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L'Ankou

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Un froid du nord, glacial. Il descendait dans ses reins. Arthur voyait son masque, et il refusait de partir de l'autre côté de la vallée. L'ankou le dévisageait, mais cet homme restait si fort, si fier, qu'il refusait d'aller rejoindre le versant des ancêtres. Son puissant orgueil refusait la mort, Lucifer ne lui faisait pas peur. Les vents déchaînaient, secouaient les arbres ; les toits des maisons s'envolaient, l'océan grondait, et lui, l'homme, défiait du regard ce virage noir.

Chaque seconde paraissait être une heure. Et la nuit passa...

Au petit matin, quand les chouettes se couchaient, et que le coq chantait, Arthur, heureux de son combat de la veille, avait de la vie dans les yeux. Il savait que la nuit dernière, il était sur la liste, un des élus du grand voyage, visiteurs de l'autre côté du miroir. Mais, si chacun ne connaît ni la date, ni l'heure, lui ne voulait pas partir sans se battre, et ce tissu qui lui servait de draps portaient l'odeur de ses certitudes. Pierre, son voisin,  partait au travail. Il le salua. Lui, il attendait la marée et une mer calme.

Pêcheur, il connaissait l'appel des sirènes. Parfois, il s'imaginait dauphin, et gardien de la ville d'Ys. Ce qu'Arthur refusait, c'était de partir au pays du sommeil. Son corps dur n'acceptait pas le dernier voyage, ses mains avaient serré le bois du lit. Il n'avait pas crié, ni appelé de l'aide. C'était contre nature. Ce paysan de la mer était un dur à cuire, lors de cette visite du roi des morts, il s'était accroché à ce qu'il croyait être la réalité. L'Ankou avait utilisé le charme de son pouvoir, sa lourde cape, sa faucille. Mais l'homme était resté dans son lit, les yeux ouverts.

Le bleu de la mer se faisait gris. Arthur vérifiait les amarres de son bateau. Il avait le teint halé, la peau brune comme tous ceux qui affrontent le soleil du grand large. Ses mains étaient puissantes, son dos soulevait de lourds casiers, et il ramassait les tourteaux par poignées. Aussi solide qu'un chêne aux idées fixes, Arthur vivait seul, son mariage avait tourné à l'aigre ; elle avait quitté le port avec les enfants. Depuis ce temps-là, il n'aimait plus que l'eau. Et le vin. Après s'être assuré du bon maintien de son navire, il alla sur le mur observer les oiseaux. Leur vol lui parlaient du temps à venir. Arthur croisait des voitures qui se rendaient au cimetière. Il pensait que même la mort ne pouvait pas lutter contre lui. Un peu fou, il marchait sur les fleurs. Hier, la nuit l'avait appelé lui donnant l'ordre de le rejoindre au royaume des trépassés, mais le pêcheur avait refusé de partir sans parlementer. Son âme avait conversé avec le seigneur des morts, et il avait eu cette force de dire : non.

Il gardait les traces de ce combat dans sa mémoire. Personne, ici-bas, ne pouvait le croire. Traversant la rue, il décida d'aller se soûler  au vin bleu. De toute façon, la mer ne serait pas calme avant demain. Alors autant boire à la santé de l'Ankou, et de la puissance des champs de son regard. Quand vous le fixez, vous partez en voyage, au-dessus de la raison. Vous avancez dans de vastes prairies, et entendez les chants de misères ; de tous ceux qui sont en enfer. Tout brûle : gorge, estomac, et vos rêves s'évadent. Arthur, superbe de suffisance avait refusé le pays du repos, cet endroit où vivent les chats.
Le litre venu, il commença a parler au comptoir de ce bar :
— Hier soir, l'ankou a cherché à me prendre.
— Et, alors ?
— J'ai refusé le voyage.
Et il éclata de rire.
— Tu me fais peur... et...
Son verre vide.
— Donne-moi une autre bouteille, je bois à ma victoire.
L'alcool était, pour lui, une mauvaise chemise, cela ne lui allait pas. Mais si le patron refusait de le servir, il casser tout :
—  Tiens voilà ta bouteille, Arthur.
—  Et une tournée générale.
Ils n'étaient pas le seul amuseur de gloriole.
— Santé !
Quelques heures plus tard, superbe de prétention, Arthur louvoyait à terre. Il tirait des bords sans tenir compte du vent. La vinasse dans les veines, il voulait rentrer chez-lui. La lune l'observait, et elle devait s'amuser en voyant l'homme, ivre, suivre un sentier, et mille fois manquer de tomber. Il arriva chez lui, le ventre vide de pain.. Il alla se coucher sans peur. L'alcool donne de la force aux faibles, et il sombra dans un sommeil peuplé de fées des mers.
La tempête calmée, Arthur pouvait prendre son bateau, et chasser les dormeurs. L'atlantique nord lui offrait ses entrailles, des merveilles entraient dans ses casiers. Aujourd'hui, la pêche était bonne, et la tête oubliait ses maux. Le ventre creux, il goûta au pâté, un large sourire sur le visage. De bonne humeur, il avait perdu la terreur de la nuit passée, quand la mort lui avait rendu cette visite de courtoisie. Il se sentait bien, pilote de l'océan, la barre à roue suivant ses conseils pour rentrer au port.

Jacques, le mareyeur, lui acheta tous ses crabes. Une bien belle journée. Au village, personne, la veille, n'avait cru en son histoire. Pourquoi l'Ankou laissa sa vie à un homme, il admirait peut-être sa bravoure ? Arthur ne voulait pas savoir se qui se passait derrière la herse qui sépare les deux mondes. Il lui restait du chemin a parcourir dans cette vie, et l'appel du large était plus puissant que l'ultime voyage vers ce pays sans nom. Il n'avait pas l'âme curieuse, ce marin possédait les sens d'un terrien, et la mer était son champ.

En allant au bar, il croisa un chat noir. Tout deux arrêtèrent le temps, en se fixant dans les yeux. Arthur cru reconnaître le visage de la mort, cependant il continua son chemin vers l'antre de la bière, et commanda un verre. Blessé dans son amour-propre, il voulait effacer le regard amande du félin. Alors, il plongea son nez dans les bulles. Quelque part, il ne voulait pas revivre cette nuit quand le charme de la mort lui faisait son offrande. Même, si sa conscience ignorait la peur, l'inconscient, lui, se souvenait de l'œil rouge folie. Alors, ce rossignol buvait en chantant.

Dix jours passèrent, les étoiles couraient dans le ciel, et Arthur se noyait en lui-même, ayant trouvé l'alcool comme béquille. La mer lui ouvrait son coffre à trésor. Ce soir-là, il rentra dans sa maison à jeun. La nuit s'installait doucement, et lui trouvait son lit. Vers minuit, l'Ankou frappa à sa porte. L'homme sentait des frissons sous son dos, le mur noir s'invitait et cette fois, son orgueil semblait parti en voyage. La peur du cauchemar. Il cria :

— Entre !

La mort rieuse était-là. Elle lui demanda :

— Sais-tu pourquoi je souris ?
— Tu es venu me chercher, tu vas me prendre ma vie.
— Non !

Un souffle puissant entrait dans son corps.

—  Alors pourquoi, tu es là ?
—  Tu vas comprendre !

L'Ankou avait découvert son visage, une peau de cuir noire sur des os saillants, et surtout ses yeux qui transperçaient la nuit, ce rouge incandescent, si violent. Cette puissance occulte émit un rire sombre d'outre-tombe :

« Ah, ah, ah... »

— Quoi ? Qu'est-ce-que je vais comprendre ?
— Tu pars en voyage. Un long voyage !

Arthur devint aussi blanc que furent ses draps :

— Tu as l'air si heureux !

Sa cape se ferma : « Ah,ah, ah, tu vas devenir moi.»
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre dont le mystère ne cesse de nous gfasciner, Jean-Françcois !
Une invitation à découvrir et soutenir “Gouttes de pluie” qui est en FINALE
pour le Grand Prix Hiver 2019! Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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Miraje · il y a
Tout le mystère et la magie de la lande par une nuit sans lune ...
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Jean-François Joubert · il y a
merci mirage
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