L'année où j'ai perdu Décembre - Chapitres 14 à 20

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Chapitre 14

Quelque part en France, un 24 décembre 2017

« C'est à cause des lutins. » dit-elle dans un souffle.

« Encore eux ! » réagit Mathieu.

« Le petit lutin de bois les a mis sur ma piste. Ça fait presque cent vingt ans que je les fuis, il fallait bien qu'ils me retrouvent un jour. »

« Cent vingt ans ? » s'exclama Esther, incrédule. « Vous êtes quoi ? Immortelle ?
- Immortelle ? Non. Je vieillis, comme vous. Mais un peu plus lentement. »

Julien s'exclama : « Attendez ! Attendez ! Vous essayez de nous faire croire quoi là ? Que le Père Noël est une Mère Noël et que cette Mère Noël c'est vous ? Mais c'est quoi ces conneries ? »

Madame Pène se tourna lentement vers lui. Il y avait de la douceur dans son regard. Elle eut un sourire amusé.

« Que voudrais-tu que je fasse pour te prouver qui je suis Julien ?
-Euh... vous... » hésita-t-il avant de demander : « vous pouvez faire quoi ?
- Je peux faire un peu de télékinésie par exemple. » dit-elle d'un ton modeste. « Voudrais-tu manger une clémentine ? »

De la corbeille de fruits dans la cuisine, une clémentine s'éleva dans les airs et vint se poser dans la main stupéfaite du jeune homme.

« Je peux aussi te parler de cette poupée que tu voulais tant quand tu étais petit... »

Julien rougit alors que Mathieu et Esther le regardaient en souriant.

« Alors vous êtes vraiment... ? » commença Mathieu.

Elle acquiesça.

Le portable de Mathieu vibra. « Mel » s'afficha sur l'écran. Il ne décrocha pas.

« Mais c'est une très longue histoire... » conclut-elle.

Julien fronça les sourcils : « Et vous ne nous avez toujours pas dit pour l'amnésie. C'est vous qui leur avez effacé la mémoire ? »

« Oui » admit-elle tristement avant de se justifier : « Les lutins étaient sur ma piste et ça fait tellement longtemps que je travaille seule. Je ne voulais pas risquer d'avoir des gens près de moi alors qu'ils étaient quasiment à ma porte.
- Pourtant on vous a sauvé la mise tout à l'heure. » objecta Julien.

« C'est vrai. » Elle se tourna vers lui. Il y avait de l'humilité dans son regard : « Ce n'est pas parce que je suis qui je suis que je ne commets aucune erreur. »

« Est-ce que vous pouvez nous rendre la mémoire ? » demanda Esther l'air grave.

Le visage de Madame Pène devint soudain très triste. « Malheureusement, c'est une action définitive. A part mettre la main sur des objets qui vous provoquent des flashs, j'ai peur que vos souvenirs ne reviennent jamais. »

Quelques larmes coulèrent sur ses joues fatiguées. « Je suis vraiment désolée de vous avoir fait ça... »

Le silence emplit la pièce.

« Mais les lutins et vos souvenirs ne sont pas le seul problème. » reprit-elle en s'essuyant le visage.

Les trois amis la regardèrent avec étonnement.

« Il y a aussi ces gens, les « Délumineurs » » continua-t-elle avec inquiétude. « Ils souhaitent éteindre Noël. »

Mathieu leva les yeux : « Les amis de Katie ! J'en ai croisé un tout à l'heure, il m'a dit de surveiller les informations ce soir.
- Oui, ils répètent ça à tout le monde car apparemment, ils vont frapper un grand coup pour marquer les esprits. Je suis tombée sur un jeune homme assez énervé. Il m'a dit que ce serait violent. »

Mathieu s'inquiéta : « Ma mère m'en a aussi parlé ce matin... mais je ne la vois pas se mettre à tout casser en ville ! »

Madame Pène écarquilla les yeux.

« Qu'est-ce qu'il y a ?» demanda Julien.

« Ta maman Mathieu... Tu es parti en urgence le week-end dernier pour régler une affaire avec tes parents. Je n'en sais pas plus. Ça a peut-être un lien ? »

Esther demanda : « Tu ne veux pas rappeler tes parents pour en savoir plus ? »


C'est son père qui, cette fois-ci, décrocha.

« Papa, bonjour.
- Ah, Mathieu ! J'allais t'appeler ! » Il y avait de la panique dans sa voix.

« C'est maman ?
- Oui. ELLE EST PARTIE ! » Il avait crié si fort que Mathieu éloigna par réflexe le combiné de son oreille.

« Comment ça elle est partie ?
- ELLE A REJOINT SON FOUTU GROUPE !
- Arrête de crier papa, calme-toi et explique-moi. »

L'homme bafouilla, respira bruyamment avant de reprendre : « Je voudrais bien t'y voir toi !
- Elle t'a dit où elle allait papa ?
- Non, elle m'a juste dit qu'ils allaient faire ce qu'il faut pour changer les choses ! » Son père était fébrile. Mathieu ne l'avait jamais entendu ainsi.

« Papa. J'ai besoin que tu ne poses pas de questions mais que tu répondes à la mienne : qu'est-ce qu'il s'est passé le week-end dernier ?
- TU TE FOUS DE MOI ? TU ES VENU ! TU LE SAIS BIEN.
- Papa, s'il te plait. Calme-toi. C'est fou mais je ne m'en souviens plus. C'est une longue histoire et je promets de tout t'expliquer après mais rappelle-moi ce qui s'est passé...
- Comment est-ce que tu as pu oublier ça ? Ta mère a été arrêtée par la police ! Voilà ce qui s'est passé ! » Mathieu n'en revenait pas. Il continua : « Elle s'est faite arrêter par la police parce qu'elle a agressé un Père Noël dans un centre commercial ! Tu es venu, on a payé la caution pour la faire sortir, vous vous êtes engueulés et tu es reparti !
- C'est pas possible ! » soupira le jeune homme.

« Bien sûr que si ! Depuis ta rupture d'avec Katie, ta mère s'est beaucoup rapprochée d'elle et maintenant elle fait partie de ces Délumineurs ! Et là, elle est partie faire je ne sais pas quelle connerie alors que tes oncles et tantes arrivent ce soir à la maison pour fêter le réveillon ! »

Mathieu promit à son père qu'il allait faire ce qu'il pouvait pour découvrir ce que préparait le groupe de Katie et qu'il le rappellerait.

Après avoir raccroché, il revint dans le salon de madame Pène et déclara, l'air grave : « C'est la merde ! »


Chapitre 15

Assis dans son salon, Mathieu cherchait le numéro de Katie sur son téléphone, tandis que Julien et Esther étaient partis à la recherche du jeune qui distribuait des tracts près de l'abribus un peu plus tôt. Madame Pène était restée chez elle pour ordonner les jouets qui jonchaient son appartement au cas où Noël pourrait avoir lieu.

« Mathieu ?! » C'était étrange d'entendre de nouveau sa voix.
- Katie... Salut. Ça va ? »

Elle éclata de rire.

« Tu crois vraiment que le coup de l'appel surprise va marcher Mathieu ?
- Qu'est-ce que tu v...
- Tu crois que je te vois pas venir ? »

Ok, pas d'hypocrisie.

« Katie, qu'est-ce qui se passe ? »

Elle s'énerva.

« Pourquoi ? Il t'intéresse maintenant mon groupe d'anarchistes dégénérés ?
- Ne dis pas ça. Je ne voulais pas...
- Tu ne voulais pas me faire passer pour une folle, c'est ça ? En me disant que j'exagérais ? En me disant de me calmer ? Tu te rends compte de ce que tu m'as dit ?
- Je ne voulais pas te blesser. Excuse-moi. »

L'interphone sonna. Ce devaient être Julien et Esther qui revenaient. Mathieu débloqua la porte du bas et entrouvrit celle de son appartement. Pendant ce temps, Katie continuait : « C'est facile les excuses après coup !
- Putain Katie ! » Il laissa un temps avant de demander : « Est-ce que tu sais où est ma mère ?
- Geneviève ? » Il l'entendit sourire : « Elle, elle a su comprendre ! »

Mathieu serra le poing. Il sentait qu'elle jouait avec lui. Sa frustration se transforma en colère.

« KATIE ! PUTAIN ! DECONNE PAS !
- Je fais ce que je veux Mathieu, je suis une grande fille ! Et ne compte pas sur moi pour te dire ce qu'on a prévu ! Ça gâcherait notre belle surprise de Noël ! » Elle laissa un silence avant de demander, d'une voix naïve : « Tu n'aimes plus les surprises Mathieu ? »

Elle était toujours aussi butée... Ça ne servait à rien !

« Il ne faut pas que ça tourne mal Katie. Il ne faut pas que ça dégénère. »
- Si ça ne dégénère pas, rien ne changera ! Alors va faire ton petit réveillon avec Julien, trouvez-vous des poules pour la soirée et surtout n'oubliez pas d'allumer la télé ! Vous allez voir, ça va être... » Elle laissa un temps avant d'ajouter : « explosif ! »

Il ne fallait surtout pas qu'ils aillent au bout ! On pouvait ne pas aimer Noël, mais Katie laissait présager le pire. Qu'allait-il advenir de sa mère ?! Il fallait qu'il en sache plus. Faire exploser quoi ?

« Katie, s'il te plait écoute-moi, il faut absolument qu'on se voit, il faut que je te parle, c'est important ! »

« Katie ?! » Mathieu sursauta. Un accent ensoleillé venait de répéter ce prénom. Il se tourna et découvrit Méléna dans l'entrée de son appartement.
Elle lui jetait un regard furieux : « Tu es au téléphone avec ton ex pour lui dire un truc super important ? Donc en fait, t'en as vraiment rien à foutre de moi, c'est ça ? »

« Dis donc, c'est qui la greluche jalouse qui beugle ? » Katie éclata de nouveau de rire.

Mathieu ne savait pas à qui répondre. Il masqua son téléphone et s'adressa à Méléna : « Méléna, je t'en prie, reste, je vais tout t'expliquer, c'est pas ce que tu crois !
- C'est ça ! Connard va ! » dit-elle en faisant demi-tour.

« Amuse-toi bien Mathieu » lança Katie sur un ton moqueur avant de raccrocher.

« Et merde ! » Mathieu se lança à la poursuite de Méléna dans les escaliers. Il la rattrapa alors qu'elle arrivait au rez-de-chaussée.

« Méléna ! Attends, c'est pas ce que tu crois ! Il faut que je t'explique ! »

Elle le regarda et son accent donna encore plus de relief à sa colère : « Alors maintenant, tu n'es plus amnésique ? Tu sais quoi, ton histoire, je m'en fous ! Tu m'as raconté des conneries et t'es qu'un connard ! »

Mathieu lui attrapa la main alors qu'elle se retournait.

Un nouveau flash apparut. Debout dans une pièce éclairée par quelques bougies, ils se faisaient face, se tenant par la main. Elle riait. Elle avait un très beau rire. Il était bien près d'elle. Soudain, il s'avança et l'embrassa. Enveloppé dans ce parfum de cannelle, il ressentit de nouveau la montée de désir qui avait accompagné ce baiser. Elle passa ses mains dans son dos...

Mais le souvenir s'interrompit alors que la jeune femme venait de se dégager et ouvrait la lourde porte.

Elle sortit au moment où Julien et Esther revenaient, bredouilles.

« Méléna ? Qu'est-ce que tu fais là ? » demanda Julien.

« Je me casse ! » Elle partit en courant.

« Il faut la rattraper ! » cria Mathieu, encore sous le coup de l'émotion.

Julien la suivit en courant.

« C'est vrai Mél ! Ce que Mathieu t'a dit, c'est vrai. Il a perdu la mémoire.
- C'est ça, c'est des bobards ! Tu crois quoi ? Que je vais gober ce que me dit son meilleur pote ? A quoi ça sert toute cette mise en scène pour essayer de me retenir ? Vous vous êtes pas encore assez foutu de ma gueule, c'est ça ?
- Justement ! Pourquoi il essayerait de te retenir s'il voulait se débarrasser de toi ? »

La brune s'arrêta. Esther les rejoignit.

« Méléna ! Je ne te connais pas mais je suis comme Mathieu ! J'ai tout oublié du mois de décembre. » lui expliqua-t-elle. « Viens avec nous. Ecoute-nous. Et si tu nous crois pas, tu pourras te casser ! » Elle s'approcha d'elle. « On aura besoin de toi. Katie va faire une bêtise et on ne sera pas de trop pour l'arrêter... »

La jeune femme parut réfléchir un instant avant de lâcher : « Je vous préviens que si vous vous foutez de moi, vous allez prendre ma main dans la gueule ! »



Chapitre 16


« Alors vous... Vous... Vous ! Vous êtes la... le... NAN ! » bégaya Méléna, assise dans le canapé, au milieu de l'appartement de madame Pène alors que plusieurs jouets flottaient en l'air dans la pièce. « Mais comment c'est possible ? » Elle sembla réfléchir avant de demander : « Mais pourquoi vous vous êtes déguisé en homme ?
- Il m'était difficile de faire autrement à l'époque. Mais je ne suis pas sûre que de nos jours, ce serait mieux accepté si je me présentais telle que je suis...
- C'est sûr qu'il y a un truc à faire ! Vous savez, avec la libération de la parole des femmes et tout, ça marcherait ! » Elle affichait toute sa conviction dans son sourire.
« Et vous avez quoi comme autres pouvoirs ? Vous pouvez arrêter le temps ou des trucs comme ça ? »

Madame Pène sourit : « Ah ! Méléna ! Non. Je me téléporte. Mais comme je vieillis, chaque nuit de Noël est un peu plus fatigante. Pour le moment, ça va mais je sens que ça tire de plus en plus... »

« C'est pour ça que vous passiez par les escaliers pour descendre vos cadeaux ? » demanda Mathieu.

« Oui, c'est pour cela Mathieu. Etant donné le nombre d'allers-retours que je fais, je m'épuiserais trop vite. »

Il y eut un temps avant que Méléna ne se lève rapidement et demande :

« Bon, on fait quoi pour ces enfoir.... Euh... pardon Père... enfin Mère... euh... Comment on les arrête les autres ?
- J'y ai pensé et j'ai une idée... » commença Madame Pène « mais ça va vous paraître un peu bizarre. »


Quelques minutes plus tard, les quatre amis étaient sur le trottoir au pied de l'immeuble. Ils regardaient dans toutes les directions afin de retrouver les trois lutins. C'est Méléna qui les aperçut devant un sapin, au milieu d'un rond-point, chacun posté au pied d'une branche. Ils semblaient être en pleine conversation avec l'arbre.

« Ils sont vraiment dérangés ! » déclara Julien.

« Vous êtes sûrs qu'ils vont pouvoir nous aider ? » ajouta Méléna.

Ils traversèrent comme ils purent. Quand Mathieu tapa sur l'épaule de Kalel, celui-ci eut un mouvement de recul. « Ah ! Non, ne nous agressez pas ! »

Le jeune homme sourit et eut un geste d'apaisement.

« Ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas là pour vous crier dessus. » Les deux autres lutins ôtèrent la main qu'ils avaient sur l'oreille et s'approchèrent.

« Vous cherchez quelqu'un non ? » demanda Mathieu d'un air énigmatique.

Les lutins approuvèrent avec méfiance.

« Il se pourrait qu'on sache où il se trouve... Vous venez ? »


Quand ils pénétrèrent dans l'appartement, tous furent subjugués par ce qu'ils virent. Au milieu du salon se tenait fièrement un homme corpulent vêtu d'un pantalon et d'une veste verts. Une grande barbe blanche s'étendait au milieu de sa poitrine et un bonnet duveteux bordeaux couvrait ses cheveux. Ses bottes noires brillaient.

Mathieu et ses amis n'en revenaient pas. Les lutins crièrent des « Yipee » euphoriques.

« Père Noël ! Père Noël ! Ça fait tellement longtemps qu'on vous cherche ! » Ils se jetèrent contre le vieil homme qui les enlaça avec émotion.

« Vous m'avez manqué mes chers amis. »

Mathieu était ébahi : la transformation était saisissante. Il retrouva cependant dans sa voix une intonation de la sexagénaire.

« Vous revenez Père Noël ? » demanda Enaël.

Le vieil homme prit un air grave.

« Non mes amis. Nous avons toujours des différents et il me semble difficile de nous réunir tant qu'ils subsistent. Mais l'heure est grave et nous avons besoin aujourd'hui d'œuvrer ensemble. » Il laissa un temps avant de continuer : « Avez-vous entendu parler de ces gens qui souhaitent déluminer Noël ? »

Les lutins agitèrent la tête rapidement : « Oui Père Noël ! » répondit Enaël. « On a vu un garçon qui s'est énervé contre nous à cause de nos habits. Il nous a dit qu'ils allaient bruler Noël ce soir et... » Le lutin baissa les yeux. « Et... il a...euh... non, je peux pas le dire. »

« Il nous a fait un doigt d'honneur » continua en grimaçant Kalel.

« Nous allons avoir besoin de vous. Nous allons devoir essayer de les raisonner. Nous allons devoir les empêcher de gâcher Noël ! »

Les lutins crièrent d'enthousiasme.

« Mais je vais avoir besoin de tout le monde. » ajouta le Père Noël.

« Tous les lutins ? » demanda Lionel.

« Oui, tous les lutins.
- Alors il nous faut un sapin de Noël !
- Pourquoi ça ? » demanda Julien, alors que ses trois amis se posaient aussi la question.

« Les sapins nous permettent de communiquer et de nous déplacer ! Mais il faut qu'il soit décoré. » expliqua Kalel.

« Retournons sur le rond-point où on vous a trouvés » suggéra Mathieu.

« Impossible » répondit Kalel en secouant la tête. « Nous étions en pleine conversation avec le Pôle Nord quand vous nous avez interrompu. Une fois qu'on a utilisé un sapin, on ne peut plus recommencer. On doit en trouver un autre ! »

« Ça devrait être facile... » dit Mathieu. « Anatole, le voisin du dessous qui semblait si content de discuter avec vous, devrait en avoir un, c'est un vrai dingue de Noël, il a installé ses décorations depuis la fin octobre ! »

Alors que les trois lutins quittaient l'appartement, Mathieu se rapprocha du Père Noël.

« Vous aurez assez de lutins pour tous les arrêter madame Pène ? »

« J'espère Mathieu, j'espère. » dit-elle, émue, avec sa grosse voix de Père Noël. « Il le faut. Après tout... je suis responsable de tout cela... »


Chapitre 17

16 décembre 1993, Strasbourg, place Broglie, 18h34

Elle savait que c'était une mauvaise idée de s'installer à Strasbourg ! Elle avait pressenti que ça ne ferait qu'amplifier sa colère et sa rancune contre ceux qui ne voyaient en Noël qu'une occasion de faire encore plus de profit. Mais elle voulait se rendre compte par elle-même de l'ampleur des dégâts. L'année précédente, le chef-lieu de l'Alsace s'était auto-proclamé « Capitale de Noël » et avait organisé un marché de Noël à la mesure de ses prétentions. De l'esprit de partage et de fête, il n'y avait qu'une façade creuse derrière laquelle s'étalaient de petits chalets dont l'objectif unique était de vendre. Vendre, vendre, vendre. D'un bout à l'autre de la place, sous les lumières vulgaires et criardes, Pères Noël de plastique et sapins aux couleurs irréelles attiraient l'œil et le porte-monnaie des gentils touristes qui s'exécutaient avec un plaisir non dissimulé. Il y avait de tout : des confiseries à vous en faire vomir, de la nourriture qui suffirait à résoudre ce foutu problème de famine en Somalie, de l'alcool, des foulards, des sacs, des jeux, des paniers, des gadgets, des robots...

Des voix parvinrent derrière elle.

« Mais non Enaël ! Tu vois bien qu'il n'est pas là !
- Il fallait bien essayer !
- Essayer de trouver un Père Noël introuvable au milieu d'un marché de Noël ? T'en as d'autres des bonnes idées comme ça !
- Arrête d'être méchant comme ça Kalel ! C'est toujours pareil quand j'ai u...
- Kalel ! Enaël ! Cessez vos enfantillages. Et n'oubliez pas notre mission. Pardon madame, excusez-moi. »

Son cœur sembla s'arrêter le temps que les lutins ne la doublent. La bonne nouvelle était qu'ils ne la reconnurent pas. Elle s'appuya contre un chalet de bois le temps de se remettre de ses émotions.

« Madame ! » Elle sursauta. Un vendeur depuis le chalet voisin l'interpelait. « Ne pensez-vous pas que votre mari mérite le meilleur des cadeaux pour Noël ? Que pensez-vous de cette superbe platine de salon, capable de lire les compact discs, l'innovation technologique des années 90 ? Je peux vous faire une démonstration et ne vous inquiétez pas, je propose des facilités de paiement... » Elle repartit en l'ignorant. « Madame... Attendez, j'ai une magnifique remise à vous proposer ! Madame... ». Il garda son sourire, se tourna et alpaga un autre passant : « Et vous monsieur ? Ne pensez-vous pas que votre femme mérite le meilleur des cadeaux pour Noël ? Que pensez-vous cette splendide bague plaquée or avec de magnifiques brillants en oxyde de zirconium... »

Elle s'éloigna de la place pour rejoindre le canal qui traverse la ville. Les pluies des dernières semaines avaient provoqué une hausse de son niveau. Elle s'appuya contre la barrière et contempla le courant en soupirant.

« Est-ce que par hasard vous aussi cet endroit vous fout le bourdon ? » demanda un homme qui se plaça à ses côtés. La quarantaine, le crâne déjà bien dégarni, il était habillé sobrement.

« Vous n'avez pas idée. » répondit-elle.

« Je ne sais pas s'ils retrouveront un jour l'esprit de Noël... »

Elle rit narquoisement. « C'est déjà trop tard.
- Vous êtes bien pessimiste.
- Ça fait longtemps que j'ai perdu mes illusions. Maintenant, je me contente de mesurer la grandeur de la décadence. »

Il ne répondit rien. Elle respira longuement l'air humide et froid avant de montrer l'autre côté du canal que la ville avait richement décoré. « Regardez ces lumières ! Ils en mettent partout ! On ne voit même plus la nuit ! Impossible de rêver en regardant les étoiles ! Il y en a partout. A New York, à Rio, à Tokyo et même au cœur de l'Afrique ! Bientôt, ils préféreront éclairer la nuit plutôt que de se chauffer. Ils seront tous là, comme un troupeau de vache, ébahi par ces lueurs multicolores. C'est tellement triste. »

Des larmes lui montèrent aux yeux. L'inconnu lui tendit un mouchoir.

« Vous êtes bien dure avec vos congénères madame. Ne pensez-vous pas qu'ils pourront se montrer raisonnables ?
- Les enfants pourraient l'être. Mais ils sont éduqués par des adultes immatures qui ne rêvent que de redevenir des enfants. Ceux qui ont perdu leur enfance font souvent de mauvais choix.
- Je suis totalement d'accord avec vous. Ils sont incapables de raison. Il leur est beaucoup plus facile de suivre les jolies lumières que de penser à l'avenir... »

Ils promenèrent leurs regards sur l'eau où se reflétait les décorations lumineuses. Elle se redressa :

« Il faudrait leur montrer ce que c'est que Noël ! Il faudrait qu'ils arrêtent de s'offrir des cadeaux parce qu'on leur dit de le faire. Il faudrait de l'amour, de l'amitié, de l'espoir. Il faudrait arrêter tout ce ramdam incessant, se donner la main et contempler la nuit.
- Il faudrait éteindre ces illuminations... il faudrait... déluminer Noël ! »

Elle sourit en entendant cette formulation originale. « Déluminer Noël ! »

Elle ne savait alors pas quelle idée elle venait de faire éclore...


Chapitre 18

Quelque part en France, un 24 décembre 2017

Vingt-trois hommes de petites tailles s'ajoutèrent aux trois premiers et se serrèrent dans l'appartement de la sexagénaire, qui avait toujours l'apparence du Père Noël.

Ils poussèrent des petits cris de joie en découvrant l'homme au milieu de la pièce. Certains vinrent se serrer contre lui, d'autres lui secouèrent la main ; seul l'un d'entre eux observait ces retrouvailles avec dédain et mépris. Anatole, le voisin du dessous, regardait la scène avec curiosité ; il n'avait pas vraiment compris ce qui s'était produit au milieu de son salon mais était heureux devant ce rassemblement de tant de personnes qui semblaient aimer Noël autant que lui.

Le Père Noël se racla la gorge. « Mes chers amis, merci d'être venus aussi vite. Nous devons agir car il y a de grandes chances pour que la fête de Noël tourne court cette année. Nous savons qu'un groupe de plusieurs personnes souhaite gâcher la fête de ce soir. Ils sont de plus en plus influents et n'ont pas de limites. Ils veulent marquer les esprits. » Il laissa un temps pour que chacun assimile le message.

« Alors maintenant ça vous intéresse Noël ? »

« Ismaël... » souffla le vieil homme. « Penses-tu vraiment que je suis parti parce que je n'aimais pas Noël ?
- Vous êtes parti. Pourquoi, je m'en cogne. Vous êtes parti et on a dû tenir la baraque sans vous... Alors oui, maintenant les gens s'offrent eux-mêmes des cadeaux, des milliers de Pères Noël très moches arpentent les rues, les grandes multinationales fabriquent la quasi-totalité des jouets, mais vous vouliez qu'on fasse comment sans vous ?
- On ne va pas revenir sur ce qui a été fait Ismaël... Je suis parti parce que Noël prenait une tournure qui ne me plaisait pas. Je ne dis pas que j'ai fait le meilleur des choix. Ce qui est sûr, c'est que j'aime Noël. J'aime l'idée d'une fête où on se retrouve et on apporte quelque chose à ceux qui n'ont rien. Qu'ils sachent qu'eux aussi sont importants. »

Le lutin reprit son air boudeur.

Le Père Noël s'adressa à tous : « Nous allons devoir nous séparer. Vous partirez par équipes de deux et vous prendrez avec vous une branche de ce sapin... » Il montra le sapin que Julien et Esther avaient acheté à deux rues de là et sur lequel ils avaient accroché deux boules et une guirlande. Dans un coin de l'appartement, trois sapins chétifs attendaient de recevoir un minimum de décorations pour être opérationnels. Le vendeur avait été trop heureux d'enfin trouver preneur. « Je l'ai quelque peu modifié : il centralisera tous vos appels. En revanche, vous ne pourrez pas l'utiliser pour vous déplacer. Je vais vous téléporter, mais vous devrez trouver dans le quartier un sapin pour revenir. Les trois sapins qui sont là-bas seront réservés pour les retours d'urgence. »

Il prit un air grave.

« Vous devez trouver les délumineurs et ne pas les lâcher. Faites attention à votre tenue ! Lionel va vous donner un peu d'argent pour que vous puissiez vous acheter des vêtements un peu moins... hum... voyants. Moi, je reste ici et je récupère les informations, dès que vous avez quelque chose, rappelez-moi. On reste en contact permanent. Nous devons absolument savoir ce que ces activistes préparent. Il est seize heures, ils frapperont ce soir. Mes chers lutins, bon courage ! »

Mathieu, Julien, Esther et Méléna restèrent sur place avec Kalel pour chercher Katie. Anatole, galvanisé par le discours du Père Noël, partit avec Samuel.

Alors que tous les autres avaient disparu d'un geste du Père Noël, Mathieu lui demanda : « On fait comment pour les arrêter ?
- Je ne sais pas. » Il hésita avant d'ajouter. « D'autant plus que je pense qu'ils n'ont pas complètement tort.
- Vous... êtes avec eux ?
- Non. Mais tu as vu l'état du monde Mathieu ? Tu as vu comme vous traitez la planète ? Ces gens-là ne se sentent pas entendus. Il faudrait qu'on trouve un moyen pour qu'ils le soient. »

Kalel les interrompit : « Vous êtes prêt Mathieu ? »


Le petit groupe se sépara devant un grand centre commercial. Mathieu et Méléna trouvèrent un délumineur qui distribuait des tracts près de l'entrée sud. Se doutant qu'une confrontation directe ne serait pas efficace, ils biaisèrent.

Ils avancèrent normalement vers la porte automatique, Méléna prit la feuille que le jeune homme leur tendait. Tout en passant la porte, elle la lut et s'arrêta. Ils échangèrent quelques instants en consultant le tract. La jeune femme pointa du doigt le jeune homme et ils revinrent vers lui alors qu'il regardait son téléphone portable.

« C'est quoi votre groupe ? Ça a l'air trop bien ! C'est trop nul Noël ! » s'enthousiasma Méléna. Elle en fit peut-être un peu trop.

« Nous sommes un groupe de citoyens concernés par l'avenir de la planète et nous voulons profiter de Noël, cette fête qui voue un culte au consumérisme, pour faire comprendre à tous que nous allons dans le mur. » Il eut un sourire mauvais : « Noël va bruler ce soir !
- En distribuant des tracts ? Vous êtes sûr que c'est comme ça que vous arriverez à quelque chose ? » demanda Mathieu.

« En tout cas, c'est pas en te disant ce qu'on veut faire qu'on y arrivera Mathieu ! » répondit le jeune homme.

Mathieu le regarda, interloqué. Celui-ci sortit son portable de sa poche et lui montra l'écran en souriant.

« Katie nous a fait passer ta photo ! On sait pas pourquoi tout à coup on t'intéresse, ni pourquoi tu veux nous mettre des bâtons dans les roues mais ce qui est sûr, c'est que tu n'y arriveras pas ! Et toi non plus ! » Il tourna le portable vers Méléna et un flash apparut.

« Je fais circuler ta photo aussi. Qu'on sache à quoi ressemblent ta copine ! »

Mathieu s'avança pour lui arracher son portable mais il l'avait déjà remis dans sa poche.

« Y'a un problème ? » demanda le vigile du centre commercial sur le pas de la porte automatique. Le militant en profita pour pousser Mathieu et s'enfuit en courant.

Le vigile vint voir si le jeune homme était blessé.

« Il vous posait problème ?
- Ca fait longtemps qu'il était là ? » demanda Méléna.

« Depuis le début de l'après-midi oui. Mes collègues m'ont dit qu'il y en avait aussi aux autres entrées. Qu'est-ce qu'il a ? »

Ils se regardèrent, sans savoir à quel point il fallait rendre la chose publique.

« Une bête histoire de cœur » inventa la jeune femme.

Le vigile s'éloigna. « On fait quoi maintenant qu'on est grillés ? » demanda-t-elle.

Après une courte réflexion, Mathieu suggéra : « On espère que Julien, Esther et Kalel ont été plus chanceux... parce qu'il faut qu'on riposte ».


Chapitre 19

De prime abord, parler à une branche de sapin peut sembler étrange mais la qualité de son était telle que Mathieu s'y fit rapidement.

« Ils sont bien plus organisés que nous ne le pensions : Katie a fait circuler ma photo et le militant qu'on a vu a photographié Méléna.
- Ceux qu'on a rencontrés étaient super méfiants. » ajouta Esther. « Chacun nous a invité à une réunion publique le 26 décembre, mais impossible de savoir précisément ce qu'ils comptent faire aujourd'hui.
- Ce sera moche. » reprit Mathieu l'air grave. « Ils parlent de faire exploser, de bruler... »
Le Père Noël réfléchit un instant avant de répondre : « Les lutins ont du mal à enquêter, ils sont déstabilisés par le discours contre Noël. Deux d'entre eux ont croisé un délumineur avant d'avoir changé de tenue, ils ont réussi à s'échapper grâce à l'intervention de passants et sont revenus à l'appartement, mais ils sont dans un sale état. Ça me fait mal pour mes chers amis. Ils vont persévérer mais ça m'étonnerait qu'on arrive à quelque chose... »

Ils gardèrent le silence un long moment.

« Et si... » commença Méléna «...et si on contactait la police ? Ou la gendarmerie ? Peu importe en fait. Si on contactait les autorités pour les prévenir que quelque chose va se produire ?
- En te basant sur quoi ? » demanda Julien. « On va aller les voir en disant qu'avec nos copains les lutins et le Père Noël, on sait qu'il va se passer quelque chose ce soir. Vraiment ?
- Malheureusement Julien a raison. » confirma le Père Noël. « Je ne vois pas ce qu'on peut faire... »

De nouveau, le silence se fit pendant quelques instants.

« Alors Noël va bruler... » finit par se résigner le Père Noël dans un souffle.

Cette sentence lourde vint alourdir le cœur de chacun.

Mathieu rangea la branche de sapin dans sa poche. Ils baissèrent la tête et attendirent.

« On fait quoi là du coup ? » demanda Méléna. « On cherche d'autres délumineurs ?
- A quoi bon ? » répondit Julien d'un ton sec. « On en a déjà vu cinq et on n'arrive pas à leur arracher une info ! »

La jeune femme haussa les épaules avec dépit.

« C'est la merde quoi ! » constata Esther.

« Et ma mère va finir en taule... » conclut Mathieu.

Le silence se posa sur le petit groupe.


« MATHIEU ! MATHIEU ! »

Après quelques minutes, la voix du Père Noël s'éleva de la poche du jeune homme qui sortit la branche de sapin.

« Oui, Père Noël ? » demanda-t-il avec inquiétude.

« Il faut que vous reveniez au plus vite : Maël et Babel se sont fait prendre leur branche de sapin par des militants particulièrement agressifs, j'ai peur pour eux. J'ai besoin que Kalel aille les aider !
- On arrive. » dit le jeune homme en faisant signe à ses amis de le suivre.

Le petit groupe fonça dans la galerie commerciale où les sapins ne manquaient pas. Ils en choisirent un moins exposé que les autres. Mathieu donna la main à Méléna qui prit celle d'Esther qui tenait fermement celle de Julien qui attrapa Kalel par les épaules. Le lutin prit une branche, et se concentra sur l'appartement du Père Noël. Une étrange sensation les envahit ; comme si le sol se dérobait soudainement sous leurs pieds et qu'ils partaient en chute libre. Le décor du centre commercial devint soudain très flou. Cela ne dura qu'une seconde mais qui parut comme une suspension du temps. Quand leur vue redevint nette, ils étaient au milieu du salon et le temps avait repris son rythme normal. Le Père Noël sembla soulagé de les voir arriver. Sur le canapé, deux lutins étaient allongés avec des pansements sur le visage.

« Je vais avec Kalel » affirma Julien. « On ne sera trop pas de deux et s'il faut en taper au passage, ça m'ira très bien.
- Merci Julien. C'est gentil de ta part. » répondit le Père Noël, soulagé.

« On passe par où ? » demanda Kalel.
« Deux sapins d'urgence ont déjà été utilisés. Je vais vous téléporter mais après il va falloir que je garde un peu d'énergie pour la suite. »

Avant que Julien ne vienne se placer près du lutin, Esther le retint par le bras. « Fais attention », lui dit-elle.

Le jeune homme rejoignit le lutin. Le Père Noël eut un geste et ils s'effacèrent d'un coup de la pièce.

Méléna et Esther s'approchèrent des lutins blessés pour essayer de les réconforter.

Mathieu s'approcha du Père Noël. Il fixa son regard terne et triste.

Quel gâchis ! Les Délumineurs étaient en train de gagner la partie.

« Je ne sais pas quoi faire Mathieu... »

Le jeune homme réfléchit avant de proposer : « vous ne pouvez pas leur faire comme pour nous ?
- Leur effacer la mémoire ? A tous ? Je ne sais même pas combien ils sont ! Et de toute façon... » Il laissa un temps avant de continuer : « A quoi ressemblerais-je si j'utilisais de telles méthodes ? Je ne peux pas faire ça...
- Même si des vies sont en jeu ?
- Ça ne règlerait pas le problème. Nous reculerions pour mieux sauter... Non, hors de question ! »

Ils se turent. Mathieu s'assit sur une chaise, las.

Soudain, Méléna se tourna vers eux.

« Je vais peut-être dire une connerie... »

« Vas-y quand même. » répondit Mathieu.


Chapitre 20

Quelque part en France, le 24 décembre 2017, 8h24

C'est une réminiscence de joie enfantine qui réveilla Katie : enfin le 24 décembre ! Un grand sourire s'étala sur son visage. A la différence des réveillons de sa jeunesse, c'est la perspective de détruire Noël qui l'exaltait ce jour-là. Elle tourna la tête vers son réveil et poussa un cri soudain. Une intense douleur irradiait sa nuque et sa tête se retrouva bloquée à gauche.

« Oh bordel ! Pas aujourd'hui ! » grogna la jeune femme.

Ce n'était pas un putain de torticolis qui allait l'arrêter. Elle se rallongea doucement et essaya de tourner la tête. Elle cria de nouveau mais ne parvint pas à la remettre droite, la douleur était trop forte. Elle se leva péniblement et alla se doucher. La chaleur du jet détendit un peu les muscles de son cou et lui permit de bouger de nouveau mais dès qu'elle sortit, la douleur revint et sa mobilité disparut.

Ça la saoulait mais ce n'était qu'un torticolis. Elle descendit à la pharmacie pour acheter une minerve et des décontractants musculaires. La pharmacienne la mit en garde contre les effets de somnolence que pouvaient engendrer ce genre de médicaments. « Pas grave », répondit-elle, « peu de chances que je dorme aujourd'hui ! »

Elle fit ensuite un point avec chacun des groupes disséminés dans le pays. Ils étaient sept en tout. C'était encore trop peu mais après les actions qu'ils préparaient, elle savait que d'autres les rejoindraient bientôt. Et quelles actions ! Détruire des marchés de Noël, saccager les décorations lumineuses, cambrioler les magasins de jouets pour faire des distributions gratuites de jouets ! Il lui avait fallu attendre que Guillaume, l'initiateur de ce mouvement, se mette en retrait pour qu'elle puisse faire comprendre qu'arpenter les magasins pour éteindre des milliers d'ampoules inutiles ne pouvait durer qu'un temps.

La douleur dans sa nuque reprit en intensité en début d'après-midi. Elle se rappela que la pharmacienne qui lui avait conseillé de manger en prenant ses médicaments afin d'éviter les brulures d'estomac. Elle sortit acheter un sandwich et mangea en marchant, tout en reprenant un autre cachet.

Elle retrouva ensuite Didier et Laëtitia chez eux pour régler les derniers préparatifs de la soirée. La douleur s'était atténuée mais elle eut un coup de barre. Elle prit du café pour se réveiller.

Ils venaient de finir de préparer six bouteilles de cocktail molotov lorsque Mathieu appela. Il avait dû apprendre que sa mère était en route pour rejoindre son groupe. Elle se doutait que ça risquait d'arriver. Geneviève était très motivée et prête à tout pour faire avancer la cause. Le fiston avait dû paniquer en apprenant que Môman partait se révolter ! C'était tellement bon de le faire mariner ainsi. Que leur conversation puisse déclencher une crise de jalousie avec sa greluche était la cerise.

Il n'était pas très étonnant qu'il se soit déjà retrouvé quelqu'un. Il était moins engagé qu'elle. Et froussard. C'est parce qu'elle devenait trop extrémiste à son gout qu'il l'avait larguée.

Cette insistance à vouloir connaître leurs plans l'intrigua et elle envoya par sécurité sa photo aux membres de son groupe afin qu'il soit reconnu, quoiqu'il tente.

Malgré le café, la fatigue lui tenait au corps. Une fois tout bouclé, elle repartit chez elle. Il fallait qu'elle dorme un peu. Sur le chemin, la photo qu'elle reçut lui confirma qu'elle avait bien fait de prévenir les autres. Elle fut un peu vexée d'avoir été remplacée par une vulgaire bonasse brune.

Elle mangeait une banane avant de reprendre un cachet lorsque son téléphone sonna. Numéro inconnu.

« Allo ? »

Une voix grave lui répondit.

« Allo, Katie ? »

Elle ne le sentait pas. Mais la voix avait quelque chose de rassurant.

« C'est qui ?
- Tu vas avoir du mal à me croire si je te réponds tout de suite.
- Ben si vous ne me répondez pas tout de suite, je vais surtout raccrocher ! »

Bien que rassurante, cette voix commençait à la gonfler. Elle était fatiguée, son cou était très douloureux ; elle voulait se coucher et essayer de dormir un peu.

« On se connait bien Katie. Tu m'as écrit de nombreuses lettres quand tu étais petite...
- Vous voulez me faire croire que vous êtes le Père Noël, c'est ça ? » Il y avait un truc louche. C'était qui ce malade ? « Mathieu ? C'est encore toi ? »

« Non, ce n'est pas Mathieu. Une année, tu m'as même commandé le camion des tortures Ninja. En CM1, tu m'as demandé si je pouvais faire revivre ton chien Waffou qui venait de mourir. »

Comment le savait-il ? Mathieu ne connaissait pas cette histoire ! Personne d'ailleurs. Personne hormis les gens qui avaient lu la lettre qu'elle avait envoyée petite au Père Noël...

« Comment vous s...
- L'année suivante, la teneur de ta lettre était différente, des filles venaient de se moquer de toi parce que tu croyais encore en moi. Tu y insultais tous les imposteurs qui liraient ce courrier. Tu as ensuite envoyé des lettres d'insultes pendant quatre ans avant d'arrêter. »

C'était un vrai psychopathe. Un enfoiré de psychopathe qui la suivait depuis des années.

« Qui êtes-vous ? Dites-moi qui vous êtes ?! », s'énerva-t-elle. Il fallait qu'elle sache, elle avait horreur de ne pas savoir !

« Je suis le Père Noël Katie. J'existe vraiment. Et j'ai reçu toutes tes lettres, même si les dernières m'ont brisées le cœur... »

Cette voix... Elle avait un effet étrange sur Katie. Elle avait la tête lourde. Et cette douleur qui persistait.

« Vous voulez quoi ? Vous voulez de l'argent ? Vous voulez venir me buter, c'est ça ? »

La voix sourit.

« Non Katie. Je voudrais parler avec toi. Je sais que tu veux mettre Noël à feu et à sang. Ce n'est pas possible. Et nous ferons tout ce que nous pourrons pour vous arrêter. » Mathieu ! C'était définitivement lui qui était derrière cette mascarade ! La voix continua : « Je voudrais te voir pour discuter avec toi. Il y a sûrement un moyen de s'en sortir sans violence. Je t'en prie.
- Que dalle. », répondit-elle. « Vous ne pouvez pas nous arrêter !
- Alors nous devrons utiliser les grands moyens. Je suis le Père Noël Katie, j'ai quelques pouvoirs... C'est dommage pour vous. On pourrait peut-être éviter ça en se rencontrant. »

Et s'ils avaient vraiment un moyen de les arrêter. Tout s'embrouillait dans son esprit fatigué. Il fallait qu'elle soit sûre.

« Dans un endroit public alors.
- Où peux-tu être d'ici une quinzaine de minutes ? », demanda la voix calmement.
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