépourvu de toute sensibilité.

Je me remis assez vite de la première opération et me réjouissais de rentrer chez moi, de serrer mes enfants dans mes bras, de dire merci à ma tante...la porte s'ouvrit, la mine qu'affichait mon docteur me fit soudain glacer le sang dans les veines.

-Je suis désolée, ce n'est pas suffisant, les analyses épithéliales ne sont pas bonnes, il faut réopérer, je vous ai mis sur la liste de demain matin !
-.............
-bonne journée, je vous vois demain
-.............

Mais qu'est-ce qu'il voulait dire ? Je ne veux pas le voir demain moi, d'abord il s'est trompé de patient.

Il ne s'était pas trompé, c'était bien moi !

J'ai mis cette fois ci beaucoup de temps à me remettre, mais le monde était rentré dans l'ordre, je n'avais pas de conséquences à supporter. Je devais simplement reprendre des forces.

Et le temps était à nouveau devant moi

Juin 2008.

Le mal était revenu, le temps avait à nouveau basculé ! Mais les enfants étaient grands, ils avaient leur vie, mes garçons avaient leur partenaire, ma fille, même en ne finissant pas de se chercher, était très fiable. Pas d'obstacle en vue !
Et moi j'avais aussi depuis plusieurs années, un partenaire affectueux, solide et dévoué. Non je n'étais pas seule cette fois ci.
Lorsque je l'ai rencontré, j'étais si fatiguée de toutes ces années de luttes constantes pour élever mes enfants, leur permettre des études, les aider à avancer et à être heureux.
J'étais fatiguée de ces combats journaliers pour joindre les deux bouts.
Il est arrivé avec ses yeux noisette, ses plaisanteries aux lèvres, sa joie éclatante de vivre et son rire contagieux. Pour lui tout était possible...
J'ai posé ma tête sur son épaule et j'ai fermé les yeux.

« Comme je n’étudiais rien, j’apprenais beaucoup » Anatole France


Derrière mes paupières, je revivais ces années en Allemagne, je n'ai pas usé longtemps les bancs de l'université de Heidelberg, cette ville fascinante et cosmopolite à l'acoustique toute spéciale. Comme toute étudiante, je faisais des boulots à droite et à gauche, plus ou moins longtemps. Je m'étais mariée et devins mère.

Entre temps je parlais et lisais la langue pratiquement couramment et une fois arrivée dans cette petite ville d'eau au caractère désuet, j'ai voulu enseigner ma langue maternelle aux francophiles et ils étaient nombreux.

L'université populaire devint toute une décennie mon lieu de prédilection : cours du soir, cours du matin, séminaires. Je me plongeais avec joie et entrain dans ce bain d'humanité et encore aujourd'hui certains me restent fidèles pour quelques conversations françaises.

Cette fois-ci je suis entrée à l'hôpital, la tête haute et main dans la main, bien décidée à gagner la partie et je l'ai gagnée ! Je suis ressortie la tête un peu plus haute encore et fière !
Fière de ces souvenirs, de ces expériences de tout genre, Je me suis réconciliée avec beaucoup de choses et leur ai rendu leur relativité. Je suis riche d'amour et d'amitiés. Je regarde mes enfants vivre et j'observe mes petits-enfants grandir...

Je suis restée dans ce pays qui a tant à raconter, le pays des légendes et des contes. Ce pays aux paysages si variés. Ce pays à l'histoire si lourde mais qui en émerge avec courage. Ce pays riche de tant de philosophes, écrivains et musiciens

Je ne sais pas ce que demain sera, je ne regrette pas mon passé et je sais la valeur d'aujourd'hui ! Et le temps est devant moi...
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Flavie Pain · il y a
"Tête haute et main dans la main." Un bel horizon de guérison...Merci et un miaou aux chats sur la photos.
B

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Je le leur miaulerai aussi bien que possible. Barnaby et Virgile ! Merci d'étre venue chez moi.
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nathalie Fox Joly · il y a
C'est une histoire délicieuse, si délicieuse, si on n'y prend pas garde. Pas de mots cruels, c'est une jolie vie, des enfants et tout et tout. Merci d'avoir triomphé.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Mon vote , merci de votre invitation Joëlle!!
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Julien1965 · il y a
Un témoignage fort sur les aléas de la vie, mais pas que, ce passage par l'Allemagne, cette terre qui semble vous avoir beaucoup beaucoup nourrie... Oui, une Histoire, un gros morceau d'Histoire, et puis tant d'artistes de langue allemande : Thomas Mann, Stefan Sweig, Egon Schiele, et Schubert pour l'accompagnement musical et pour ne citer qu'eux. Non, la liste est très longue. Pays où je suis né. La Nouvelle Hannah évoque un passage dans ce pays...
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Johann Schneider · il y a
Avec cette histoire de nombre de mots, on serait presque tenté de s'autocensurer. Heureusement vous ne l'avez pas fait : tant pis pour le concours mais tant mieux pour le lecteur qui y trouve son compte.
Outre le thème imposé, que vous abordez avec beaucoup de pudeur et d'élégance, je me suis passionné pour votre évocation de l'Allemagne : je suis tombé amoureux de ce pays il y a trois ans (je n'y étais jamais allé alors que, bizarrerie de la vie, je connais l'Autriche) et je rêve d'y retourner, peut-être même si possible (rêve suprême !) de m'y installer pour la retraite (qui s'approche à grands pas).

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Merci beaucoup pour cet éloge qui me fait plaisir car cette histoire, la mienne, peut aussi encourager d'autres lecteurs.
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
J'y ai vécu 40 ans, et je suis revenue en France il y a 6 ans à peu près, en retraitée ! Une vraie révolution pour me réadapter.
Mais je voulais revenir auprès de ma mère qui va avoir besoin de moi . On reparlera de l'Allemagne (par message pour ne pas embêter les autres ;-)

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Joëlle Brethes · il y a
"Les autres" (moi, en tout cas) ont sans doute été intéressés par ces éclaircissements !
Bisous, Joëlle !

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Alors pour vous et peut-être pour "les autres" avec lesquels je fais lentement et sûrement connaissance, voici la suite de ma vie allemande ! Johann semblait si intéressé par l'Allemagne.
"J'ai habité 3 ans à Karlsruhe, c'était à 80 km de Strasbourg et j'aimais bien. Mes deux fils y sont nés et je m'y suis mariée. Et puis nous avons dû déménager dans le nord, à peu près au sud-ouest de Hanovre. Tout près de Hamelin (la ville au joueur de pipo, vous souvenez vous de cette légende? Une fois séparée de mon mari et après l'ouverture du mur et la réunification, j'ai pu grâce à mon conjoint (qui a fuit la RDA en 1980) j'ai connu Weimar, la ville de rêve pour poètes etc... Mais j'ai connu aussi Dresde, une ville imposante avec les marques de l'histoire. J'ai assisté à la première cérémonie de Noël de la "Frauenkirche".
Des évènements à faire pleurer. Weimar ! Bach mais aussi Schiller et Goethe !
Ma fille est née à Bad-Pyrmont, 24 km de Hameln, une ville d'eau au caractère désuet. De 1978 à 2012."

J'ai fait des vidéos sur Hamelin
https://www.youtube.com/watch?v=VTrOo_tAaLA

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Joëlle Brethes · il y a
Je connais bien sûr (comme toute "conteuse" qui se respecte, la légende du joueur de flûte ! Je l'ai même utilisée en cours de français pour créer une fausse Une de journal avec tout ce qui était "possible" à partir de cette légende. On s'est bien amusés !
Merci pour tous ces éléments. Je vais suivre le lien.
Bises

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Vous connaissez Wilhelm Busch ?
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Joëlle Brethes · il y a
Non mais je vais aller demander à Google de me renseigner 😉
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Quand j'ai commencé l'allemand en seconde langue, j'avais un prof qui venait d'Allemagne et on avait un livre qui nous a appris la langue qu'à travers les légendes allemandes, il était génial ce bouquin !
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Sylvie Neveu · il y a
La vie comme elle va et de la belle écriture pour la dire.
Oui, c'est dommage que le format ait empêché la participation au concours. Quelques coupes dans le texte aurait fait de votre récit une contribution riche de vérité. Il faut parfois savoir ratiboiser quelques passages mais rien n'est grave : vous êtes là !

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Merci infiniment, vous m'avez fait venir les larmes aux yeux.
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Martyne Dubau · il y a
c'est beau cette force ; je me suis revue quand on m'a annoncé mon Parkinson il y a 20 ans ... Le combat est dur aussi , mais non opérable et évolutif inexorablement §
BRAVO pour cet exemple que vous donnez et dont je dois me souvenir quand je flanche
on ne peut voter pour ce texte mais je vous donne mes trois voix de tout coeur

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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Merci et de ma part toute ma compréhension. Maladie à l'évolution capricieuse, j'ose dire. J'ai appris à la connaître (parmi tant d'autres) dans le cadre de mon métier. Courage mais vous l'êtes déjà courageuse. On le sent et flancher est humain comme un instant de répit qui est utile.
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Martyne Dubau · il y a
Merci infiniment pour ces mots
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Tnomreg Germont · il y a
Belles épreuves de force et de courage ! J'aime beaucoup cette phrase: "« Comme je n’étudiais rien, j’apprenais beaucoup » Anatole France - Dommage en effet de ne pas la voir dans le thèse en rose...
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
Pas acceptée hélas mais c'est de ma faute je crois, trop longue tout d'abord...Mais pas grave puisque certains la lise quand-même. Merci à vous Tnomreg
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Françoise Desvigne · il y a
Joliment raconté Joelle , c'est dommage qu'il ne concourt pas ! Votre histoire me touche beaucoup 😥
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
merci Françoise. elle n'a pas été acceptée mais c'est sans doute de ma faute. Pas grave. Communiquer et partager sont l'essentiel
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bien rédigé et merci pour l'invitation

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