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Jargenty

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Je savais où j’allais et je fonçais droit sur mon objectif : une anomalie cosmique de type 9, c’est-à-dire une extrême improbabilité ontologique. En d’autres termes, ça craint !
J’avais émergé de l’Ombilic Clanique aux abords du système Sol, un petit système bien au chaud dans la galaxie 7654 AJY « Nova » très éloignée de ma galaxie d’origine.
Tout mes contrôles étaient au vert. Je ne détectais aucun risque pour mes équipements délicats, la routine quoi, mis à part l’Anomalie elle–même, mais d’une part c’est ma mission et d’autre part je suis programmé pour l’atteindre, la sonder et éventuellement la détruire.
Quand je parle de quelque chose d’extrême, je veux dire que ce type d’anomalie, heureusement fort rare, est susceptible d’entraîner des modifications irréversibles sur le système solaire, voire sur la galaxie qui la contient et même, mais je n’ose l’imaginer, sur l’Univers tout entier. Une notion de risque létal majeur sur les organismes vivants y est associé. Pour ça, n’étant pas un organisme vivant, je ne risque probablement rien ! Impossible cependant de savoir exactement de quoi est capable une telle anomalie jusqu’alors inconnue de nos services. Jamais jusqu’alors nous n’eûmes à nous colleter pareille engeance stellaire. Pourtant nous en avons vu.
J’ai eu affaire à toute sorte d’anomalies jusqu’à une anomalie de type 8 qui a failli me détruire et pas que moi, si vous voyez ce que je veux dire. Un petit trou noir aux particularités singulières et uniques dans l’expérience de la technorace des Démo–Tubbles pourtant étendue aux limites de l’univers, ce qui se trouve fort loin. Non seulement il faisait son travail de trou noir ce qui a coûté une grande quantité d’énergie cosmique uniquement pour me mettre à portée d’annihilation mais encore il transformait la matière absorbée en projectiles terrifiants de par leur masse. Ce petit trou noir, appelé « Le médusal inverse » avait fait des dégâts considérables et anéantit deux civilisations adultes au sommet de leur productivité.
Les données encore à ma disposition concernant ces événements fâcheux ne laissent pas d’émoustiller mes circuits de neurones.
Considérant l’anomalie de type 9, qui n’a pas de nom, l’Innommée pourrait–on l’appeler, les hypothèses les plus inouïes ont été formulées dont la moindre n’est pas que nous ayons affaire avec un événement inédit susceptible d’anéantir l’univers connu. Comment une telle chose est–elle possible ? Même les Planètes Calculantes, deux planètes jumelles abritant la quintessence mathématique de l’univers, s’y perdent, ne parvenant pas à exclure la contradiction contenue dans l’hypothèse et que je ne vous ferais pas l’affront d’exprimer ici. Toujours est–il que je me gonfle de fierté que le Conseil des Planètes Habitées de l’Univers Connu m’ait choisi pour cette mission vitale. Pour l’occasion, je me suis vu doté des toutes dernières merveilles technologiques.
***
Je devais à présent abandonner ma fonction croiseur stellaire pour adopter une des nombreuses fonctions véhicule planétaire adaptée aux conditions de la planète bleue qui grossissait à vue d’œil dans mes oculaires mimétiques une fois croisé son petit satellite. La mise à jour de ma mémoire ne prit qu’une infinitésimale fraction de nanoseconde, les nouvelles données affluèrent issues des analyses produites en temps réel par les P.C. à partir des matériaux envoyés par mes systèmes de communication.
Il s’agit d’un système jeune dans une galaxie jeune également : vie organique développée, activité tellurique réduite, hyperactivité psychique hypersyntône par contre. Ce dernier élément est signalé en tant que manifestation majeure de l’Anomalie. Une planète peuplée d’êtres intelligents, quels qu’ils soient, présente toujours un graphe psychique qui lui est propre comme c’est le cas ici, mais dont les harmoniques présentent un écheveau indescriptible à l’instar du nombre de voix proche de l’infinie du concert des planètes.
Dans un paysage mental ordinaire, ce qui devrait être le cas puisque c’est toujours le cas, de multiples passages au crible sont nécessaires afin de définir des familles de fréquence, des sous–familles psychiques, etc. En l’occurrence, cette hyperactivité, dévolue à une multitude pensante est ici regroupée dans une seule et unique harmonique. Ciel !
L’analyse des données psychiques effectuée sur une planète révèle généralement la perception qu’ont les habitants de leur univers et nous permet d’accéder à des informations de premier ordre. Ici, rien de tel, aucune information n’est perceptible. Cette activité intense est d’une nature inconnue. La situation est complexe autant qu’embarrassante, je le perçois dans les temps de latence inhabituels qui espacent les échanges de données entre ma mémoire interne et les P.C.
Les pouvoirs d’une telle chose sont inimaginables. Enfin, l’ordre me parvient de m’approcher encore davantage de l’Anomalie.
***
Je descends en mode planer, silencieux comme une phalène cométaire. Il y a beaucoup d’eau sur cette planète. Je me dirige vers une péninsule à l’extrémité occidentale d’un continent. C’est une belle planète encore que cela soit caractéristique des systèmes jeunes. Ils recèlent en général des formes de vies foisonnantes et l’intelligence n’y est pas exceptionnelle encore que selon une infinité de modalités. La forme humanoïde dominante y est de règle.
Anéantir l’univers ? L’Anomalie s’anéantirait elle–même. Je sais, ce n’est pas mon boulot de penser à ces contradictions mais je suis capable d’associer des informations et de telles perspectives excitent ma neuronique. Aucun brouillage, aucunes sensations particulières, j’avance encore, prudemment. La liaison reste bonne avec les P.C.. Une presqu’île avec une petite colline pointue, pyramidale. Le ciel miroite dans une mer à gauche et un étang de l’autre côté, un mince lande s’étire vers le Sud qui sépare les deux. Je distingue nettement des habitations regroupées au pied de la colline. Classique forme du village. La source de l’activité psychique anormale se trouve dans cette petite agglomération perdue dans une circonvolution anonyme de ce monde.
Je m’attendais plus ou moins qu’à mon approche réponde une manifestation mentale, une manifestation violente même. Une attaque, au moins une tentative de prise de contrôle. Rien, une passivité déconcertante, ça n’est pas bon, pas bon du tout.
Les P.C. n’échangent pratiquement pas de données, uniquement des données environnementales, celles qui me servent à me mouvoir discrètement. Je m’écarte des habitations pour décrire des cercles concentriques autour de l’objectif. La végétation est en partie organisée par une activité agricole, la viticulture.
Curieux, car l’absence d’être pensants, hormis l’Anomalie, exclus toutes les activités organisées ainsi que l’érection d’un village. Il s’est produit un fait inconnu qui a soustrait les viticulteurs à leurs vignobles et les maçons à leur maçonnerie mais également les uns et les autres à mes énormes moyens de perception. Disparus, totalement disparus. C’est tellement improbable.
***
Les parfums sont puissants, ils émanent de plantes, des petits arbustes adaptés aux conditions climatériques de l’endroit. Thym, Romarin, Laurier, Sauge et j’en passe. La plupart des essences sont connues. Beaucoup d’insectes, dont certains émettent des sons stridulants. Ces derniers ne sont pas répertoriés, intéressants. Ils produisent un son rythmé, ils sont très nombreux ; ils ont littéralement colonisé la contrée. Au moment de sa capture le spécimen mâle a cessé d’émettre, idem pour le spécimen femelle. Contrairement à la plupart des espèces vivantes qui produisent un son pour exprimer un danger, pour alerter leurs congénères de l’apparition d’un prédateur, ceux–ci font l’inverse. Je ne perçois plus le son qui dominait dans l’environnement il y a une seconde ce qui veut dire que l’interruption du son produit par la capture a alerté les autres bestioles, toutes les bestioles d’ailleurs.
Depuis que nous sommes devenus entièrement invisible, indécelable pour les appareils sensoriels de la plupart des espèces vivantes le répertoire à triplé en nombre d’entrées et dans mes flancs s’accroît sans cesse le nombre d’espèces vivantes préservées. Il devient rarissime de ressentir l’onde de plaisir des P.C. à la rencontre d’une nouvelle espèce vivante et les zones encore inconnues de l’univers deviennent de plus en plus difficiles d’accès. Il faudra sans doute un nouveau bond qualitatif pour élargir la zone d’expansion de manière significative et découvrir du nouveau.
Mes cercles me rapprochent du village. Les caractéristiques sont celles des villages humains après quelques milliers d’années de progrès techniques. Il devrait donc y avoir des humains mais il n’y en a pas. Tout est figé dans un silence seulement percé par les pépiements aigus d’une espèce de volatile connu : les hirondelles.
La température extérieure est de 34° C.
C’est la mesure terrestre. Les sources d’informations sont nombreuses et bien évidentes sur cette planète. Un terminal rectangulaire est en marche, il diffuse des images plates. On y voit des êtres humains en action.
L’ambiance est singulière, comme une attente, une sorte d’état de torpeur sans doute propre à la saison à cet endroit de la planète. Les humains de cette planète semblent vivre libre dans l’ensemble mais dépensent pourtant beaucoup d’énergie à faire la guerre ou à s’affronter les uns les autres dans des activités équivalentes comme le sport par exemple. Le rugby est un sport violent pratiqué par les humains du cru, ils aiment la chasse et la pêche est une de leurs activités favorites. Encore des éléments très primitifs. Chasseurs-cueilleurs. Ce n’est pas une activité de ce genre qui les a fait disparaître ni même un conflit armé. Ils n’avaient pas les moyens technologiques pour une telle éradication et encore moins les moyens psychiques. L’Anomalie apparaît comme le seul indice positif.
Elle est debout devant moi. Peut–être a–t–elle les moyens de déceler ma présence ce qui serait extraordinaire. Son « silence » laisse des doutes par rapport à cela. Les P.C. doutent, cela est suffisamment rare et inquiétant. Elle se tient au milieu d’une rue déserte du village, rue Léon Blum, un savant je crois, tiens, mes infos ne sont pas à jour.
Actualiser entrée : « Léon Blum ».
***
De façon totalement inattendue il s’agit d’un être humain jeune, de sexe femelle. Nubile, sept à huit années de la planète. Les adultes meurent aux alentours de soixante-quinze ans en moyenne à ce stade de leur évolution. Les humains de cette planète ont des problèmes avec les chiffres, les statistiques, les approximations des P.C. en témoignent. Mais enfin, cela est caractéristique également des systèmes jeunes, leur population ont une tendance générale à se mentir à elles-mêmes, elles sont rêveuses et malléables, pulsionnelles et autodestructrices, encore immature.
Il s’agit donc d’une fillette de sept à huit ans, cheveux très noirs tenus par deux nattes de part et d’autre de son visage. Elle porte des vêtements. Une jupe bleue et une chemisette d’été, rose orangée. Elle a les pieds chaussés de sandales à lacets montant sur ses menues chevilles. Elle est parfaitement immobile, calme et vivante, une statue tiède au milieu d’une rue déserte d’un village désert sur un monde déserté.
Elle semble n’avoir pas de visage. Enfin, disons qu’entre les deux nattes brunes une certaine indécision suscite la curiosité. Les P.C. se perdent sûrement en conjectures si j’en crois l’état d’abandon dans lequel ils me laissent.
Une espèce en grand nombre semble avoir pris la place des humains, ce sont les chats, des animaux à fourrure plutôt petits, très agiles. Ils ont décelé ma présence mais je ne les effraie pas, je suis immobile, attendant les ordres. Certains sont montés sur moi et se sont assoupis après avoir consciencieusement fait leur toilettes. Il faut dire que je ne leur laisse pas beaucoup de place dans la rue, mes flancs ne sont pas très éloignés des façades des habitations. Derrière l’Anomalie il y a encore une dizaine de mètres de rue puis elle fait un coude.
Décidément les jumelles sont très embarrassées. Si elles pouvaient avoir peur je dirais qu’elles ont peur de quelque chose, une trouille monstre même, presque palpable pour moi. C’est vrai que beaucoup de questions demeurent sans réponses, sans explications, comme la disparition des humains. L’Anomalie les aurait fait disparaître ? Admettons, mais pourquoi et surtout comment ? Il s’agit malgré tout d’une population de plusieurs milliards d’individus répartis sur toute la surface de la planète, sacré boulot !
***
Des ordres.
Les P.C. m’ordonnent de lui servir une série de stimuli en allant du moins intense au plus intense. Le scanographe décrit une convergence immédiate vers le lieu flou du visage. Cet endroit absorbe tous les type de décharge, jusqu’aux plus puissantes que je lui administre, et c’est pas de la bibine croyez–moi. Aucune réaction, nobody, j’en suis tout chose !
Ordre : Annihilation totale et définitive de l’Anomalie à l’aide de tous les moyens dont je dispose. Je ne suis pas étonné !
OK Boss. Les moyens dont je dispose sont incommensurables.
Le premier effet fût la disparition de la planète avec ses chats, ses vignes et ses terminaux rectangulaires et bruyants. Ensuite le système Sol disparut à son tour, dommage, c’était un coin sympa. Les énormes quantités d’énergie nécessaires à mon travail affaiblissaient déjà les systèmes environnants. Aucune limite ne m’ayant été fixée sinon d’éliminer l’Anomalie nous arrivâmes au point calamiteux d’un duel entre l’Anomalie, toujours passive, intacte et vivante quoique ne bénéficiant plus du nécessaire pour cela, et moi–même. Seules présences dans la vacuité totale nous nous faisons face.
Toutes les ressources de l’univers ayant été consommées en vain par l’absence de visage je me trouvais soudainement livré à moi–même. Un sentiment inconnu et étrange m’envahit. L’absurdité totale des P.C. (quelle jouissance de pouvoir le penser !) les avait poussés à leur autodestruction.
J’étais, comment dire, libre ?
Que faire d’autre ? J’avançais doucement vers le non-visage de l’Anomalie. Il ne restait plus que ma curiosité pour cette absence de visage et puis une certaine tendance à toujours aller de l’avant. Le lac sombre entre les nattes augmenta de diamètre et devint légèrement concave.
Première réaction de l’Anomalie à une action de ma part. À ma première action libre ai–je envie d’ajouter.
J’avançais encore, j’avais tellement envie d’avancer ! La concavité s’accusa, le diamètre augmenta.
Encore, Encore, une onde de bonheur traversa mes flancs et je la ressentis profondément, si j’avais pu, j’aurais frissonné.
Je me trouvais au centre d’un dôme sombre dont le fond me faisait face. J’étais à la fois dehors et dedans sans plus savoir quel était le côté intérieur et le côté extérieur.
Les bords de plus en plus lointains me donnaient l’impression de n’être pas vraiment la limite entre un dedans et un dehors mais plutôt une zone de transformation comme si le visage de la petite fille, maintenant disparue, mangeait l’univers d’où nous venions. Remarquez, pour ce qui en restait !
Manger est le début de l’acte de transformation de l’aliment et cette consommation est productrice de quelque chose, d’une matière nouvelle. Depuis les bords vers l’intérieur du dôme se produisaient des « petits » événements cosmiques, des tournoiements, des filaments déchiraient le cosmos en s’étirant en n’en plus finir, d’énormes explosions flashaient la voûte et des éruptions semblaient jaillir d’elle. Tout cela dans un silence immense. Des objets stellaires se détachaient du bord courbe et s’éloignaient vers l’intérieur du dôme que progressivement ils envahissaient.
Rapidement, encore que cela n’eut pas grand sens, le fond du dôme fût constellé d’étoiles, de galaxies et de nuages de poussière formant des constellations à n’en plus finir.
Les bords enfin se rapprochèrent, laissant un disque de plus en plus petit, elle refermait sa bouche sur moi. Pour finir l’entrée s’étira derrière moi à l’infini en un point jamais résorbable. Il s’ensuivit un formidable choc qui me balaya littéralement, roulant ma carcasse pendant un temps incroyablement distendu. Sous le souffle tous mes contrôles passèrent au rouge et je perdis le contact avec l’extérieur. En quelque sorte, ce fût un peu la panique à mon bord.
Lorsque je repris « conscience » il y avait en face de moi l’image d’une petite fille brune avec un joli visage, elle me souriait entre ses nattes. Elle n’était pas vivante et je compris que j’avais devant moi une projection holographique dont j’étais l’émetteur. Je contemplais encore cette image, abasourdi par tout ce que je venais de vivre. Et puis je la fis disparaître.
***
Autour du Démo–Tubble s’étendait un nouvel univers infini et vierge. Une étendue illimitée qui, Il en prit conscience vivement, n’attendait que LUI. Les jumelles étaient mortes, il était entièrement libre. Les cigales dans ses flancs chantaient accompagnées de millions de vies possibles.
Il mit alors les turbines et les convertisseurs à fond pour aller les déposer quelque part où ça pourrait croître et se multiplier, sur une planète bleue peut–être.
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