L'ange de ses démons

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Mon 1er livre : "La dérive des continents", Chez Chemin Faisant. Un recueil avec 17 histoires. https://lecridumenhir.wordpress.com/catalogue-editeu  [+]

Les lois de l’univers sont ainsi faites qu’elles finissement fatalement par mettre en lien des éléments disparates en quête de rédemption.
Sans doute n’y a-t-il jamais ni hasard, ni coïncidence.
Sans doute et plus que certainement.

C’est une belle journée, une de plus, qui se présente devant Gabriel, de sa lumière éclatante peinant pourtant à éblouir les souvenirs les plus douloureux qui hantent chaque peau.
Avec son fusil de chasse, il arpente les bois en quête de sa nourriture, un lapin ferait l’affaire, en contrebas d’une civilisation qu’il a désertée depuis des années et vers laquelle il ne retourne uniquement quand il n’a pas d’autre choix.
Gabriel aime sa vie paisible à distance raisonnable d’un monde et ses tumultes dont il se moque éperdument entre pêche, cueillette, promenade et lecture.

Sur cette route secondaire de moyenne montagne, la voiture volée file à toute vitesse en faisant crisser ses pneus lors de chaque virage pris comme s’il pouvait être le dernier.
À son bord, Joe le chauffeur conduit de main de maître en mordillant allègrement son allumette, Jack le grand boss semble perdu dans ses pensées tandis qu’à l’arrière Jim le molosse dévolu aux basses besognes ne la quitte pas du regard.

En proie aux insoutenables convulsions qui sont le propre des mécréantes, elle tremble de partout.
Jack baisse seulement la tête qui est le signal tant attendu par Jim.
Comme l’orage surprend l’été après un poing américain soigneusement mis en place, de violents coups s’abattent sur sa tête.
Elle crache le sang, sanglote et supplie, en vain.

Jack, pourtant pas du genre loquace, se retourne pour lui expliquer froidement que certaines choses ne se font pas quand on est de la marchandise de première qualité.
On ne met pas d’argent de côté pour se payer sa dose et, surtout, on ne détourne jamais des billets pour les envoyer à sa famille.
Si tout le monde faisait comme elle, ce serait la ruine pour le business de Jack déterminé à faire un exemple avec cette malheureuse en qui il avait fondé tellement d’espoirs.

Il sort sa lame au reflet brillant de mille feux pour la lui planter dans le bide, la saigner comme une vulgaire truie avant de donner un nouveau signal à Jim qui, sans réfléchir, se penche sur l’infortunée pour ouvrir la portière et bazarder le colis ensanglanté dehors.
Qu’elle crève dans une lente agonie et le monde ne s’en portera que mieux.

Ce soudain éboulement attire l’attention de Gabriel qui saisit machinalement son fusil pour poser un œil contre la lunette et voir ce dont il s’agit.
Cela ne fait aucun doute que c’est un corps qui vient de dévaler la pente pour se fracasser contre un arbre.
Il va sans réfléchir dans sa direction d’un pas rapide qui ne lui était plus familier depuis ces années dans des couloirs aux tapis volants sur roulettes.

Gabriel déchire une manche de sa chemise pour faire un point de compression sur la plaie avant un garrot de fortune à l’aide de sa ceinture.
Il serre si fort comme elle est si maigre, presque décharnée et déchiquetée.
Il remet sur fusil sur l’épaule et empoigne avec le plus grand soin ce corps pour le ramener dans sa modeste chaumière.

Rien qu’une grande pièce principale chaleureusement éclairée par le feu qui crépite dans la cheminée à partir de septembre, et un petit couloir vers deux portes, les commodités et sa chambre où il ne dort jamais en préférant le vieux canapé de la pièce principale.

Son passé de docteur lui saute à la figure comme il repense à toutes ces femmes reçues dans son cabinet en prétextant juste une mauvaise chute ou assurant que ce n’était qu’un accident isolé et qu’il ne l’avait pas fait exprès, des horreurs au quotidien il en avait vu mais là ça ressemblait à une exécution.
Pure et simple.

Il doit désinfecter la plaie en priorité, recoudre et pendant sept jours il veille sur elle en posant toutes les deux heures un bout de tissu humidifié sur son front.
Un œil gauche fermé, trois dents de pétées, deux côtes de cassées, il essaie de la faire boire de l’eau à la paille et de la nourrir à la petite cuillère.
Quand la nuit tombe, il reste à ses côtés en se posant dans son fauteuil et ouvre un livre.

Elle commence peu à peu à reprendre des forces et ses esprits.
Saisie d’une terreur irrépressible, elle se redresse en laissant sortir un cri primal et se demande où elle peut bien être et qui est donc cet ermite qui n’arrête pas de la fixer.
Se rappelant instinctivement de sa nature et des dettes toujours à honorer, elle s’approche malgré tout de Gabriel pour le remercier des soins prodigués en descendant lentement sa braguette.
Il pose juste sa main sur la sienne pour lui dire que ce n’est pas la peine, elle n’a pas à faire cela.

Gabriel comprend vite qu’elle ne parle qu’un français rudimentaire et qu’elle ressent toutes les peines du monde à lire convenablement.
Après l’inévitable round d’observation où chacun jauge l’autre, une accalmie s’installe naturellement. Deux âmes abîmées se reconnaissent toujours entre-elles.
Elle dit s’appeler Mathilda, avoir dans les vingt-cinq ans et être hôtesse de l’air.
Gabriel, loin d’être dupe, sourit en jouant le jeu.
Elle peut rester là tant qu’elle le veut, dans le canapé du salon, quand lui peut aller dormir dans la chambre où un lit de camp l’attend.

Après le calme, toujours la tempête revient, et Mathilda sent grandir en elle un irrésistible désir de vengeance qu’elle se doit d’assouvir.
Elle veut que Gabriel lui apprenne à manier le fusil, il lui répond simplement « chaque chose en son temps » comme il lui affirme que le savoir est une arme, la plus puissante qui soit.
Des semaines en bouts d’étoiles filantes, des mois durant, il lui apprend patiemment à lire correctement, à écrire sans faute chaque mot et il lui tend un nouveau bouquin dès qu’elle vient d’en terminer un.
Elle kiffe ce Edmond Dantès, ce Julien Sorel, ce Albert Camus et maintenant en redemande.

Au bout de deux ans passés hors du temps et de la chronologie défectueuse d’une société aux abois, Mathilda se libère de ses poids en se laissant aller aux confidences.
Elle s’appelle Malika, elle a maintenant 21 ans et elle a quitté son Maghreb vers quinze ans pour un monde meilleur sans se douter une seule seconde qu’il ne serait qu’un bout de trottoir délavé par la pluie et assourdi par le bruit des talons hauts.
Gabriel l’écoute attentivement et Malika déplore intérieurement qu’à son tour il ne veuille point briser les barrages, mais peut-être après tout est-ce le propre d’un père de garder ses distances en conservant jalousement son for intérieur, se dit-elle.

Gabriel, pourtant, se décide à lui parler du Beretta qui trône dans la table de chevet de la chambre où avant il n’allait jamais dormir par peur certainement d’avoir à affronter ses pires démons intérieurs.
Il est d’accord pour lui apprendre à s’en servir, lui donner les armes, au sens propre comme figuré, afin qu’elle parvienne à se débrouiller dans la vie, malgré son souffle qui commence à se raccourcir et l’épuisement qui le ronge patiemment.

Au bout de deux ans et sept mois, Gabriel passe l’arme à gauche.
Dans son sommeil, tout bêtement, et Malika l’enterre dans un coin du jardin attenant à la chaumière en chantant une comptine kabyle entendue pendant son enfance. Les mots lui sont naturellement revenus.
Un léger vent s’est levé, certainement l’approbation de l’âme de Gabriel, aime-t-elle à croire en souriant et s’amusant de ce signe du destin.

Sa vie n’est pourtant plus la même, elle est une autre personne dorénavant, et aujourd’hui elle s’apprête à se servir du pick-up pour regagner momentanément la civilisation.
Gabriel lui a appris à le conduire avec toujours du Johnny Cash en fond sonore et une patience sans borne devant son entêtement à caler.
Comme à toujours poser des questions sur le rôle de telle ou telle pièce autour du moteur.

La première partie de son plan en trois actes se nomme Joe.
Lui le petit employé sans relief ni cervelle, lui le fan de films d’action américains si fades, lui son premier contact tellement sympathique à peine fut-elle descendue du bateau, lui qui lui paya un verre en vantant son carnet d’adresses et ses relations qui allaient l’aider à faire son trou en France.
Lui le premier maillon qui allait l’entraîner dans une spirale infernale.

Joe a ses habitudes, il passe chaque dimanche deux heures en compagnie de sa veille mère à l’hospice puisque même les salauds de la pire espèce ont une mère.
À l’heure du repas systématiquement servi à 18 heures 50, Joe repart vers sa voiture direction son appart pourri où un DVD d’une quelconque daube toujours l’attend.
Elle le sait, c’est qu’il l’avait foutue en cloque le Joe et on lui avait payé son avortement contraire au business, avortement qu’elle rembourserait de quelques passes.

Il n’a pas changé, il est toujours aussi voûté avec sa démarche qui paradoxalement pue l’eau de Cologne bon marché et la fierté ridicule.
Il ne la reconnaît pas, comment pourrait-il, quand elle s’approche de lui pour demander poliment, tout en l’aguichant l’air de rien, du feu.
Il la trouve plutôt à son goût, carrément bonne, bien roulée et tellement classe, il la drague lourdement en allumant sa cigarette et lui proposant de but en blanc de venir fumer un joint dans sa caisse où ils pourront faire plus ample connaissance.
Elle accepte.

What have I become
My sweetest friend
Everyone I know
Goes away in the end

And you could have it all
My empire of dirt
I will let you down
I will make you hurt

I wear this crown of thorns
Upon my liar’s chair
Full of broken thoughts
I cannot repair

Beneath the stains of time
The feelings disappear
You are someone else
I am still here

(...)

If I could start again
A million miles away
I will keep myself
I would find a way

Au bout de 10 minutes, elle remonte à bord de son pick-up garé en contrebas du parking, la chanson de Johnny Cash reprend où elle s’était interrompue et Malika pense, soulagée autant qu’impatiente, plus que deux.
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