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L'année où j'ai perdu Décembre - Chapitre 12

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Thom Burnet

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27 novembre 1958, Madrid, 19h43.

Kristin Pène respira à plein poumons l’air sec et froid de cette belle nuit et sourit avec sérénité. Malgré l’automne déjà bien avancé, les soirées espagnoles étaient toujours empreintes d’une chaleur qu’il était difficile de retrouver ailleurs. Les bars à tapas étaient pleins et les sons des guitares laissaient présager de très belles fêtes.

Un gros chariot à roulettes dans chaque main, elle arpentait les rues animées de la capitale hispanique les yeux pleins de curiosité. Ça faisait presque une semaine qu’elle travaillait sans relâche dans la maison qu’elle louait pour quelques pesetas, cette promenade lui aérait l’esprit.

Avant un carrefour, elle passa devant la vitrine d’un bar où l’ambiance était plus froide. En approchant son visage, elle reconnut ce fameux objet fait de métal et de watts, dernière merveille de la technologie, qui avait l’étrange pouvoir de faire taire les gens. « Maudite télévision » ! lâcha-t-elle alors qu’apparaissait sur l’écran un sapin qui s’éclaira tout en nuances de gris. Puis deux mains servirent un cola sous l’œil niais d’un gros bonhomme de plastique. Les packs de bouteilles se parèrent de beaux rubans avant que la parole ne soit donnée à l’ersatz de Père Noël. Elle reprit sa route, bouillante de colère et manqua de se faire renverser en traversant.

Après une dizaine de minutes d’une marche qui l’avait un peu calmée, elle arriva chez Miguel, le petit artisan qui lui fournissait des chutes de bois de diverses tailles et de diverses essences. Depuis onze mois qu’elle s’approvisionnait chez lui, elle avait compris qu’il se moquait de ce qu’elle pouvait faire de tant de bois. Elle payait et cette réponse était suffisante pour toutes les questions qu’il aurait pu poser. Il chargea les deux chariots du tas de bois qu’il lui avait mis de côté. Elle lui donna la somme convenue et repartit.

Cette histoire de Père Noël lui revint à l’esprit. Un gros nigaud rouge qui se promenait partout en criant des « Ho ho ho » stupides, qui apparaissait à la télévision dans des publicités et qui poussait les parents à acheter des jouets à des entreprises qui n’ont pour premier objectif que leur viabilité financière n’était pas la façon dont elle voulait que le monde l’imagine.

Mais c’était elle qui avait fui. En quittant les lutins, elle les avait laissés aux commandes. Ces flemmards n’allaient tout de même pas se fatiguer à revenir à des jouets de meilleure qualité ! Non ! Il fallait faire du chiffre, il fallait du clinquant et du rutilant ! Peu importait si les jouets cassaient plus vite. C’était d’ailleurs mieux comme ça ! Plus vite le jouet cassait, plus vite l’enfant allait en vouloir un autre !

Elle ne parvenait pas à se calmer et savait qu’elle ne travaillait jamais bien quand elle était dans cet état-là. Elle bifurqua, elle n’avait pas envie de rentrer tout de suite.

Elle avait du mal à l’admettre, mais elle savait que malgré tout, les lutins avaient raison : il y avait de plus en plus d’enfants et seule, même en s’y consacrant pendant une année entière, elle ne pouvait pas produire autant de jouets qu’elle souhaitait en donner. Il faudrait peut-être qu’elle songe à prendre quelqu’un pour l’aider.

Quelqu’un à qui elle pourrait se confier et partager des vrais moments de complicités.

Un ami.

Avoir une vraie relation avec quelqu’un lui manquait terriblement.

Mais que ferait-elle passé le 25 décembre quand elle devrait repartir ? Elle ne pouvait pas semer des amis tout au long de sa route... Elle finirait par être repérée.

Elle pourrait leur effacer la mémoire. Ses pouvoirs lui offraient cette possibilité. Mais le souhaitait-elle ? Pourrait-elle se satisfaire de quelques mois de relation avant de tout détruire ?

Rien n’était moins sûr.

Elle s’assit sur un banc sur la Plaza Mayor et regarda passer les gens. Un sentiment de lassitude l’envahit. Ce n’était pas ainsi qu’elle avait rêvé sa vie quand, petite fille, elle travaillait le bois aux côtés de son père, charpentier dans un petit village du nord. C’est près de lui qu’elle avait appris à reconnaître les essences, à comprendre cette matière si riche, à envisager tout ce qu’il était possible d’en faire.

Quand il s’aperçut que sa fille avait des pouvoirs particuliers, il l’avait mise en garde : « Tu peux avoir la vie facile ma fille ou tu peux faire en sorte d’aider les autres. »

Il avait fallu quelque temps et une déception amoureuse pour que son idée germe et qu’elle s’organise. D’abord seule, puis, au sein de la Laponie où elle avait rencontré ces vingt-six hommes de petite taille qui furent enthousiasmés par son projet.

Et maintenant... elle était de nouveau seule. Pour combien de temps ?

Combien de fois avait-elle songé à arrêter ?

Une petite fille vint s’asseoir à ses côtés et se mit à regarder, elle aussi, les passants. Les cheveux sombres et le sourire aux lèvres, elle était vêtue d’un manteau usé mais chaud. Elle balançait ses jambes qu’un collant épais protégeait du froid.

« Tu voudrais que le Père Noël t’apporte quoi ? » demanda-t-elle à la femme à ses côtés.
« Je voudrais... » commença-t-elle avant de s’interrompre pour réfléchir. Que voulait-elle ? « Je crois que je voudrais que mon papa me fasse un câlin. » dit-elle en laissant couler une larme. « Je voudrais qu’il me dise que tout va bien aller. » Elle laissa un temps avant d’ajouter dans un murmure : « Il me manque. »

Elle laissa passer sa tristesse et l’essuya sur son visage avant de demander à son tour : « Et toi ?
- Je voudrais une belle poupée. Mais toutes celles que Maman me montre dans les magasins sont trop moches ! Elles sont énormes et leur peau est bizarre, elle est toute lisse et sent mauvais. Alors j’ai demandé une poupée que le Père Noël fabriquerait lui-même avec des vêtements trop beaux ! »
La femme acquiesça : « C’est une très bonne idée de cadeau que tu as là... »

Elles restèrent encore quelques instants assises l’une à côté de l’autre avant que la fillette ne saute du banc et parte en sautillant.

Kristin la regarda s’éloigner en souriant. Elle se sentait apaisée et prête à se remettre au travail. Elle se leva, prit ses deux chariots et repartit vers sa petite maison. Elle avait encore tant de jouets à fabriquer.

Le lien vers le chapitre 13 est rappelé dans les commentaires ci-dessous :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lannee-chapitre-13

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Pascal Depresle · il y a
En fait vous êtes sadique et pervers. Alors allons au 13 ... :-)
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Sapho des landes · il y a
D'accord avec votre diagnostic
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Pascal Depresle · il y a
Il est atroce avec nous en fait
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Thom Burnet · il y a
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Fracasse · il y a
1898 Rovaniemi…Où c’est ? Ah ! une promesse de Grand Nord.1927 9h23 Campagne de Noël ? 1958 Madrid, la fille d’un charpentier, vingt-six petits hommes de Laponie…On est déconcertés, immergés dans un puzzle, temps et espace.
2017, Les Délumineurs, ta trouvaille m’a vraiment fait rire, bravo pour les délumineurs.
J’aime tes dialogues « Il faudrait passer chez Mathieu et chez toi. L’appart’ de Mathieu est sur la route du tien. On s’arrête chez lui avant d’aller jusqu’à chez toi ? » Cette réplique me plaît, je l’ai relue à voix haute.
Comment as-tu monté la Nouvelle... ? Et comment la boucleras-tu ?...

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Thom Burnet · il y a
En vrai, j'ai la fin, mais comme j'ai réécris ce chapitre-là hier soir, je ne me rien prévoir sur les conséquences de la réécriture !!!
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Marie Blieck · il y a
Tu aimes les prises de risque, toi !
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Thom Burnet · il y a
Je mets surtout du temps à trouver comment réorienter le chapitre suite aux notes de mon cousin !!! (ou comment l'avis de quelqu'un qui lit au jour le jour met en évidence les remarques d'un de mes deux correcteurs en chef !!!)
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Marie Blieck · il y a
LOL
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