L'appel

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En compétition

Personne N'a pas de son N'a pas d’image On le traverse On l’invisible S’efface https://www.babelio.com/monprofil.php  [+]

Image de Été 2020

Il traine au fond de la ruelle grise, fouillant les poubelles. L’hiver approche, l’effleure de sa pâleur, tandis qu’à peine ivre, Étienne chantonne.

Le soleil déjà bas dans le ciel le pousse vers son abri de fortune dans la cave d’un vieil immeuble. Ce soir, il n’attendra pas les étoiles, le froid le mord déjà. Le vent souffle comme un vaurien, soulève les sacs plastiques, roule les canettes dans un bruit vide, presque fantôme. Un chat détale, hérissé de frayeur.
Il passe devant un guetteur minuscule et quelques dealers à capuche. Il s’enfonce dans l’ombre. La clé pendue à son cou par un filet bleu fait claquer le cadenas et, d’un mouvement d’épaule, il se retrouve de l’autre côté. Une lampe, un réchaud, un matelas ainsi que Le vagabond des étoiles à la couverture racornie sur l’oreiller réchauffent sa solitude.


La ville


Étienne se demande ce qui le fait sortir de son trou chaque matin, aller battre le pavé à la recherche de quelques sous. Il en faut des astuces pour réinventer le jour, des coups de crayon effrontés pour le colorer encore.

On n’abandonne pas si facilement, semble-t-il.
Il se dit qu’il n’est pas à la rue, mais que tout bien compté, c’est la rue qui est à lui comme le ciel est à tout le monde. Il n’y a pas un petit bout de ciel pour chacun, alors la terre ce devrait être pareil.

Soudain, alors qu’il se faufile discrètement hors de l’immeuble délabré, il se fige. Il écoute. Une drôle de voix frémit dans sa tête : « Regarde… »

— Ah non, ça suffit ! marmonne-t-il.

Quelques fois son imagination lui joue des tours, alors il se méfie. Un peu… et puis… il lève ses yeux émeraude des pavés humides, regarde les gens avaler le trottoir sans voir le ciel, écoute les voitures tousser sous la pluie. En somme, rien qui change de l’ordinaire.
— Alors quoi ? Pourquoi tu me déranges encore ?
Intrigué tout de même par les picotements sur sa peau, il regarde plus haut.

Un oiseau fend les nuages juste au-dessus de sa tête. Il va et vient en balayant le gris, semant la pagaille parmi les nuages de plomb. Il les allège, les dore.

Étienne se secoue, comme pour s’éveiller d’un songe. Le goéland échappé si loin de la mer n’a pas disparu pour autant. Sous sa plume frissonne un nouvel horizon où il pourrait bien s’embarquer.
Son visage se ride d’un sourire. Il sort alors son carnet fatigué et griffonne une image tremblante avant qu’elle n’éclate. Il le referme et l’enfonce tout au fond de sa poche, n’osant aller plus loin.
« Croque tes rêves sans te faire avaler. Remplis les blancs, colorie les gris, ne gomme pas tout. Oseras-tu ? », interroge la voix.

Larguer les amarres, quitter cette ville terne qui le rejette comme une épave sur le rivage. Qu’attend-il pour s’évader lui qui n’a pas d’attaches ? S’en aller par ce train qui crachote des petits nuages dorés en plein ciel.

« Tchou tchou… tagadam tougoudoum… comme un cœur qui fait boum !? », scande la petite voix.


Le train


Le train est bondé, chaque passager isolé pourtant. Les écouteurs sur les oreilles, les messages défilent à toute allure sur les écrans ; des mots creux, écourtés, aveugles, jetés à la chaîne par la machinerie des pouces, échappant ainsi au présent. Mais lorsqu’un pied se balance au rythme d’une chanson, qu’un sourire esquisse un espoir, un brin de joie, alors…

Étienne s’est mis un peu à l’écart, il observe cette vie en sourdine qui ne demande qu’à éclore en pétales multiples, qu’à battre la routine et le manque d’audace.

Il tapote son vieux carnet et son bout de crayon blottis au fond de sa poche. Il n’ose pas les sortir. Ça le démange pourtant.

N’y tenant plus, il se lance, en respirant un grand coup. Sur la dernière page, il ébauche l’instant de quelques traits furtifs. Personne ne le remarque. À part peut-être un vieux monsieur sagement installé un rang derrière.


La ville


Son carnet est bien rempli ; il raconte Étienne. Il raconte son arrivée dans la ville perdue, la ville du temps pressé. Cette ville l’enivrait et l’aimantait aux premiers jours. Il errait en son cœur, enregistrant ses pulsations, essorant les images et les sons. Des visages, des rues, des ombres. Des odeurs, des coins de ciel, de la pluie. Du pavé, du mystère, du souffle. Traçant son chemin comme on trace un croquis, un coup de gomme par-ci, un trait de couleur par-là pour éclaircir l’ennui, il se pensait libre. Libre et vivant.

De coins de rue en coins de rue, il proposait ses dessins aux passants. De regards noirs en pas pressés, il s’effaça du trottoir.

Il continuait pourtant à s’inventer des histoires. Des images fantastiques. Elles s’effilochaient au hasard, s’accrochant tant bien que mal les unes aux autres, comme des wagons sans rails, des traits de crayon estompés par le vent de l’humeur.

Mais tout cela était invisible pour les autres.


L’arrivée


De gare en gare, au fil du temps, l’instant se déroule, s’allonge puis se rétrécit, jusqu’à faire une pause. Un moment d’éternité.
Étienne descend. Ici ou ailleurs, c’est le chemin qui compte.

Et puis, un pressentiment le guide.

La ville est grise et il ne fait pas très chaud en ce soir de novembre. Mais, tout à coup, la brise marine effleure le ciel, balaie les nuages qui ne sont pas si tenaces. Un timide brin de soleil vient caresser les pensées. Clapotis de l’eau contre la coque des bateaux amarrés dans le port, cliquetis des mâts, grincement des barques de pêche, ricanements des goélands ; une symphonie à la fois étrange et naturelle l’accueille tel un voyageur du temps.

Un peu à l’écart, sur une bitte d’amarrage, un goéland l’observe…

Hypnotisé par cet orchestre improvisé, il frissonne en voyant le soleil descendre lentement à l’horizon, se fondant sur la mer étale, barbouillant la réalité d’une magie insoupçonnée. La fraîcheur grandissante le pousse à se détacher de cette palette féérique pour trouver un abri dans une cabane de pêcheur, à demi abandonnée un peu plus loin au bord de la falaise.

On ne distingue déjà plus les couleurs emmêlées des cordages, des filets, des nasses, des coques des barques renversées sur la plage. Ses pas chuchotent les coquillages et les algues desséchées ; la nuit bavarde à sa façon.

Devant la cabane, il ressent à nouveau ce picotement particulier le traverser. La porte grince sur ses gonds rouillés. Un vieil homme assis sur un tabouret dans un coin de lumière est penché sur une table blanchie. Étienne sursaute à peine. Son visage ne lui est pas inconnu. Il se reconnaît dans ce regard émeraude ainsi que dans cette main agile qui court sur le papier. Il se reconnaît malgré les traces laissées par la vieillesse. Sa respiration tressaute cependant lorsqu’il aperçoit au cou de cet autre silencieux un lacet bleu pareil au sien, mais sans clé. À sa place brille une perle azur étonnante.

Au clair de la lune traversant la lucarne, son autre écrit sur la première page d’un carnet, avant de s’évanouir en poussière d’or dans le temps futur.

Étienne saisit le carnet laissé sur la petite table travaillée par les ans. Ému, il lit à voix basse :

 Agrandir le ciel, s’élancer pour ne plus avoir peur… 

Par instinct, il porte sa main au filet bleu où pendait sa clé de cadenas. Étonné, il observe la perle azur au creux de sa paume. Elle enferme un petit nuage blanc, tout en le laissant libre de sa forme et de sa nuance.

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Louisa · il y a
Les Etienne ne sont pas invisibles mais si nombreux dans les villes... que faire pour eux... Leur sourire et leur dire bonjour....
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Jo Kummer · il y a
Bonnes chances pour le grand prix du cours, mon soutien!
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Grandhomme Bruno · il y a
Très joli , j'adore !
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Georges Marguin · il y a
Quand j'étais enfant,(il y'a bientôt un siècle) la France était peuplée d'Etiennes, quand je vois ce qu'ils sont devenus...
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Francine · il y a
Je me suis sentie Etienne ... mais il faut du courage pour suivre les goélands ! Agrandir le ciel, une promesse de meilleur.
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Fleur A. · il y a
Une texte à lire et à relire
Bravo

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Emile · il y a
Combien ais-je croisé d'Etiennes aujourd'hui? Combien s'armeront du courage de suivre leur instinct vers ce dernier port? Belle évocation du destin des invisibles...
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Françoise Desvigne · il y a
J'ai plus qu'aimé votre texte, je l'ai adoré. Bravo!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
J'ai retrouvé dans ce texte toute la poésie de"La petite fille aux allumettes"
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Viviane Fournier · il y a
Magnifiquement poétique, doux, léger, grave ... si plein d'émotions et de douceur à frôler la vie !

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