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L’ÉPINGLE (D’après Maupassant)

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Charles Dubruel

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Dans une lointaine contrée,
Un jour, j’ai rencontré
Un riche cultivateur de citrons.
Il me fit asseoir dans son salon.
Nous parlâmes de Paris et de son Boulevard.
Mon hôte était curieux et bavard.
Il me posa quelques questions
Sur des amis communs :
-Comment va Jules Melun?
-Mais très bien. « Et François Kheim ?
-Toujours le même.
-Et les femmes ? Parlez-moi de Suzanne Tardy.
-Emportée, suite à une longue maladie.
-Ah !...Et Sophie Borlée ?
-Elle aussi est décédée.
-Pauvre fille !... Enfin, n’en parlons pas.
Puis, comme pour se changer l’esprit, il se leva.

Je regardai alors autour de moi.
Sur un mur, je vis deux gravures de rois.
Sur une autre cloison, fort bien encadrée,
Une femme peinte sur un fond bleu cendré.
Je m’approchai pour le regarder mieux.
Une longue épingle à cheveux
Y était planté. Mon hôte, en souriant,
Me dit : « Voilà ce que je vois depuis six ans.
M. Prudhomme proclamait :
Ce sabre est le plus beau jour de ma vie.
Moi, j’affirmerais :
Cette épingle est le moment
Le plus douloureux de ma vie.
-Cette femme vous aurait-elle fait souffrir ?
-Ah, oui, et comment !
Est-ce qu’elle vit encore Jeanne Lemire ?
-Parbleu...et plus jolie que jamais.
Il murmura : « Je l’aimais.
J’ai vécu avec elle, pendant trente-six mois,
Ce furent des jours délicieux.
Et atroces à la fois.
Elle a tenté de me crever les yeux
Avec cette épingle... Regardez là,
Sur ma paupière, ce petit point noir.
Il me fit rasseoir.
Vous ne me comprendrez pas :
Et pourtant nous nous aimions !
Comment expliquer cette passion ?
Il existe un amour fait du double élan
De deux cœurs et de deux âmes
Mais aussi un amour effrayant,
Fait du disparate enlacement
D’un jeune homme et d’une belle dame
Qui tout en s’adorant tendrement
Se détestent. Oh, qu’elle m’a tourmenté !
Elle avait pourtant des côtés
Irrésistibles : son sourire séduisant,
Sa grâce lente, le ton de voix traînant.
Je ne voyais qu’elle sur terre !
Ah ! Comme j’ai souffert
Quand j’ai appris qu’elle m’avait trompé,
Je l’ai traitée de gueuse. Elle a tempêté
Telle une furie. Elle m’a dit simplement :
-Je ne vis pas que de l’air et du temps.
Je l’ai regardée au fond des yeux
Et j’ai senti le besoin furieux
De l’étrangler ! En elle, le Féminin,
Le perfide et l’affolant Féminin,
Se révélait plus puissant que celui
De toutes mes anciennes conquêtes
Elle en était surchargée, jour et nuit,
Et des pieds à la tête.
Quand avec elle je sortais,
Elle posait d’une telle façon
Son œil sur tous les garçons,
Qu’elle semblait se donner à eux.
Cela m’exaspérait un peu
Mais m’attachait encore plus à elle.
Elle appartenait à tous, malgré elle.
Je ne l’ai pas vue depuis six ans,
Et je l’aime toujours autant.
Dès que j’aurai un million,
Je vendrai mon exploitation
Puis reviendrai vivre à ses côtés
J’accepterais même d’être son valet.

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