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l'appartement du dessous

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Reveuse

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« Elle marche sans but sur cette petite route qu’elle connaît par cœur, les champs de maïs à sa gauche, les bois touffus à sa droite, au bout le vieux château en ruines. Elle a posé ses chaussures, marche nu pieds, ne sent pas les petits cailloux pointus qui viennent se ficher dans ses talons. Elle arrive à un petit muret à moitié écroulé qui domine les fossés du château et se laisse tomber sur les pierres encore chaudes .Elle est fatiguée par la chaleur, la routine, les gens qui l’entourent, le monde entier. Elle a seize ans, elle est jolie, du moins c’est ce que lui dit son miroir tous les matins, mais elle ne sait pas quoi faire de ce potentiel .Elle est coincée là, dans cette petite ville de campagne avec les champs pour seul horizon, et ses rêves d’évasion comme seul échappatoire !!Le seul moment où elle se sent un peu exister c’est lorsqu’elle prend le bus pour aller au lycée le matin. De la place où elle est assise, le nez collé contre la vitre elle essaye de comprendre où vont tous ces personnages entassés sur les trottoirs, quelle vie peut être la leur .Il y a du mouvement, du bruit, des discussions qui semblent animées.
Elle rêve de partir vers un monde où on la regardera enfin. Et comme si la chance l’avait entendue, elle a trouvé dans son carnet de correspondance la veille une carte de visite, au nom d’un photographe connu avec un petit mot lui demandant de se trouver à telle heure devant les ruines du vieux château ,afin de faire quelques clichés .Il semblait vouloir dire qu’elle avait un certain potentiel. Elle ne s’est même pas demandé comment une telle opportunité a pu se présenter, comment la carte de visite a pu arriver dans ses affaires de classe. Non, non seul l’émerveillement a prévalu. Elle ne s’est pas posée de questions. Elle est jolie et quelqu’un va enfin la mettre en valeur. »Marjorie tapa d’une main rageuse une suite de lettres sans aucun sens jusqu’à ce que sa machine émette un bruit signifiant qu’elle aussi n’en pouvait plus !!!!!!
Des histoires comme celle-ci, elle aurait pu en inventer des dizaines, c’était tellement banal. Et après ?? Que va-t-il se passer ??Le grand méchant photographe va abuser la gentille fille un peu niaise ??Et alors ?? Tout le monde s’en moque !!Et puis elle n’aurait pas pu mettre des baskets comme tout le monde pour aller marcher ? Non mais quelle gourde !!!Elle aurait évité les ampoules aux talons, le goudron collé sur les plantes de pied, et les cailloux pointus qui s’enfoncent telles des épines dans la chair la plus tendre !!!
A ce stade-là Marjorie n’en peut déjà plus, elle a envie d’envoyer promener la machine à écrire sur laquelle elle s’escrime depuis déjà des heures à essayer de trouver une idée originale .Elle a pourtant mis toutes les conditions requises à la « création » de son côté : une place près de la fenêtre d’où elle voit la cime des arbres se balançant au gré du vent (qui souffle maintenant depuis des heures sans répit laissant augurer une nuit difficile), mais cette vue sur la nature l’apaise néanmoins. Elle se dit que si elle n’arrive pas à trouver une idée extraordinaire elle pourra toujours aller se balader au milieu des chênes centenaires qui peuplent le parc près de son appartement. Elle a posé près d’elle une théière, sa tasse préférée, une part de son gâteau favori, et l’objet indispensable à la communication avec l’extérieur : son téléphone portable flambant neuf... Elle est vraiment prête pour écrire le roman du siècle. Bien qu’elle n’en soit pas encore persuadée. Elle tapote sur les touches de la machine, se disant qu’il serait temps qu’elle se mette à l’ordinateur, mais elle aime bien ce côté un peu rétro. Elle trouve le « cling »que fait le ruban arrivé en bout de page tellement prometteur de nouvelles idées, de nouvelles aventures, qu’elle n’a pas le cœur de renoncer à sa vieille machine. Ce n’est pas qu’elle soit un écrivain reconnu mais elle a commencé à y transcrire ses idées toute jeune fille, et elle lui voue une certaine reconnaissance d’avoir vu défiler sur ses caractères toutes ses aventures !
Pourtant, si jamais elle n’a eu aucun mal à narrer ses émois d’adolescente, en cet instant l’inspiration lui fait défaut alors qu’elle doit se mettre à l’écriture. Elle a pourtant bien préparé le terrain ; elle a lu des dizaines de bouquins sur les disparitions de jeunes filles, la façon de faire des ravisseurs, les dénouements heureux ou tragiques et a cru qu’elle tenait une bonne piste pour mettre de futurs lecteurs en haleine. Elle est énervée, tape rageusement du pied sur le parquet en oubliant qu’elle ne vit pas seule dans cette grande maison. L’étage en dessous est habité par quelqu’un qu’elle n’a encore jamais rencontré. Elle se contente de l’entendre marcher et a déduit de ces pas un peu lourds qu’il s’agissait d’un homme. Il lui a bien semblé percevoir quelquefois des bruits de voix assourdis mais ils ont vite disparu et elle a pensé qu’il s’agissait sans doute de visiteurs passés rendre visite à ce mystérieux voisin. Elle n’a jamais été d’un naturel curieux et se contente de prendre les gens et les évènements tels qu’ils se présentent. Elle sent monter son agacement et plus elle s’agace moins elle peut se concentrer. Elle tapote du bout des doigts les touches de la machine, regarde de nouveau par la fenêtre, et aperçoit une silhouette encapuchonnée sortir de la maison. Il pleut aussi maintenant. Peut- être cette apparition pourrait-elle lui être utile finalement ? Elle commence à écrire une ligne puis deux, soudain les mots jaillissent tout seuls et la pièce résonne du cliquètement fébrile de la machine à écrire.
Elle sent que les idées s’ajustent, vite, vite, il lui faut les coucher sur le papier. Ses doigts filent sur les touches de la machine, elle ne se laisse distraire ni par le vent, ni par la sonnerie de son téléphone qui soudain trouble le calme de la pièce. Elle a trouvé une intrigue qui semble prometteuse, elle ne va pas se laisser perturber. Mais d’un coup sa frappe est interrompue par un bruit sourd, puis une porte qui claque violemment .Elle se lève, va jusqu’à la porte d’entrée et appuie l’oreille contre le bois. Il lui semble distinguer une voix forte qui assène des ordres, et une autre qui gémit. Elle n’en est pas sûre !!Elle est tellement imprégnée du texte qu’elle a commencé, (qui lui semble prometteur quant au suspense), qu’elle a peut-être tendance à projeter son imagination dans la réalité. Elle a beau tendre l’oreille, elle n’entend plus rien, elle revient sur ses pas .Mais de nouveau elle entend un son inhabituel, un peu comme le miaulement d’un chaton, or les animaux ne sont pas admis dans la maison, le règlement est très strict. Bizarre, Marjorie ne sait plus trop que penser. Elle se dirige lentement vers sa table de travail en proie à un malaise diffus. C’est l’atmosphère de cette fin de journée sombre et pluvieuse qui la fait sûrement divaguer ! Pourtant elle perçoit encore le même bruit, c’est à devenir fou. Elle enfile rapidement un manteau ainsi que des chaussures et sort de l’appartement. Il n’y a personne sur le palier ni dans l’escalier ; la porte de l’ascenseur est restée ouverte mais rien d’étrange à cela, l’engin est capricieux : il faut être à l’intérieur pour que la porte se referme .Pourtant il règne une odeur bizarre, désagréable et en dehors de la nicotine qu’elle reniflerait à des kilomètres comme toute ancienne fumeuse, elle sent l’odeur que revêt la peur. Que s’est-il donc passé pour que l’atmosphère en soit imprégnée ? Elle descend les premières marches en regardant attentivement à terre, elle ne sait pas trop ce qu’elle espère trouver ! En se penchant un peu elle aperçoit pourtant des filaments de tissu accrochés sur une des marches, rien de très suspect ; tout de même elle se sent comme un chien de chasse : prête à traquer pour trouver le fin mot de l’énigme. La voilà donc qui descend l’escalier. En bas des marches, sur le paillasson, elle décèle une tâche marron qui lui semble suspecte. Elle passe le doigt dessus, puis le renifle. Il lui semble sentir l’odeur du sang séché mais elle n’en est pas certaine. Son imagination lui joue certainement des tours. Pourtant elle persiste et continue son inspection .Et son attention finit par être payée de retour car elle détecte d’autres tâches qui vont jusqu’à la porte d’entrée. Si elle avait quelques doutes en découvrant la première trace, elle pense maintenant qu’il s’est forcément passé quelque chose pendant qu’elle était tranquillement installée à son bureau. Elle sort de la maison un peu hésitante, ne sachant trop de quel côté chercher. Soudain elle aperçoit un homme qui vient vers elle et instinctivement elle s’écarte de la porte .Elle ne l’a jamais vu mais elle sent qu’il ne peut s’agir que de son voisin encore inconnu. C’est un individu de forte corpulence, aux épaules basses, au cou épais et large. Il marche en regardant le sol sans penser aux éventuels obstacles. Marjorie ne peut s’empêcher de le scruter, il lève subitement la tête comme s’il avait senti le tourbillon de pensées qui se bousculent dans le cerveau de la jeune femme. Elle sourit timidement mais ne rencontre qu’un regard sombre et un visage fermé. Elle s’adresse à lui, demande s’il a vu ou entendu quelque chose parce qu’elle a trouvé des traces suspectes dans l’escalier et l’entrée de la maison. Elle s’attend bien évidemment à une réponse civilisée et non pas à ce déferlement de rage subite qui fond sur elle à l’énoncé de sa question. En quelques secondes elle se retrouve acculée contre un mur, une main serrée contre sa gorge l’empêchant de respirer, une voix menaçante lui intimant l’ordre de » la fermer » si elle ne veut pas avoir d’autre ennuis. Elle est un peu têtue Marjorie, et même si arrive tout juste à chuchoter tant sa gorge est serrée par la poigne de l’inconnu, elle pose de nouveau la même question. Mauvaise idée ! Elle reçoit alors un coup puissant sur la tempe et s’effondre. Lorsqu’elle reprend ses esprits elle est à terre sur un tapis, dans une pièce inconnue. Par sa configuration elle ressemble à son bureau, et elle comprend qu’elle se trouve dans l’appartement au-dessous de chez elle .Elle ne s’était donc pas trompée en entendant des bruits suspects ! Elle voudrait se relever mais elle est entravée par de l’adhésif qui ne lui laisse pas loisir de se redresser d’autant qu’elle a également les mains attachées dans le dos. En tournant un peu la tête elle s’aperçoit que le tapis est taché, bizarrement la tâche est de la même couleur que celle vue sur le paillasson. Elle réalise alors que tout était vrai et non dû à son imagination débordante. Si seulement elle était restée chez elle !!!Il est trop tard. Elle entend alors la porte s’ouvrir, et, voit son agresseur entrer dans la pièce une corde épaisse à la main. Il a un sourire malsain aux lèvres et elle se dit que ce n’est pas le moment de poser d’autres questions. Il s’approche du tapis, il s’accroupit et lui murmure sans se départir de son sourire : »Eh bien, je ne pensais pas que ma jolie voisine était aussi curieuse et moi je n’aime pas les fouineuses »Puis il la roule dans le tapis, attache celui-ci solidement avec la corde et jette le tout sur son épaule comme un vulgaire paquet. À ce moment-là, Marjorie réalise que les intrigues qu’elle a imaginées n’étaient pas vraiment réalistes. La réalité c’est qu’elle va finir dans une décharge avec les autres victimes sans nul doute.
Une sonnerie stridente retentit soudain. Marjorie se redresse brutalement .Elle est perdue ne sait plus, où elle est, cherche des yeux son mystérieux agresseur, ne voit que son bureau et sa machine à écrire .Mais que lui est-il donc arrivé ? Elle n’arrive pas à croire qu’elle a rêvé cette sinistre aventure. Pourtant elle voit sa tasse de café qu’elle a renversée quand elle s’est assoupie brusquement et en se frottant les yeux pour se convaincre qu’elle n’est pas folle elle sent les marques laissées par son crayon sur lequel reposait sa joue. Il lui faut un instant pour réaliser que c’est la sonnette de la porte d’entrée qui l’a réveillée. Elle se lève, va à la porte, l’ouvre et demeure muette. C’est l’homme de son rêve !
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Danielle Battaglia · il y a
Réalité et fiction, j'aime, non j'adore!
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Jusyfa · il y a
Embarqué d'un bout à l'autre de votre histoire j'ai adoré. Un simple " j'aime " est bien peu pour une telle écriture...
Si votre temps vous le permet, je vous invite à découvrir " Â chacun sa justice " une nouvelle en finale du GP automne.
Merci et bravo.

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Hervé Mazoyer · il y a
Pas pu m arrêter de lire ce texte jusqu à la fin. Cette intrigue digne d un polar nous tient en haleine du début á la fin...vraiment chapeau et merci pour cette lecture.
Si vous le souhaitez venez lire le péril vert en catégorie nouvelle et à la condition expresse qu il vous plaise, le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-peril-vert
Très amicalement.

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Jean Calbrix · il y a
Un régal de lecture que ce thriller ! Bravo, Rêveuse, pour ce beau texte où s'entremêlent la réalité et la fiction, à l'instar du Magnifique, ce beau film avec Belmondo qu'on vient juste de repasser à la télé. Je clique sur j'aime.
Je vous invite à faire une promenade dans les dunes si cela vous dit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes C'est un sonnet en finale automne. Bonne journée à vous.

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SakimaRomane · il y a
Il est bon parfois de prendre ses rêves pour la réalité :)
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien construite et fascinante ! Mes votes !
Une invitation à découvrir “Vêtu de son châle” qui est en Finale
pour le Prix Tankas Printemps 2018 ! Merci d’avance et bon dimanche !

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Yasmina Sénane · il y a
Nouvelle très bien écrite qui emporte le lecteur !
"Il dessine Armstrong" mon tanka lunaire vous séduira -t-il ?

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Virgo34 · il y a
De quoi être jaloux ou jalouse...
Je vous invite "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.

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Miraje · il y a
Les caprices de l'inspiration sont impénétrables ☺☺☺
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Très jolie nouvelle, bien écrite, un peu fantastique avec une ambiance très prenante ! Bravo, Rêveuse ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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