L'année où j'ai perdu Décembre - Chapitres 7 à 13

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Chapitre 7

Quelque part en France, un 24 décembre 2017

Julien était amoureux. Vraiment amoureux.

Il avait décidé que son histoire avec Esther serait sérieuse : il s'y investirait à fond et il la voyait déjà comme la mère de ses enfants !

Il n'avait pas l'habitude de s'enflammer ainsi mais cette fois, il y avait quelque chose de plus. En plus d'être fantastiquement belle, la jeune femme aux cheveux nuit semblait être en symbiose avec lui. Ils étaient tous les deux fans de stoner Rock, ils aimaient les mêmes séries, elle passait elle aussi des nuits entières à jouer à des jeux de société et voyageait beaucoup. Mais plus que tout ça, avec elle, tout paraissait simple et naturel.

Il sentait que ça allait marcher. Ça devait marcher. Sinon, il ne s'en remettrait pas.

Mais il était prudent. Il ne voulait pas que les élans débordants de son cœur et ses sentiments exacerbés ne l'effraient. Alors il faisait celui qui ne s'emballe pas trop. Il espérait qu'il arrivait à donner le change.

Allongé dans le lit, il se tourna vers elle. La jeune femme dormait encore. Elle avait passé sa main au-dessus de sa tête et la naissance de son sein dépassait du drap. Son visage n'affichait aucune émotion particulière. « Qu'est-ce que je t'aime ! » murmura-t-il, tandis qu'il était certain qu'elle ne l'entendait pas.

Il se rapprocha de la jeune femme et posa sa tête contre son épaule.

Elle eut un grognement de plaisir et se pressa contre lui.

Avant de se relever dans un sursaut. Elle cria, effrayée :

« Mais putain ! Vous faites quoi dans mon lit ? »

Julien s'assit aussitôt, essayant de la rassurer. « Esther ! Esther ! C'est moi ! C'est Julien ! »

Il y avait de la frayeur dans ses yeux. Elle ramena la couette sur son corps nu.

« Putain ! Mais vous êtes qui ? Qu'est-ce que vous m'avez fait ? » Elle commença à pleurer.

« Esther ! C'est moi, Julien ! » Il sortit du lit et recula. Elle le regarda avec dégout.

« Vous êtes à poil ! Mais qu'est-ce que vous avez fait ? Qu'est-ce qu'on... » Elle s'arrêta et regarda le lit, les joues baignés de frayeur. « Je vais appeler la police ! Je vous jure, je vais appeler les flics ! » Elle sortit de la chambre en courant. Julien ne comprenait pas sa réaction. Il la suivit et la rattrapa dans la cuisine. Elle avait attrapé une cuillère en bois à défaut de trouver un couteau et le tenait en respect. Il était paniqué.

« Esther ! C'est moi, c'est Julien. J'ai réparé ton PC début décembre, on s'est vu dans un bar et on a commencé à sortir ensemble. Hier soir, on était chez ta copine Héloïse. » Il fallait qu'elle se calme, le jeune homme ne comprenait pas sa réaction.

Elle creusa sa mémoire mais ne trouvait aucun élément qui corroborait ce que le jeune homme disait. Elle s'était mise à trembler.

Elle fronça les sourcils. « Non, hier soir, j'étais au cinéma ! Et puis comment vous savez que mon ordinateur est en panne ? Vous m'espionnez ? Et on est où là ? » Elle ouvrait les tiroirs de la cuisine de Julien les uns après les autres et mit enfin la main sur un couteau qu'elle tendit vers lui en prenant l'air le plus menaçant possible. Il eut un sursaut de recul. La situation dégénérait, il fallait trouver un moyen de la raisonner.

« Ça fait plus de deux semaines que je l'ai réparé ton ordi ! Tu avais ouvert une pièce jointe infectée mais j'ai tout nettoyé et j'ai pu récupérer ton travail ! Et c'est chez moi ici ! »

« Impossible ! C'est hier soir qu'il est tombé en panne mon ordinateur ! »
Julien réalisa qu'elle ne savait plus du tout quel jour ils étaient. Il lui fallait une preuve qu'il disait la vérité. Il eut soudain une idée.

« Attends, attends, je vais chercher mon portable. Tu vas voir, on a fait plein de photos. »

Il disparut quelques secondes et revint aussitôt dans la cuisine. Il ouvrit sa galerie de photos et lui montra les photos qu'ils avaient prises au cours de deux semaines passées. Elle les découvrit, côte à côte, s'embrassant devant l'objectif, riant comme des adolescents.

Elle resta hébétée devant les images qu'elle voyait.

« Comme tu passais Noël seule, on avait prévu de le fêter ensemble ce soir... »

Elle releva la tête sans comprendre. « Mais on n'est pas le 24 ! On est.... » Elle réfléchit quelques secondes. « On est le 2 décembre ! Hier c'était le 1er. »

Il revint à la page d'accueil de son portable et lui montra la date. Elle s'adossa au frigo, complètement perdue. Il ne comprenait pas pourquoi elle semblait avoir soudainement perdu la mémoire.

« C'est pas possible... c'est pas possible.
- Assieds-toi Esther, je t'en prie, assieds-toi. Ca va aller. »

Elle accepta qu'il la prenne par la main et elle s'assit sur une chaise. Julien passa dans la chambre, enfila un pantalon et lui apporta un gilet pour qu'elle puisse se couvrir.

Immobile, la tête baissée, son regard s'agitait dans tous les sens, à la recherche de la moindre bribe de souvenir. Mais rien. Elle se tourna vers lui :

« J'ai oublié. J'ai oublié tout ce qui s'est passé ! »

Chapitre 8

Un silence. Un silence interminable, comme une suspension du temps.

Mathieu n'aurait pas su dire combien de temps ils s'étaient tus, chacun tenant son portable à l'oreille.

C'est Julien qui le brisa :

« Tu te fous de moi ? »

La panique dans sa voix avait monté d'un cran.

« C'est vraiment pas le jour pour faire des blagues, je te jure que ça le fait pas ! »

Mathieu s'emporta : « Je suis pas en train de faire de blague, je te dis que je ne sais pas qui est Esther !
- Putain ! Tu t'y mets toi aussi ! Esther ! Ça fait plus de deux semaines qu'on sort ensemble. J'avais réparé son PC. On s'était vu dans un bar tous les trois... » Il laissa un temps. « Non ?
- Toujours pas.
- Merde arrête de faire chier Mathieu ! Ce matin, elle a failli appeler les flics parce qu'elle croyait que je l'avais violé ou je sais pas quoi. Elle a tout oublié, elle croit qu'on est le 2 décembre ! »

Un immense soulagement envahit soudainement Mathieu. Il comprit qu'il ne valait mieux pas partager ce sentiment avec son ami.

« Mais moi aussi ! » dit-il en essayant de contenir sa joie de ne pas être seul.

« Comment ça toi aussi ?
- Moi aussi je crois qu'on est le 2 décembre ! Moi aussi je me suis réveillé à côté d'une fille que je ne connais pas, une certaine Méléna, que j'ai croisé hier soir chez toi et qui me dit que ça fait une semaine qu'on est ensemble. » Il se tut une seconde avant d'ajouter : « Et je ne connais pas ton Esther non plus ! »

Le silence s'éleva de nouveau. Chacun de leur côté, les deux amis réfléchissaient.

« Tu es encore chez elle ? » demanda Julien.
« Non, je suis rentré chez moi et j'essaie de savoir ce que j'ai fait pendant trois semaines.
- Il faut qu'on se voie !
- Ce serait bien oui. Esther est encore là ?
- Oui, elle est choquée mais elle est encore là. On essaie de refaire son emploi du temps mais c'est compliqué, sur son téléphone tout ce qui concerne décembre a été effacé.
- Moi aussi !
- C'est impossible ! Vous vous êtes vus deux fois à tout casser ! Qu'est-ce qu'y a pu vous arriver ?!
- Je sais pas, je la connais pas je te dis » s'énerva Mathieu. Il réfléchit un instant. « J'arrive » lâcha-t-il avant de raccrocher.

S'ils étaient dans la même situation, ça ne pouvait pas être un hasard. Pourquoi étaient-ils ainsi ? Y'en avait-il d'autres comme eux ? Et qui avait fait ça ? Il prit son manteau et sortit de chez lui.

Lorsqu'il poussa la lourde porte qui donnait sur la rue, il retrouva les trois lutins qui se retournèrent de concert pour voir qui sortait de l'immeuble.

Le plus jeune, Enaël, lui sauta dessus : « Alors ? Tu l'as vu ? Tu viens nous dir...
- Stop ! » l'arrêta Mathieu. « J'ai vraiment pas le temps pour ça ! Alors allez emmerder quelqu'un d'autre et lâchez moi ! » Il se mit à crier : « JE N'AI VU NI LE PERE NOËL, NI LA MERE NOËL, NI LES SEPT NAINS ! ». Les lutins lui faisaient signe de se taire. Il leur répondit par un doigt d'honneur et ajouta : « ET VOUS ME FAITES BIEN CHIER ! »

Il partit en direction de l'arrêt de bus.

Quelques minutes plus tard, alors qu'il attendait près de l'abribus, un garçon qui avait tout juste la vingtaine lui tendit un prospectus.

« Pour un Noël plus équitable avec moins de lumières et plus de gens aux chaud... »

Les mains dans les poches, Mathieu regarda rapidement la feuille. Il reconnut immédiatement le logo « Déluminons Noël », le groupe de fanatiques anti-Noël dont Katie faisait partie.

« Parce qu'il est pas normal qu'on coupe l'électricité à des gens pour pouvoir éclairer des sapins et des guirl... »

Mathieu l'interrompit : « Mon ex faisait partie de votre groupe, je connais le discours. J'ai d'autres emmerdes là ! Alors ce serait bien que tu ailles prêcher la bonne parole ailleurs. »

Le jeune homme, surpris, remit son prospectus sur sa pile et dit avant de s'éloigner vers une autre personne : « N'oubliez pas de regarder les infos ce soir ».

Sa mère lui avait aussi dit de regarder les infos. Elle faisait partie des Délumineurs maintenant ? Et depuis quand ? Qu'est-ce qu'ils préparaient encore ? Ce groupe de Robin des bois de l'électricité prenait de l'ampleur et de la hardiesse. L'année précédente, ils avaient provoqué quelques coupures de courant dans des magasins de décorations de Noël. Katie avait même passé une nuit en détention pour acte de vandalisme. Depuis, son comportement avait changé, elle avait fait pression auprès des autres membres pour passer à des actions plus musclées. C'était une des raisons de leur rupture : elle s'était agacée puis lassée de voir que Mathieu ne souhaitait pas s'engager dans ce combat. Il n'aimait pas vraiment Noël, mais de là à tout saccager...

Le bus arriva. En cherchant un siège, le jeune homme tomba sur Adrien, un de ses collègues graphistes. Un type un peu balourd mais gentil.

« Salut Mathieu ! Alors, le patron, il t'a viré ou pas ? »

Plus balourd que gentil.

Chapitre 9

« Tu te souviens de rien ? C'est marrant ça ! Alors je te raconte comme j'en ai entendu parler par Noah qu'est venu voir le petit la semaine dernière. C'était le lundi après l'accouchement de Gloriana... Le 4 décembre, c'est pour ça que j'étais pas là moi ! Parce que tu sais... enfin non, tu sais ptet pas, mais le petit est né le 2 décembre à deux heures du mat' ! En pleine nuit ! Rho la ! C'était long... »

Devant le visage fermé de Mathieu, il s'interrompit.

« Enfin bref ! La ville de Dreux a appelé pour une affiche pour un marché de Noël. Ils avaient eu de gros soucis avec le cabinet qui font leur com' et ils avaient besoin de quelqu'un en urgence. On avait deux jours pour boucler le projet mais tout le monde était déjà bien chargé. Toi, t'avais fini un projet le vendredi d'avant et du coup, c'est toi que Patrick a mis sur le coup ! Ah ! Ah ! Du coup sur le coup ! Ah ! Ah ! »

Mathieu ne riant pas du tout, Adrien effaça son sourire et reprit : « Une simple affiche de marché de Noël. Mais en fait, ce que le patron savait pas, c'est qu'avant t'étais avec une fille qui était dans le groupe des « Déséluminateurs » ou un truc comme ça...
- Délumineurs. » Corrigea Mathieu.
« Oui, c'est ça. Noah m'a dit que du coup t'aimais pas du tout Noël et que ça te faisait bien fait chier de le faire, alors t'as bâclé le truc, t'as fait de la bonne grosse merde qu'a pas plu au client et après, il a fallu qu'en super urgence Zoé rattrape le truc. Elle a réussi mais tu t'es pris une sacrée engueulade par Patrick. D'après ce que m'a dit Flora, t'es passé à un poil de la porte. Si ça avait été ton premier projet, t'aurais été direct à Pôle Emploi ! »

Mathieu n'en revenait pas. Avant qu'il n'ait trouvé quelque chose à répondre, Adrien poursuivit :
« C'est marrant que tu tombes sur LE gars qu'a pas foutu un pied au cabinet depuis début décembre !!! » Il rigola avant d'ajouter :
« Mais en fait, on s'est vu depuis... Si si, le 10 décembre. Tu m'as appelé et je suis venu te dépanner de cinq cents balles, tu me les as pas encore remboursés ! Tu les as ? »

Mathieu le regarda avec surprise avant que son collègue n'éclate de rire !

« Ben non ! J'te charrie ! La tête que t'as fait ! Rhooo ! La blague ! T'imagines le gars y se souvient de rien et les autres en profitent pour inventer des trucs qu'il a fait ! »

Mathieu supporta l'humour gras de son collègue et ses anecdotes sur les premières semaines de son nouveau-né en plongeant dans ses pensées et en essayant de remettre bout à bout tout ce qu'il savait sur ces trois semaines d'amnésie. L'arrêt de bus près de chez Julien lui apparut comme une délivrance.

« Je descends là. » lança-t-il soudainement au milieu d'une phrase sur la difficulté de fermer une couche. Quelques minutes plus tard, il sonnait à la porte de l'immeuble de son ami.

Arrivé au troisième étage, là où la veille encore, selon sa mémoire trouée, il venait faire la fête, il frappa à la porte. C'est un Julien très sérieux qui lui ouvrit et le fit entrer. Mathieu rejoignit le salon et se retrouva nez à nez avec Esther.


Rien.

Ses cheveux noirs, ses yeux verts et ses lèvres fines ne lui évoquaient rien du tout. Mais elle était vraiment jolie.

Ils s'examinaient l'un l'autre, scrutant les moindres traits à la recherche d'une attitude ou d'une expression familière, d'un lien qui pouvait les rassembler. Ils ne se connaissaient ni ne se reconnaissaient.

Julien les regardait se faire face, cherchant à comprendre comment sa copine et son meilleur ami pouvaient avoir perdu les souvenirs des vingt-deux derniers jours.

« Esther, c'est ça ? » demanda timidement Mathieu.
« Oui, et toi, c'est Mathieu ? » répondit-elle avec aussi peu d'assurance. Elle explorait le visage inconnu de la seule personne qui savait ce qu'elle ressentait.

Julien trouva subitement qu'on aurait dit deux amoureux timides. Il n'aimait pas la façon dont ils se dévisageaient.

« C'est quoi ton dernier souvenir ? » poursuivit Mathieu.
« Je suis allée au ciné hier s... euh... au début du mois pour voir un film de Noël. Et toi ? »

L'informaticien fronça les sourcils. Cette situation ne lui plaisait vraiment pas. Pourquoi souffraient-ils de la même amnésie ? N'était-ce pas une sinistre mise en scène ? N'allaient-ils pas soudain se tourner et lui avouer qu'en fait ils s'aimaient et allaient vivre leur amour à l'autre bout du pays ? Depuis le réveil d'Esther, il avait vraiment peur de la perdre. Et si elle le quittait ?

« Moi, j'étais chez Julien. J'ai beaucoup bu, j'ai dragué quelques filles et ce matin je me suis réveillé à côté d'une inconnue. » Esther eut un sourire de compassion que Julien interpréta de travers. Il coupa.

« Bon... bon... ça va... Vous n'étiez pas ensemble et vous ne vous connaissez pas... On a compris. »

Il vint se poster près d'Esther et la saisit par la taille. Celle-ci se raidit. Il résuma : « Donc vous ne vous souvenez de rien du tout passé le 1er décembre ?
- Si ». répondit Mathieu. Esther écarquilla les yeux. Il continua : « Moi, j'ai deux souvenirs qui me sont revenus.
- Quoi ? » demandèrent en même temps Julien et Esther.

« J'ai un souvenir du boulot qui m'est revenu quand j'ai vu le logo du blog sur lequel je travaille. Et puis il y a ça. » Il sortit le petit personnage de bois qu'il n'avait pas rendu aux lutins.

« Il y a trois hommes déguisés en lutin de Noël qui font le pied de grue en bas de mon immeuble, ils m'ont montré ce jouet. Je me suis souvenu l'avoir vu dans l'escalier de mon immeuble en rentrant de la soirée du 1er décembre. Je me rappelle aussi qu'un matin, en allant au boulot, je l'ai ramassé par terre. »

Il le tendit à Esther : « Tiens Esther, je sais pas si ça peut te dire quelque chose. ». Julien, toujours nerveux, l'intercepta et le donna à la jeune femme. Elle en profita pour dégager la main de sa taille.

Elle le tourna dans tous les sens en l'observant attentivement. Soudain, elle eut un flash...

Chapitre 10

« Esther, tu devrais changer de pinceau pour le visage, celui-là est trop épais. ». Elle était assise dans un salon qu'elle ne connaissait pas. Mathieu se tenait à ses côtés et l'observait. C'est lui qui venait de la conseiller. Sur la table devant elle, il y avait un petit lutin de bois qu'elle achevait de peindre. A l'autre bout, un autre attendait qu'on colore ses vêtements. Alors que la jeune femme s'appliquait à dessiner la bouche, Mathieu se tourna vers quelqu'un derrière elle et s'exclama : « Wow ! Elle est super belle ! Vous savez à qui vous allez l'apporter ? »

Fin du souvenir. Esther se concentra, ferma les yeux de nouveau mais fut incapable de voir à qui le jeune homme parlait.

Elle raconta ce qu'elle venait de se rappeler.

« A qui est-ce que je parlais ? » demanda Mathieu. Ses yeux s'agitaient dans le vague à la recherche de ce souvenir. Mais rien ne venait. « AAH ! CA M'ENERVE ! » cria-t-il en tapant ses mains contre ses tempes.

Julien se tourna vers Esther. « Tu as vu Mathieu ??? Mais tu ne m'en as pas parlé ! »

Elle lui jeta un regard d'impuissance. « Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? J'en sais rien ! » Elle commençait à être agacée par l'attitude du jeune homme.
« Est-ce que t'as compris qu'on ne se souvient de rien ? »

Il se sentit soudain très idiot. Le silence retomba dans la pièce.

« Bon, on fait quoi ? » demanda Esther.

« J'en sais trop rien. Apparemment, on retrouve des bribes de souvenirs quand on voit certaines choses qui ont un lien avec ce qu'on a fait pendant ces trois semaines. Ça a marché pour nous deux avec ce jouet. Les lutins qui sont en bas de chez moi ont peut-être quelque chose à voir là-dedans. On peut aller leur parler. Et puis si on s'est vu là-bas, peut-être que des souvenirs te reviendront.
- Peut-être que tu retrouveras aussi des souvenirs chez toi Esther... » ajouta Julien qui essayait de garder son calme.

« Ou à ton boulot ? Tu bosses dans quoi ?
- Dans la mode. Je suis dessinatrice-styliste freelance. Donc je bosse partout et nulle part mais souvent chez moi. »

Julien résuma : « Il faudrait passer chez Mathieu et chez toi. L'appart' de Mathieu est sur la route du tien. On s'arrête chez lui avant d'aller jusqu'à chez toi ? »

Le plan leur convenait. Mais avant de partir, Julien prit Mathieu à part :
« Rassure-moi. Avec Esther... tu n'as pas... enfin... euh... vous n'avez pas... tu vois ce que je veux dire... Tu...
- Mais qu'est-ce que tu racontes ! Tu me vois coucher avec ta copine ? »
- Non mais comme vous avez tous les deux oublié tout décembre et qu'Esther se souvient que vous vous êtes vu...
- Ah oui... » répondit-il. Il haussa les épaules en ajoutant dans un sourire : « Si jamais on l'a fait, on devait sûrement avoir une bonne raison... »

Julien bouscula son ami en riant mais n'aimait pas du tout cette situation. Il était tellement bien avec Esther...


Arrivés au pied de l'immeuble de Mathieu, ils furent surpris de ne pas rencontrer les trois lutins. Ils montèrent tout de même chez Mathieu pour rechercher de nouveaux souvenirs.

Le mystère de la disparition des trois lutins fut rapidement élucidé lorsqu'ils les découvrirent au premier palier, en train de discuter avec Anatole Gilbert, le célibataire de l'appartement de gauche qui semblait très amusé par leur accoutrement. L'un des lutins tira sur les vestes des deux autres pour leur montrer les nouveaux venus ; ils s'immobilisèrent l'air inquiet. Mathieu ne voulait pas entamer la conversation devant son voisin. Il prit un air fermé. Julien et Esther essayaient d'avoir l'air le plus naturels possible.

Anatole ne sembla pas remarquer la tension dans l'air et les salua avec un grand sourire : « Monsieur Pivard ! Bonjour ! Bon réveillon à vous et à vos amis ! »

Mathieu répondit à cet enthousiasme par un grommellement et continua vers le second palier. La porte de sa voisine était entrouverte, le visage de cette dernière apparaissant dans l'embrasure. Elle sembla soulagée quand leurs regards se croisèrent mais ses traits se tirèrent à la vue de Julien et Esther. Elle referma la porte d'un coup sec.

Etonnés, les trois amis haussèrent les épaules avant de poursuivre vers la porte de l'appartement de Mathieu. Ce dernier ouvrit la porte et les invita à entrer.

« Pssssit ! »

Mathieu se retourna, étonné.

La voisine avait de nouveau ouvert sa porte. Elle lui faisait signe de venir. Il s'approcha.

« Madame Pène, ça va ? » Le visage de la femme laissait paraître un grand trouble. Son regard anxieux passait des escaliers à la porte de l'appartement de Mathieu.

Elle finit par lâcher : « Ils sont en bas, c'est ça ?
- Les lutins ? » demanda Mathieu avec étonnement.
« Oui. »
Mathieu acquiesça, intrigué.

Elle semblait hésiter à continuer. Elle commença : « Il ne faut pas qu'ils... » avant de s'interrompre.

Entre son amnésie et celle d'Esther, les activistes mystérieux, les lutins incongrus et sa voisine nerveuse, Mathieu se dit que ce 24 décembre ne réussissait pas à grand monde.

Elle semblait parler pour elle-même : « Ils ne doivent pas me voir... Je... J... Oh... comment ont-ils pu arriver là ? Oh... c'est trop tôt... »
Mathieu se rapprocha d'elle. « Vous savez qui sont ces hommes bizarres madame Pène ?
Elle le regarda en soupirant. « Si je sais qui ils sont... Oh la la ! Comment m'ont-ils trouvée ? Ils vont bien finir par me reconnaître... »
Mathieu prit une voix apaisante. « Vous voulez venir chez moi pour nous raconter ça ? » C'était un bon moyen d'en apprendre plus sur eux.

Soudain, du premier étage, la voix enjouée d'Anatole s'éleva : « Oui, en montant vous allez trouver Monsieur Pivard et Madame Pène. Monsier Pivard vous venez de le croiser et j'ai vu Madame Pène monter tout à l'heure. Bonne journée. »

Madame Pène regarda avec terreur le jeune homme.

« Ils arrivent. Je dois me cacher ! » chuchota-t-elle prise de panique.
- Je viens avec vous ! » répondit le jeune homme en lui emboitant le pas. Il ferma la porte.

Il se retourna et resta sans voix devant ce qu'il vit.


Chapitre 11

Esther était entrée dans l'appartement en observant attentivement tout autour d'elle ; Julien la suivait. La jeune femme recherchait des souvenirs tandis que Julien regardait avec surprise les décorations de Noël qui ornaient les murs.

« Mais qu'est-ce que c'est que ça ? » s'exclama-t-il.
« Quoi ?
- Ces guirlandes et ces boules ! Ce n'est pas du tout le genre de Mathieu. Déjà pendant deux ans, il est sorti avec Katie et Katie il fallait pas lui parler de Noël, elle ne supportait pas ça. Mais même avant, à part quand on était gamins, il n'a jamais été branché décos de Noël ! » Il s'approcha d'une étoile en papier mâché. « Il a même fabriqué ses propres décorations ! Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »

Esther fit tourner une boule faite avec des entourages de boites de camembert et sourit. Elle trouvait cela plutôt mignon. Elle tourna la tête vers une guirlande qui parcourait le plafond, composée de petits bouts de tissus triangulaires irréguliers accrochés à une ficelle un peu épaisse.

Elle aurait aimé qu'un flash apparaisse. Julien se rapprocha d'elle. Elle sentit son regard pressant, attendant qu'elle ait une révélation. Elle se tourna vers lui, excédée :
« Arrête !
- Arrête quoi ?
- Arrête d'être sur mon dos à attendre que je me souvienne ! C'est pesant.
- Et tu crois que c'est pas pesant pour moi aussi : on était ensemble, on était bien ! Tout allait si bien et tu te réveilles en ayant tout oublié, en ayant des souvenirs avec mon meilleur pote et moi je dois attendre que ça revienne...
- Tu as une autre solution ? » Il y avait du désespoir dans son regard. Des larmes d'impuissance naquirent.

Le jeune homme s'approcha et tendit ses mains. Esther les prit timidement.

« Je suis désolé. Je vais... »

Quelqu'un frappa à la porte de l'appartement restée ouverte.
« Excusez-nous... » dit une voix aigüe. Esther essuyait ses joues pendant que Julien se dirigea vers l'entrée de l'appartement. Il découvrit les trois lutins, occupant tout l'espace devant la porte.

« Bonjour ! Vous êtes Mathieu Pivard ? » demanda le plus jeune lutin.
- Oui » mentit Julien.

Lionel plissa les yeux.
« Vous étiez avec le monsieur pas aimable qu'on a vu dans l'escalier ! » dit-il d'un ton soupçonneux.
« C'est mon frère, je l'héberge pendant les fêtes » inventa le jeune homme.
Esther arriva derrière lui, les yeux humides.
« Madame, bonjour » reprirent les lutins en chœur.
« Bonjour » répondit-elle en affichant un timide sourire.
« Et elle c'est votre sœur ? » demanda Kalel.
« Ça ne vous regarde pas » dit Julien d'un air sévère.

Il y eut un silence gêné avant qu'Enaël ne reprenne : « Nous menons une petite investigation dans votre bâtiment car nous recherchons un vieil ami et d'après nos informations, il habiterait par ici...
- D'accord. »

Le lutin se tut et attendit.
« Et... » commença Julien.
- Et quoi ? Vous l'avez vu ?
- Qui ?
- Notre ami !
- Mais c'est qui votre ami ? »

Kalel lui donna un coup de coude : « Tu as oublié de le dire !
- Ah oui, mais comme on en a parlé à plein de monde, je ne sais plus ce que je dis et ce que je ne dis pas ! » dit-il en se passant la main sur la hanche. « Nous cherchons un vieux monsieur habillé en rouge et vert avec une barbe blanche.
- Le Père Noël ? » demanda Esther. Mathieu leur avait dit que ces trois hommes déguisés étaient étranges mais il ne s'était pas étendu sur le sujet. Ils constataient qu'ils étaient en effet complètement dérangés.

« Chut ! C'est un secret ! » répondirent-ils en même temps.

A cet instant, Mathieu ouvrit la porte de l'appartement d'en face. Il s'énerva :
« Encore vous ! Mais c'est pas possible ! »

Surpris, les lutins se retournèrent. Ils reculèrent d'un pas alors que lui avançait vers eux.

« Vous n'en avez pas marre de harceler les gens ? »

Les trois hommes de petite taille ne répondirent rien.

« Moi j'en ai marre que vous nous emmerdiez comme ça. Il y a pas de Père Noël ici ! Un gros monsieur habillé en rouge, ça se voit non ? Puisqu'on vous répète qu'il est pas là, c'est qu'il est pas là ! De tous les immeubles de la ville, vous avez décidé de venir emmerder le nôtre ! »

Lionel, serrant les poings pour se donner du courage, s'avança vers Mathieu et répondit :
« On n'est pas là par hasard ! Le petit lutin qu'on vous a montré ce matin, on l'a trouvé pas loin. Après, on a fait les poubelles de tous les immeubles... » Devant le regard dégouté du jeune homme, il répéta : « Oui, les poubelles de tous les immeubles ! Et ça fait beaucoup de poubelles ! Et c'est dans celles de votre immeuble qu'on a trouvé des copeaux de bois, des bouts de tissus, des pinceaux en nombre très important et des restes de papier cadeau ! C'est obligé qu'il habite là ! C'est obligé ! »

Mathieu reprit son regard dur et menaça : « J'en ai rien à faire que vous ayez vu Beyoncé ou le président de la République, si vous continuez à importuner les habitants de cet immeuble, j'appelle la police et on verra ce qu'elle pense de votre histoire. ».

Les lutins sursautèrent et la panique apparut sur leur visage. Mathieu continua : « Si vous ne partez pas immédiatement, je rentre chez moi et je les appelle, c'est compris ?! »

L'impuissance apparut sur les fronts des lutins qui, à regret, descendirent les marches, en jetant de discrets regards aux trois amis qui les surveillaient depuis le palier.

Quand ils entendirent la porte du rez-de-chaussée se fermer, Julien se tourna vers Mathieu et le regarda avec incompréhension.

« On n'avait pas dit qu'on cherchait des infos ? »

Mathieu secoua la tête : « Pas besoin d'eux. Venez chez ma voisine, il faut que vous voyiez ça ! »


Chapitre 12

27 novembre 1958, Madrid, 19h43.

Kristin Pène respira à plein poumons l'air sec et froid de cette belle nuit et sourit avec sérénité. Malgré l'automne déjà bien avancé, les soirées espagnoles étaient toujours empreintes d'une chaleur qu'il était difficile de retrouver ailleurs. Les bars à tapas étaient pleins et les sons des guitares laissaient présager de très belles fêtes.

Un gros chariot à roulettes dans chaque main, elle arpentait les rues animées de la capitale hispanique les yeux pleins de curiosité. Ça faisait presque une semaine qu'elle travaillait sans relâche dans la maison qu'elle louait pour quelques pesetas, cette promenade lui aérait l'esprit.

Avant un carrefour, elle passa devant la vitrine d'un bar où l'ambiance était plus froide. En approchant son visage, elle reconnut ce fameux objet fait de métal et de watts, dernière merveille de la technologie, qui avait l'étrange pouvoir de faire taire les gens. « Maudite télévision » ! lâcha-t-elle alors qu'apparaissait sur l'écran un sapin qui s'éclaira tout en nuances de gris. Puis deux mains servirent un cola sous l'œil niais d'un gros bonhomme de plastique. Les packs de bouteilles se parèrent de beaux rubans avant que la parole ne soit donnée à l'ersatz de Père Noël. Elle reprit sa route, bouillante de colère et manqua de se faire renverser en traversant.

Après une dizaine de minutes d'une marche qui l'avait un peu calmée, elle arriva chez Miguel, le petit artisan qui lui fournissait des chutes de bois de diverses tailles et de diverses essences. Depuis onze mois qu'elle s'approvisionnait chez lui, elle avait compris qu'il se moquait de ce qu'elle pouvait faire de tant de bois. Elle payait et cette réponse était suffisante pour toutes les questions qu'il aurait pu poser. Il chargea les deux chariots du tas de bois qu'il lui avait mis de côté. Elle lui donna la somme convenue et repartit.

Cette histoire de Père Noël lui revint à l'esprit. Un gros nigaud rouge qui se promenait partout en criant des « Ho ho ho » stupides, qui apparaissait à la télévision dans des publicités et qui poussait les parents à acheter des jouets à des entreprises qui n'ont pour premier objectif que leur viabilité financière n'était pas la façon dont elle voulait que le monde l'imagine.

Mais c'était elle qui avait fui. En quittant les lutins, elle les avait laissés aux commandes. Ces flemmards n'allaient tout de même pas se fatiguer à revenir à des jouets de meilleure qualité ! Non ! Il fallait faire du chiffre, il fallait du clinquant et du rutilant ! Peu importait si les jouets cassaient plus vite. C'était d'ailleurs mieux comme ça ! Plus vite le jouet cassait, plus vite l'enfant allait en vouloir un autre !

Elle ne parvenait pas à se calmer et savait qu'elle ne travaillait jamais bien quand elle était dans cet état-là. Elle bifurqua, elle n'avait pas envie de rentrer tout de suite.

Elle avait du mal à l'admettre, mais elle savait que malgré tout, les lutins avaient raison : il y avait de plus en plus d'enfants et seule, même en s'y consacrant pendant une année entière, elle ne pouvait pas produire autant de jouets qu'elle souhaitait en donner. Il faudrait peut-être qu'elle songe à prendre quelqu'un pour l'aider.

Quelqu'un à qui elle pourrait se confier et partager des vrais moments de complicités.

Un ami.

Avoir une vraie relation avec quelqu'un lui manquait terriblement.

Mais que ferait-elle passé le 25 décembre quand elle devrait repartir ? Elle ne pouvait pas semer des amis tout au long de sa route... Elle finirait par être repérée.

Elle pourrait leur effacer la mémoire. Ses pouvoirs lui offraient cette possibilité. Mais le souhaitait-elle ? Pourrait-elle se satisfaire de quelques mois de relation avant de tout détruire ?

Rien n'était moins sûr.

Elle s'assit sur un banc sur la Plaza Mayor et regarda passer les gens. Un sentiment de lassitude l'envahit. Ce n'était pas ainsi qu'elle avait rêvé sa vie quand, petite fille, elle travaillait le bois aux côtés de son père, charpentier dans un petit village du nord. C'est près de lui qu'elle avait appris à reconnaître les essences, à comprendre cette matière si riche, à envisager tout ce qu'il était possible d'en faire.

Quand il s'aperçut que sa fille avait des pouvoirs particuliers, il l'avait mise en garde : « Tu peux avoir la vie facile ma fille ou tu peux faire en sorte d'aider les autres. »

Il avait fallu quelque temps et une déception amoureuse pour que son idée germe et qu'elle s'organise. D'abord seule, puis, au sein de la Laponie où elle avait rencontré ces vingt-six hommes de petite taille qui furent enthousiasmés par son projet.

Et maintenant... elle était de nouveau seule. Pour combien de temps ?

Combien de fois avait-elle songé à arrêter ?

Une petite fille vint s'asseoir à ses côtés et se mit à regarder, elle aussi, les passants. Les cheveux sombres et le sourire aux lèvres, elle était vêtue d'un manteau usé mais chaud. Elle balançait ses jambes qu'un collant épais protégeait du froid.

« Tu voudrais que le Père Noël t'apporte quoi ? » demanda-t-elle à la femme à ses côtés.
« Je voudrais... » commença-t-elle avant de s'interrompre pour réfléchir. Que voulait-elle ? « Je crois que je voudrais que mon papa me fasse un câlin. » dit-elle en laissant couler une larme. « Je voudrais qu'il me dise que tout va bien aller. » Elle laissa un temps avant d'ajouter dans un murmure : « Il me manque. »

Elle laissa passer sa tristesse et l'essuya sur son visage avant de demander à son tour : « Et toi ?
- Je voudrais une belle poupée. Mais toutes celles que Maman me montre dans les magasins sont trop moches ! Elles sont énormes et leur peau est bizarre, elle est toute lisse et sent mauvais. Alors j'ai demandé une poupée que le Père Noël fabriquerait lui-même avec des vêtements trop beaux ! »
La femme acquiesça : « C'est une très bonne idée de cadeau que tu as là... »

Elles restèrent encore quelques instants assises l'une à côté de l'autre avant que la fillette ne saute du banc et parte en sautillant.

Kristin la regarda s'éloigner en souriant. Elle se sentait apaisée et prête à se remettre au travail. Elle se leva, prit ses deux chariots et repartit vers sa petite maison. Elle avait encore tant de jouets à fabriquer.

Chapitre 13

Quelque part en France, un 24 décembre 2017

Dans le salon étaient éparpillés une dizaine de cartons et encore plus de jouets de bois. Il y avait là un cheval à bascule, des petites voitures, un train, un éléphant à roulettes, un mobile à ressorts, une arbalète, un garage, un ensemble de vaisselle et de nombreux petits lutins, comme celui que Mathieu tenait dans sa poche.

Esther s'exclama : « Mais c'est cette table, c'est cette pièce ! C'est ici que j'étais avec toi Mathieu !
- Je me doute » dit le jeune homme. Il se tourna vers Madame Pène : « Il va falloir nous expliquer ! »

Julien et Esther la regardèrent avec suspicion. La sexagénaire avait l'air triste et abattu.

« Il faut que je vous présente mes excuses. Ce n'est pas dans mes habitudes d'agir de la sorte mais cette année, rien n'est allé comme il le fallait. »

Elle passa ses mains dans son dos, comme une petite fille prise en faute.

« Cette année ? » releva Julien.

« Il faudrait peut-être que vous vous asseyez. » proposa-t-elle en leur indiquant le canapé. Ils ôtèrent les deux cartons qui s'y trouvaient. Elle s'assit face à eux dans un fauteuil recouvert d'un plaid rouge et blanc. Elle semblait fatiguée.

« Normalement, je me débrouille seule mais je n'ai pas eu le choix. J'avais croisé Mathieu dans la nuit du 1er au 2 décembre. Je descendais des jouets dans ma cave et le carton s'est déchiré. Tu étais un peu saoul, tu as marché sur une toupie et tu es tombé. Je t'ai aidé à te relever et j'ai ramassé les jouets. Quand je suis remontée, tu étais effondré sur le palier. Je t'ai fait dormir à la maison. Le lendemain matin, quand je me suis levée, tu étais déjà rentré chez toi et tu ne te souvenais de rien. Il s'est passé quelques jours avant que je ne te revoie. Tu es venu me rapporter le moule que tu m'avais emprunté. Le week-end d'après, tu es encore rentré tard d'une soirée chez un autre de vos amis. »

Elle chercha du regard la confirmation de Julien qui acquiesça.

Elle continua : « Tu m'as trouvée dans l'escalier. La caisse était trop lourde et j'étais tombée. Tu étais moins alcoolisé, tu m'as aidée. Mais j'avais une entorse à l'épaule. »

Elle se tourna vers lui et plongea ses yeux dans les siens : « Tu as bon fond Mathieu. Le dimanche, quand j'ai vu que je ne pourrais plus travailler aussi vite que je le souhaitais, j'ai pris la décision de te demander de l'aide. J'ai inventé un prétexte en te disant que je faisais partie d'une association qui apporte des cadeaux aux enfants défavorisés... » Elle s'arrêta un instant. « Ce qui n'est pas si loin de la vérité... » Elle laissa un temps avant de reprendre son récit : « Tu as bien voulu m'aider. On a un peu parlé de ton ancienne fiancée et de sa haine de Noël. J'ai essayé de te montrer qu'elle n'avait pas tout à fait tort. Je t'ai expliqué comment fabriquer des décorations en réutilisant des matériaux, qu'on pouvait peut-être faire une fête plus respectueuse des ressources à notre disposition. Tu t'es mis à parler différemment de Noël. Tu avais déjà commencé à travailler avec Méléna sur son blog. Tu lui as proposé de faire quelque chose de différent, quelque chose qui pourrait montrer Noël sous un autre jour. »

« Mais elle vient faire quoi Esther là-dedans ? » demanda Julien.

« Ah... Esther... C'est une idée de Mathieu. Depuis longtemps, je cherche un moyen de faire une poupée qui puisse rivaliser avec ces espèces de bimbos en plastique qui inondent les chambres d'enfants. J'ai réussi à faire une poupée de bois articulée plutôt jolie mais je ne suis pas douée en stylisme...
-... et Mathieu a pensé que je pouvais vous aider dans ce projet. » finit la jeune femme en souriant.

« C'est ça. Et tu nous as bien aidés. C'est avant-hier que Mathieu t'a parlé du projet. Tu n'as passé qu'une journée à travailler sur des tenues pour cette poupée et tu lui as dessiné des modèles de toute beauté. »

« Je peux la voir ? » demanda Esther.

Madame Pène se leva et partit ouvrir un placard de la cuisine. Elle en sortit une petite boite et l'apporta à la jeune femme. Au moment où elle la prit, elle eut un flash. Elle se revit, planchant sur des dessins, des tissus à la main, cherchant le meilleur accord de couleurs, essayant de se remettre dans la peau de l'enfant qu'elle était. »

« Je m'en souviens » dit-elle, émue.
« Ah... en touchant la boite ? C'est étrange... » s'étonna la sexagénaire.
« Moi aussi j'ai eu des flashs » dit Mathieu. « En touchant ça. » ajouta-t-il en sortant le lutin de sa poche.

« D'où tiens-tu ce jouet ?
- Des trois lutins. »

Elle souffla, l'air énervée. « Ah... les lutins ! »

Esther ouvrit la boite et tous contemplèrent la petite poupée aux cheveux noirs et à la tenue simple et moderne.

« On a fait ça en deux jours ? » s'étonna Esther.

« Mon épaule n'est plus douloureuse et on était trois. Je ne suis pas douée pour imaginer des tenues mais je me débrouille bien en couture. Hier, pendant que je cousais, tu as aidé à finir les petits lutins.
- Oui, ça m'est revenu. » répondit la jeune femme.

« Madame Pène... » commença Mathieu. « Il y a toujours quelque chose qu'on ne comprend pas...

Elle posa la question à sa place : « Pourquoi est-ce que vous avez perdu la mémoire ? »

Lien pour accéder directement au chapitre 14 : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lannee-chapitre-3
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