L'anti-Babel

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‎"Il y a dans ma nature un défaut capital : l'amour du fantastique, des aventures extraordinaires et inouïes, des entreprises ouvrant des horizons illimités...Dans une existence ordinaire  [+]

Image de Hiver 2020

J’aime m’installer dans ce petit café de la rue Nostrelli. L’endroit est calme, éclairé et l’on y respire un air frais et revigorant. J’y contemple les murs de pierre et les lourdes tapisseries ; et j’y bois des cafés courts dans des petites tasses de faïence.
Mais j’y viens surtout pour les souvenirs qui émanent du lieu. Une tradition d’enfance qui s’est perpétuée jusqu’à l’âge d’homme.
Ça fait plus de trente-cinq ans que je connais Adam, on était en primaire ensemble. Et à chaque fois qu’il revient de ses voyages autour du monde, on se retrouve ici, au café Nostrelli, et il me raconte ses aventures.
En quelque sorte, je voyage par procuration. Je l’envoie à la conquête de l’univers depuis mon trône de cuir, juste à l’angle du fond, tout contre la bibliothèque improvisée que monsieur Muricaud, le propriétaire, entretient avec de vieux livres verts aux pages pleines de tâches et de poussière.
On faisait les quatre cents coups ensemble à l’école, puis nos chemins se sont séparés. Il est parti étudier à Paris puis New York, Jakarta et Tokyo.
Moi, je suis resté à Magnina car j’y suis né et je m’y sens à l’aise. J’aime les levers de soleil qui se reflètent dans le ruisseau qui traverse le village, juste devant la vieille mairie républicaine. À Magnina, il y a aussi une église romane sombre et solennelle, qui ne plie devant rien, pas même les vents d’hiver. Juste en face siège la boulangerie « Chez Yvette » et ses délicieux pains au froment. J’ai le fils de la boulangère dans ma classe, un petit teigneux aux yeux vifs qui est toujours le premier à se bagarrer.
Mais je ne suis pas trop strict, car je n’ai pas oublié les batailles rangées que l’on menait avec Adam contre les cadors des villages voisins.
J’ai bien des défauts à vrai dire, mais je n’oublie rien. C’est peut-être pour ça que je suis si prompt à la nostalgie. Je passe des après-midis entiers dans ce café à me remémorer ces soirées de rire et de retrouvailles.
Adam ne prévient jamais quand il revient. Il revient, c’est tout. Il doit faire ses valises pour son prochain voyage. Revenir aux sources, revoir sa famille, les rues qui l’ont vu grandir, et moi, son ami de longue date. Quand il débarque, il pousse la porte du café d’un grand coup de bras énergique et enjoué, il crie ses salutations à la cantonade, et vient serrer la main du barman.
Ensuite, il jette un coup d’œil furtif dans le coin de la bibliothèque pour s’assurer que je suis encore là, et il court vers moi avec un grand sourire aux lèvres. Il me soulève, me donne un petit coup de poing rieur sur l’épaule et me lance un « Tu as grandi, mon p’tit Jean ».
Ensuite, sa grande carcasse s’affale sur la chaise et il commande un thé pour nous deux. Oui, vous auriez imaginé des verres de Ricard, mais je suis désolé, Adam boit rarement.
Un jour, je lui ai demandé pourquoi il ne commandait jamais d’alcool. « Que peut l’alcool face à l’ivresse du monde tout entier ? Chaque sourire, chaque coucher de soleil, chaque baiser ne vaut-il pas toutes les absinthes de la terre ? » Puis il me rappelait qu’ivre, il l’était naturellement, dès le réveil, dès les premières lueurs du jour. « Qu’est-ce qu’être ivre ? S’émerveiller du monde, parler à tous, croire en soi comme à un Dieu et vivre le présent dans sa chair comme si l’univers allait s’effondrer demain. »
À ces paroles, il s’enthousiasmait et, comme un homme saoul ou un fou, il se levait soudainement pour entonner une chanson pachtoune ou une mélodie slovaque. Les gens du café le regardaient – mi-étonnés, mi-irrités (car il chantait très mal) – et moi, je ne pouvais m’empêcher de rire aux éclats, de son impertinence, de son insouciance et du peu d’état qu’il faisait des règles de vie en société.
Quand on dînait et que venaient les plats, il prenait un malin plaisir à manger avec les doigts ou à se faire des peintures de guerre à base de sauce poivre sur les joues.
Et entre deux bouchées qu’il avalait goulûment – la sauce coulait souvent dans les méandres de sa grosse barbe –, il me racontait les déserts de sels et les mers de feux, les cavalcades à cheval dans les steppes mongoles et les combats de coqs à Java. Et moi, j’écoutais, avide, ses récits fous, ses histoires grotesques ou grandioses, et le temps lui-même semblait s’arrêter. Ses yeux rayonnaient d’une intensité que je n’ai trouvée chez personne. Le mélange d’une volonté d’acier et d’un émerveillement de tous les instants.
Nous pouvions rester assis à parler toute la nuit. En réalité, c’est ce que l’on faisait, et on n’avait pas le choix : il repartait le lendemain.
Alors, il se passait des mois sans que je n’aie de nouvelles. Il me laissait en général avec le nom d’une ville : Tombouctou, Jaipur ou Buenos Aires. Je savais que c’était là qu’il atterrirait en premier. Après ? Nul ne le savait, pas même lui, je crois. Il errait en fonction des rencontres, du hasard et des inclinaisons de son cœur.
Et puis un jour, un homme en boubou, en sari ou en djellaba poussait la porte du café et venait me boxer l’épaule en riant. Ensuite, il commandait à boire et nous étions repartis pour des heures de conversations, de rigolades et de verres de thé.
Souvent, je lui demandais l’origine de ses déguisements qui faisaient se retourner les mamies du village. Elles écarquillaient leurs yeux derrière leurs lunettes et ça l’amusait terriblement. Mais quand je posais ces questions, il s’offusquait et prenait un air grave. « Ce n’est pas un déguisement, c’est un vêtement. Si des millions de mes frères humains s’habillent ainsi, pourquoi pas moi ? Il m’appartient autant qu’à eux. L’humanité est en chaque homme et en chaque homme vit l’humanité toute entière. » Alors son iris se réduisait et il me fixait droit dans les yeux, comme pour me mettre au défi de rejeter ses paroles.
Je n’en faisais rien, bien sûr, je ne suis pas du genre à chercher la provocation. Je m’effaçais et je me laissais guider par ses paroles.
Combien de fois ce petit manège s’est-il répété ? Ce n’est pas cela qui importe. En tout cas, je me rappelle de chacun d’eux avec émotion, et notamment de ce jour froid de janvier où il avait poussé la porte du café plus violemment qu’à l’accoutumée.
Son teint était pâle et renfermé, son visage empreint d’une rage froide. Il ne salua personne cette fois-là et vint s’asseoir en face de moi. Il était revenu en toute précipitation de Caracas et il attendait un vol pour Kaboul le lendemain. Il avait reçu des messages d’Afghanistan, une de ses amies – c’est ainsi qu’il la qualifia – venait d’être kidnappée dans les montagnes au nord-est de Qandahar. Il avait prêté serment de venir la chercher. Il la trouverait et l’emmènerait loin de ces montagnes de neige et de mort. Il connaissait beaucoup de gens là-bas ; des vallées aux sommets, il remonterait à la source du crime et redonnerait une chance à la liberté. Il parla d’yeux plus perçants que la neige, de voiles sombres et de ciels bleus. De la résilience des hommes et de la terre. De la tragédie de ces sentiers battus par le souffle des bombes. Ses traits étaient tirés, son visage affaissé d’angoisse et de nostalgie. Seuls ses yeux irradiaient toujours d’un désir de vivre que je n’ai revu nulle part ailleurs.

À son départ, j’avais ressenti un long frisson et j’avais tourné la tête pour le regarder courir dans la neige. Chaque jour où je venais m’asseoir au café, je le revoyais, comme un hologramme, me faire part de ses souffrances et de ses désirs.
L’hiver est passé lentement, flocon par flocon, enrobé de sa présence fantomatique. Je pensais constamment à ses paroles, à ses gestes, et m’imaginais les longues marches en montagne, le silence des grands espaces et l’angoisse de quêtes tourmentées.
Le printemps vint et le temps plus clément livrait combat au désarroi de l’attente. Je n’étais pas aussi attentif aux bourgeons et aux reflets du soleil sur l’eau. Intérieurement, je me sentais encore aux altitudes où l’oxygène et l’amour sont rares, sur ces sentiers sinueux qui ne mènent nulle part.
L’été, avec ses orages et ses vagues de chaleur, a aussi charrié des nouvelles accablantes.
Je me souviendrai toujours de ce jour étouffant où la rue Nostrelli fut le centre du monde.
Jamais dans son histoire Magnina n’avait vécu pareil remue-ménage. Des gens de toutes les couleurs et drapés des étoffes les plus variés parcouraient la ville. Un long cortège funéraire se dirigeait vers le champ devant la maison d’Adam. Je suivis le cortège de manière mimétique, dans un état de semi-transe… Cum Sancto Spiritu in gloria Dei Patris… Des prêtres en robe de bure psalmodiaient, tandis que des imams en djellaba récitaient d’innombrables sourates coraniques au nom du plus miséricordieux, le tout miséricordieux… Bi-smi llāhi r-raḥmāni r-raḥīm بِسْمِ اللهِ الرَّحْمٰنِ الرَّحِيْمِ… La foule avait rejoint le champ et fixait la maison d’Adam. Petite bâtisse de campagne aux volets de bois verts, elle prenait soudainement une allure flamboyante et solennelle. Des bonzes en kesa orange saluaient le joyau du lotus et invoquaient la compassion pour les êtres… Auṃ maṇi padme hūṃ ॐ मणिपद्मे हूँ…
Une atmosphère surréelle planait sur le domaine qui semblait une pièce d’un champ électromagnétique nouveau. Tandis que des brahmanes à demi nus dispersaient les cendres d’Adam dans l’Oise en invoquant Sharva ॐ शर्वाय नम – celui qui met fin aux troubles –, des femmes en sari répétaient le pranava mantra « Om » en allumant des bougies comme autant d’offrandes au Dieu aux quatre bras dont la danse participe aux cycles du cosmos. Tandis que des Pachtounes enterraient une partie du corps d’Adam sur le côté droit, la poitrine tournée vers la Mecque, un pope tenait à bout de bras une grand-croix d’or sculptée et deux vieux rabbins récitaient le Kaddish, la prière des morts pour le soulagement et la délivrance… Vèrèva'h vèhatsala וְרֵוַח וְהַצָּלָה… Un groupe d’hommes en turban a commencé à réciter à haute voix le Sri Guru Granth Sahib, le livre sacré des sikhs. Les langues les plus diverses se mélangeaient, leurs vibrations rauques ou aiguës, sèches ou langoureuses s’enchevêtraient, créant une résonance mystique en chacun de nous. Des petits hommes basanés et trapus et de grandes femmes slaves ont commencé à se tenir par la main ; les barbus, les rasés, les femmes voilées et les hommes aux turbans les ont rejoints. Petit à petit, chacun a attrapé la main de son voisin. Le cercle s’est étendu jusqu’à faire le tour de la modeste chaumière. Une sensation d’ivresse et de flottement m’a pris. J’ai frissonné et mes yeux se sont embués. Dans le flou de mon regard, j’ai cru voir la demeure d’Adam se transformer en château, puis en tour, s’élevant indéfiniment vers le ciel jusqu’à en percer les nuages et en chatouiller les narines de Dieu. La maison d’Adam, l’anti-Babel qui s’était formé de la résonance de langues si différentes vibrant en harmonie.
Je me suis demandé ce qu’il avait pu faire pour que ce petit village de France septentrionale se remplisse de mystérieux personnages venus des quatre coins du monde. J’avais toujours eu vent de ses aventures, mais j’ignorais finalement ce qu’il avait été, quels projets secrets il avait menés ces années durant.
Alors que des larmes amères continuaient à couler sur mes joues, une jeune femme asiatique aux yeux brillants m’a donné une tape amicale sur le bras. Elle a plongé ses prunelles dans les miennes et m’a dit en souriant :
— Il aidait les gens à réaliser leurs rêves.
Je tournai la tête autour de moi pour dévisager la foule qui m’entourait. Elle a continué.
— Ce jeune homme maigre au front haut, il a financé ses études ; cette vieille femme aux yeux clairs, il a sauvé ses enfants ; cet enfant à la peau sombre, il l’a libéré de la pègre ; ce vieil homme innocent, il l’a fait sortir de prison ; cette femme au regard fier, il l’a soignée ; ce couple d’artisans, il a reconstruit leur maison qui était partie dans les flammes ; cette femme aveugle, il lui a appris à lire le braille ; ce petit homme en fauteuil, il lui a trouvé sa femme ; cette femme en robe verte, il l’a aidée à ouvrir sa librairie ; ces retraités, il… Et elle continua, sans ciller, de narrer sobrement ses exploits.
Je la dévisageai une fois encore. Elle avait de très beaux yeux, vifs et doux, légèrement bridés ; sa chevelure frisée entourait une peau café au lait. Je lui demandai :
— Et vous ?
Elle sourit de nouveau et me dit :
— Je suis sa fille.

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Jennifer Marquié · il y a
Une écriture belle et ciselée qui foisonne d’images, comme autant d’invitations au voyage ; un hymne à l’amitié, à l’altruisme, à l’acceptation de l’autre dans ses différences, source de richesse et d’ouverture d’esprit. Vous m’avez embarquée, et de cela je vous remercie !
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Adrien Neves · il y a
Une amitié dessinée en filigranes, un appel à l'universel, l'un part quand l'autre reste puis le rapport s'inverse, c'est un très beau texte, pour lui rendre sa juste intensité, je supprimerai quelques épithètes pour le "muscler" par exemple :

Son teint était pâle et renfermé, son visage empreint d’une rage froide. -> Son visage, renfermé, contenait sa rage.

"Ensuite, il jette un coup d’œil furtif dans le coin de la bibliothèque pour s’assurer que je suis encore là, et il court vers moi avec un grand sourire aux lèvres. -> Ensuite, il jette un coup d'oeil dans le coin de la bibliothèque pour s'assurer que je suis encore là, et il court vers moi le sourire aux lèvres."

Le problème des épithètes : la tentation de trop les utiliser, même pour des oxymores. Si vous coupez un peu, vous arriverez à l'essentiel de votre texte, qui est déjà là, ceci dit.
Bonne continuation !

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Marie Juliane DAVID · il y a
Très beau récit Arsène!
Bonne continuation!
Si toutes fois vous avez un peu de temps, passez lire mon texte "Mésaventures nocturnes" en compétition pour le Prix des jeunes écritures 2020 en cliquant sur mon nom tout en haut de ce commentaire. Merci d'avance de passer.

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Eric diokel Ngom · il y a
J'adore Un plaisir de découvrir ta page riche et intéressante J'ai bcp aimé.un texte original et bien structuré. Merci de le soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Ozias Eleke · il y a
Un très beau texte plein de sensualité. Normal que vous ayez été lauréat. Félicitations.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Burak Bakkar · il y a
Bravo Arsène ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Bubo Bubo · il y a
Une très belle histoire, très humaine. Bravo !
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo, j'adore votre style! Très beau texte, je ne regète pas de vous avoir découvert!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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cendrine borragini-durant · il y a
Ode magistrale à l'amitié et à la fraternité. Votre texte rassemble et remet les coeurs à l'heure qu'il est sur la planète Terre.
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Oka N'guessan · il y a
Très bien écrit, Bravo j'ai beaucoup aimé, +2 voix je t'invite à aller voter pour moi aussi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10

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