3
min

L'année où j'ai perdu Décembre - Chapitre 17

Image de Thom Burnet

Thom Burnet

155 lectures

17

16 décembre 1993, Strasbourg, place Broglie, 18h34

Elle savait que c’était une mauvaise idée de s’installer à Strasbourg ! Elle avait pressenti que ça ne ferait qu’amplifier sa colère et sa rancune contre ceux qui ne voyaient en Noël qu’une occasion de faire encore plus de profit. Mais elle voulait se rendre compte par elle-même de l’ampleur des dégâts. L’année précédente, le chef-lieu de l’Alsace s’était auto-proclamé « Capitale de Noël » et avait organisé un marché de Noël à la mesure de ses prétentions. De l’esprit de partage et de fête, il n’y avait qu’une façade creuse derrière laquelle s’étalaient de petits chalets dont l’objectif unique était de vendre. Vendre, vendre, vendre. D’un bout à l’autre de la place, sous les lumières vulgaires et criardes, Pères Noël de plastique et sapins aux couleurs irréelles attiraient l’œil et le porte-monnaie des gentils touristes qui s’exécutaient avec un plaisir non dissimulé. Il y avait de tout : des confiseries à vous en faire vomir, de la nourriture qui suffirait à résoudre ce foutu problème de famine en Somalie, de l’alcool, des foulards, des sacs, des jeux, des paniers, des gadgets, des robots...

Des voix parvinrent derrière elle.

« Mais non Enaël ! Tu vois bien qu’il n’est pas là !
- Il fallait bien essayer !
- Essayer de trouver un Père Noël introuvable au milieu d’un marché de Noël ? T’en as d’autres des bonnes idées comme ça !
- Arrête d’être méchant comme ça Kalel ! C’est toujours pareil quand j’ai u...
- Kalel ! Enaël ! Cessez vos enfantillages. Et n’oubliez pas notre mission. Pardon madame, excusez-moi. »

Son cœur sembla s’arrêter le temps que les lutins ne la doublent. La bonne nouvelle était qu’ils ne la reconnurent pas. Elle s’appuya contre un chalet de bois le temps de se remettre de ses émotions.

« Madame ! » Elle sursauta. Un vendeur depuis le chalet voisin l’interpelait. « Ne pensez-vous pas que votre mari mérite le meilleur des cadeaux pour Noël ? Que pensez-vous de cette superbe platine de salon, capable de lire les compact discs, l’innovation technologique des années 90 ? Je peux vous faire une démonstration et ne vous inquiétez pas, je propose des facilités de paiement... » Elle repartit en l’ignorant. « Madame... Attendez, j’ai une magnifique remise à vous proposer ! Madame... ». Il garda son sourire, se tourna et alpaga un autre passant : « Et vous monsieur ? Ne pensez-vous pas que votre femme mérite le meilleur des cadeaux pour Noël ? Que pensez-vous cette splendide bague plaquée or avec de magnifiques brillants en oxyde de zirconium... »

Elle s’éloigna de la place pour rejoindre le canal qui traverse la ville. Les pluies des dernières semaines avaient provoqué une hausse de son niveau. Elle s’appuya contre la barrière et contempla le courant en soupirant.

« Est-ce que par hasard vous aussi cet endroit vous fout le bourdon ? » demanda un homme qui se plaça à ses côtés. La quarantaine, le crâne déjà bien dégarni, il était habillé sobrement.

« Vous n’avez pas idée. » répondit-elle.

« Je ne sais pas s’ils retrouveront un jour l’esprit de Noël... »

Elle rit narquoisement. « C’est déjà trop tard.
- Vous êtes bien pessimiste.
- Ça fait longtemps que j’ai perdu mes illusions. Maintenant, je me contente de mesurer la grandeur de la décadence. »

Il ne répondit rien. Elle respira longuement l’air humide et froid avant de montrer l’autre côté du canal que la ville avait richement décoré. « Regardez ces lumières ! Ils en mettent partout ! On ne voit même plus la nuit ! Impossible de rêver en regardant les étoiles ! Il y en a partout. A New York, à Rio, à Tokyo et même au cœur de l’Afrique ! Bientôt, ils préféreront éclairer la nuit plutôt que de se chauffer. Ils seront tous là, comme un troupeau de vache, ébahi par ces lueurs multicolores. C’est tellement triste. »

Des larmes lui montèrent aux yeux. L’inconnu lui tendit un mouchoir.

« Vous êtes bien dure avec vos congénères madame. Ne pensez-vous pas qu’ils pourront se montrer raisonnables ?
- Les enfants pourraient l’être. Mais ils sont éduqués par des adultes immatures qui ne rêvent que de redevenir des enfants. Ceux qui ont perdu leur enfance font souvent de mauvais choix.
- Je suis totalement d’accord avec vous. Ils sont incapables de raison. Il leur est beaucoup plus facile de suivre les jolies lumières que de penser à l’avenir... »

Ils promenèrent leurs regards sur l’eau où se reflétait les décorations lumineuses. Elle se redressa :

« Il faudrait leur montrer ce que c’est que Noël ! Il faudrait qu’ils arrêtent de s’offrir des cadeaux parce qu’on leur dit de le faire. Il faudrait de l’amour, de l’amitié, de l’espoir. Il faudrait arrêter tout ce ramdam incessant, se donner la main et contempler la nuit.
- Il faudrait éteindre ces illuminations... il faudrait... déluminer Noël ! »

Elle sourit en entendant cette formulation originale. « Déluminer Noël ! »

Elle ne savait alors pas quelle idée elle venait de faire éclore...

Le lien vers le chapitre 18 est rappelé dans les commentaires ci-dessous...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lannee-chapitre-18

Thèmes

Image de Nouvelles
17

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Sapho des landes
Sapho des landes · il y a
Hormis une ou deux tournures de phrases que je n'ai pas aimées : "Ils seront tous là, comme un troupeau de vache, ébahi par ces lueurs multicolores." ou "Mais ils sont éduqués par des adultes immatures qui ne rêvent que de redevenir des enfants." non pas pour leur sens mais pour la formulation, je continue de me passionner pour ce histoire fort prenante
·
Image de Thom Burnet
Thom Burnet · il y a