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L'ami des bois

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Rose P. Katell

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L'ami des bois
© Rose P. Katell
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Jean vit la voiture s’avancer vers la grille avec soulagement. Enfin ! Sa délivrance n’était plus qu’une question de minutes... Il se frictionna les bras et regarda son souffle se muer en buée. Le véhicule s’immobilisa à hauteur de l’interphone. Il se recroquevilla davantage derrière le buisson qui le dissimulait et prit soin de ne pas se trouver dans la lueur des phares – il n’avait pas échappé à ses geôliers pour se faire attraper sitôt sorti du bâtiment !

Il croisa les doigts. S’il parvenait à se faufiler derrière l’automobile pendant qu’elle entrait dans l’enceinte sans être aperçu par son conducteur, il avait une chance de s’en tirer. Il n’avait omis aucun détail : la tenue imposée par ses gardes ôtée, il avait enfilé des vêtements sombres pour se fondre dans la nuit, et ses poches débordaient des collations qu’ils avaient subtilisées. Comme l’affirmait son voisin à son père dès que celui-ci se désolait de ses inventions, il était un gamin astucieux ! Ne lui restait qu’à se montrer rapide.

La barrière électrique commença à s’ouvrir. Fébrile, Jean retint sa respiration. L’heure de tester sa bonne fortune était imminente... Il cligna des yeux. Son être débordait d’appréhension ; il savait qu’il n’aurait pas d’autre occasion de s’enfuir. Si on l’attrapait, sa surveillance deviendrait plus étroite.

Le moteur ronronna, puis le chauffeur s’engagea dans l’allée. Il s’aplatit au sol afin d’être dans son angle mort, l’observa passer devant lui à une vitesse d’escargot, et se redressa. Il inspira ensuite un grand coup.

Un cliquetis métallique lui apprit que sa porte de sortie serait bientôt fermée. Jean bondit hors de sa cachette, franchit la courte distance qui le séparait de sa liberté, puis s’engouffra entre le mur et les barreaux juste avant qu’ils ne se rejoignent. Essoufflé, le cœur battant la chamade, il s’appuya contre la brique et soupira. Réussi... il avait réussi ! Il contint un rire de joie. Le plus dur était accompli, désormais.

Il plaça ses paumes sur ses genoux et joua sur sa respiration. Il ne fallait pas qu’il traîne dans le coin. Il était trop proche, trop discernable. Jean ne possédait pas la foi chrétienne de ses parents ; néanmoins, il se surprit à prier pour que nul ne note sa disparition tout de suite. Même en courant, il ne serait pas aussi rapide que les cerbères qui « veillaient sur lui » – eh, il n’avait pas le permis, lui !

Déterminé à ne pas échouer après les efforts déployés, il se mit en route. Il n’avait pas de doute sur sa destination. Il devait rejoindre les bois ! Le couvert des arbres le protégerait, il rendrait les recherches compliquées. Il y serait en sécurité et pourrait partir en quête de son ami, lui expliquer la raison de son absence.

À cette pensée, Jean grimaça. Son silence des derniers mois avait probablement inquiété son compagnon...

Le constat lui donna des ailes. Il courut à en perdre haleine. Son but n’était pas loin, à peine à deux cents mètres. Il refusait d’échouer maintenant.
Bientôt, la lisière des pins lui apparut. Plus que quelques enjambées et sa mission serait remplie : il ne serait plus si détectable.

Jean dépassa les premiers troncs et s’amusa de sentir un tapis d’épine crisser sous les semelles de ses baskets. Son évasion était un succès ! Un soupir de soulagement lui échappa. La pression le quittait.

Les jambes douloureuses, il ralentit son rythme et déambula, à la recherche de son meilleur copain. Jean était convaincu qu’il le dénicherait. Il n’était pas dans la forêt attenante à la ferme de son père. Pourtant, Ilan serait là. Tous les bois étaient son foyer.

Attentif, Jean détailla les environs et chercha à repérer le moindre mouvement. Parfois, il avait besoin d’un moment avant de déceler Ilan, car il aimait le suivre en catimini, dissimulé parmi la végétation. Le fugitif esquissa un rictus ; il n’aurait jamais dû lui apprendre ce qu’était une blague.

Durant plusieurs minutes, il marcha sur un sol terreux, envahi par le calme. Il adorait les sons de la nature et l’atmosphère apaisante qui s’en dégageait. Puis un léger bruit l’atteignit.

Jean se concentra dessus... Des sabots, il en aurait mis sa main au feu ! Un sourire orna ses lèvres : Ilan avait remarqué son arrivée. Du coin de l’œil, il scruta le périmètre afin de localiser une vielle souche ou une pierre assez grosse qui lui permettrait de s’asseoir. Il aperçut un rocher non loin et, patient, s’y installa.

Fièrement campé sur ses pattes, un magnifique cerf se manifesta à lui. Ses bois immenses, témoins des printemps qu’il avait vécus, s’étendaient en hauteur comme en largeur. Son regard était vif, intelligent. Il darda un œil sur Jean, puis s’inclina en une salutation muette.

— Il n’y a que nous.

L’animal releva le museau et s’exprima :

— Tu es enfin là... J’étais certain que tu m’avais oublié.

— Moi ? Non ! Je ne voulais pas t’inquiéter, pardonne-moi. Mais ça ne fait pas si longtemps, hein ?

— Pour moi, si... Qu’importe, tu es à mes côtés. Je suis content de te voir, tu m’as manqué.

Ému, Jean se rua dans sa direction et l’entoura de ses bras

— J’ai cru que je ne parviendrais pas à te rejoindre ! Ilan, c’était horrible !

— Horrible ? Quoi donc ?

L’inquiétude du cervidé n’était pas feinte. Il s’empressa de lui expliquer la situation qui avait été sienne.

— Ils m’ont enfermé. J’étais surveillé, on ne me laissait pas m’amuser ! Je n’avais pas le droit d’aller dehors même si le soleil brillait. Je ne connaissais personne en plus ! Tu n’imagines pas la frousse que j’ai eue à l’idée de m’enfuir. Si j’avais échoué...

— Un endroit pareil m’a l’air d’être affreux, compatit Ilan. Comment t’y es-tu retrouvé ? Quelqu’un t’y a conduit ?

Jean inspira pour répondre, puis se figea. Son expression se ferma. La concentration gagna ses traits. Pendant une vingtaine de secondes, seul le murmure des arbres brisa le silence.

— Je ne me le rappelle plus, avoua-t-il.

— Du tout ?

Il confirma.

— Je suppose que c’est pa’.

— Il aurait mis sa menace à exécution ? siffla Ilan. Il ne me semblait pas sérieux les fois où il a affirmé qu’il souhaitait se débarrasser de toi.

— Mon non plus. Pa’ crie beaucoup de mots qu’il ne pense pas, surtout quand il a bu, mais...

Mal à l’aise, Jean s’interrompit.

— Mais ? l’encouragea son confident.

— Il était vraiment furieux que je me sois enfui dans la forêt, le jour où il...

Gagné par l’émotion, Jean déglutit. Il détestait s’aventurer dans ses sombres souvenirs, se rappeler son père dans cet état-là. La violence dont il faisait preuve après avoir vidé ses bouteilles le plongeait dans une crainte indescriptible. Il avait beau savoir que son paternel n’était pas lui-même et qu’il l’aimait malgré tout, lui échapper les « mauvais soirs » était devenu une nécessité depuis trois années.

— Tu ne t’es pas éloigné de lui par méchanceté, lui remémora Ilan. Tu étais terrifié. Tu es venu te réfugier auprès de moi par peur.

— Pa’ n’a pas eu foi en moi lorsque je le lui ai raconté le lendemain. Il jure que les cerfs, ça ne cause pas, que ça évite les hommes.

— Je vais te confier un secret.

Jean le dévisagea.

— Les adultes sont des idiots. Ce sont eux que nous fuyons, pas l’humanité en général. Ils sont persuadés que nous, les habitants de bois, ne parlons pas, juste parce qu’ils n’ont jamais pris la peine de nous écouter.

— J’en étais sûr ! s’écria-t-il.

Récupérant un ton attristé, il ajouta ensuite :

— Enfin... mon « mensonge » l’a fâché. Pa’ m’a puni dans ma chambre. Il était peut-être assez en colère pour m’emmener dans cette prison infernale...
Le cerf ne lui répondit pas. Il effectua deux ou trois pas seul, puis l’invita à marcher à ses côtés.

— Tu n’y es plus maintenant, Jean. Tant que tu resteras près de moi, tu seras en sécurité. Je connais les bois par cœur, et je veillerai sur toi. Je ne te laisserai que quand tes semblables te trouveront. Je ne peux rien contre eux.

— Merci.

Jean sortit une friandise de ses poches. Il la proposa à Ilan, mais celui-ci la refusa d’un geste. Il haussa les épaules et décida de la manger. Il ouvrit l’emballage, qui s’envola sur un tapis de feuilles. Il se pencha donc puis le ramassa.

— Pas question de polluer ta maison ! s’exclama-t-il.

Ilan le remercia d’un mouvement de tête.

— J’ai repéré plusieurs morceaux de plastique sur le chemin de notre rencontre, déclara-t-il. Les tiens sont bien étourdis. Est-il si difficile de remarquer qu’on perd quelque chose ?

Devant la naïveté de l’animal, Jean arbora une moue contrite.

— Ils en ont conscience, mais... ils s’en moquent.

Ilan s’immobilisa sur ses sabots.

— Les bois m’en tombent... Tu es sûr de toi ?

Il acquiesça.

— Si je m’attendais. Vous œuvrez contre vos propres intérêts... Quelle espèce agit de la sorte ? Les forêts, les arbres, ils sont vitaux, pour nous comme pour vous.

À nouveau, Jean opina. Son ami avait raison, il le devinait aisément. Toutefois, de quelle manière le faire comprendre aux autres ? Personne ne le croirait s’il déclarait que son meilleur copain l’avait averti du danger. Il soupira. Chacun le traitait de menteur ou de fou lorsqu’il évoquait Ilan.

— Tu as grise mine, mon pauvre. Ils t’ont nourri au moins pendant ta captivité ?

— Les repas ne sont pas souvent bons, mais j’en ai eu.

— Tu crains d’y retourner ? soupçonna le cervidé.

— On finira par me dénicher, n’est-ce pas ? murmura Jean.

— Les bois sont profonds, pas impénétrables. Même si j’adore ta compagnie et ne souhaite que te protéger, ta place est auprès des humains. Tu serais surpris de constater à quel point mon foyer devient hostile en certaines occasions.

Face à sa détresse, Ilan ajouta :

— N’y réfléchissons pas pour l’instant. Tu as réussi à t’enfuir et tu es venu me rejoindre. Ma présence t’aidera à supporter les jours à venir. En attendant, parlons d’événements gais et changeons nous les idées, qu’en dis-tu ?

Jean agréa, puis tous deux reprirent leur marche lente. Ils conversèrent de sujets divers, se remémorèrent des souvenirs communs, éloignèrent leurs appréhensions latentes. Durant un merveilleux moment, Jean oublia son isolement, sa rancœur envers son père et l’impossibilité de connaître ce que lui réservait le lendemain. Gagné par la sérénité, il profita du calme qui l’envahissait ; la proximité d’Ilan lui apportait un réconfort bienvenu.

Hélas, un tel bonheur ne pouvait pas durer ad vitam aeternam.

Lorsqu’il entendit une branche morte craquer et que le cervidé lui demanda de s’installer sur une souche, Jean sut que des intrus ne tarderaient pas à se montrer.

— Ils viennent m’arracher à toi, hein ? souffla-t-il dans un gémissement.

Ilan s’avança, puis frotta ses naseaux contre sa joue.

— J’ai senti leur odeur il y a un peu plus de dix minutes. Ils seront bientôt là.

— Je n’ai pas envie de te quitter...

— Il le faut pourtant. Tu n’es pas un lièvre ou un...

— Cerf ?

— Exactement. Tu dois être avec les tiens, malgré les difficultés que cela représente.

Jean trembla.

— J’ai peur quand tu n’es pas avec moi pour me réconforter.

— Alors pense que je ne suis jamais très loin. Chaque fois que tu es à proximité de n’importe quelle étendue boisée, je veille sur toi. Je serai toujours là lorsque tu auras besoin d’aide.

— Promis ?

— Je t’en fais le serment.

Rassuré, Jean esquissa un mince sourire, qui s’évanouit dès que son ami releva la tête avec vivacité.

— Ils sont ici ?

Ilan confirma.

— Il est temps que je m’en aille. Au revoir, mon petit, sois courageux. J’espère que notre prochaine rencontre se réalisera vite, mais j’en doute...

Jean voulut le questionner sur la fin de sa phrase. Néanmoins, il n’y parvint pas. D’un bond, Ilan s’éloigna, puis disparut de sa vue.

— Jean ? cria une voix proche.

— Jean ! hurla une autre.

Le fugitif ne répondit à aucune d’entre elles, certain que ces gens le ramèneraient d’où il venait. Un homme d’une quarantaine d’années émergea de derrière un tronc. Grand, athlétique et mal rasé, ses traits se détendirent sitôt qu’il l’eut repéré. Jean n’eut pas le loisir de faire un seul geste. L’individu le rejoignit en trois enjambées, puis le serra dans ses bras.

— Papa ! J’étais si inquiet !

Papa ?

— Qui... qui êtes-vous ? l’interrogea-t-il, éberlué.

Deux yeux tristes où pointait la déception se posèrent sur lui.

— C’est Franck, papa. Ton... Peu importe. Je suis content qu’on t’ait retrouvé sain et sauf.

Un deuxième homme s’approcha avant que Jean ne demande qui était ce fameux « on ».

— M. Delvaux, enfin !

Le soulagement qu’il manifestait n’était pas feint.

— Co... comment êtes-vous arrivé à sortir ? Notre centre est parfaitement sécurisé !

— Pas assez, si on juge les derniers événements, persifla celui qui l’avait appelé « papa ».

Il relâcha son étreinte. Incrédule, Jean bafouilla :

— Votre centre ?

Était-ce le nom de sa récente prison ? Il ne comprenait rien. Pourquoi ces êtres se comportaient-ils comme s’ils le connaissaient ?

— Oh... Papa...

— La perte de mémoire dont semble souffrir votre père n’est pas inquiétante, M. Delvaux. Sa régression en enfance, combinée au fait d’être dans un environnement étranger, ne l’aide pas à y voir clair.

— Que se passe-t-il ? chuchota Jean.

L’anxiété le gagnait. Allait-il être reconduit au « centre » sans explications ? Oh, il aurait tant préféré rester ici, avec Ilan !

Remarquant son trouble, le quarantenaire se rapprocha. Il s’accroupit et lui prit les mains.

— Mon Dieu, tu es glacé.

— L’ambulance nous attend à l’orée des arbres, déclara le second inconnu. Aidez votre père à marcher, nous y serons vite.

Tout à son hébétude, Jean se laissa entraîner. Il ne songea même pas à protester. Jusqu’à ce qu’ils atteignent ladite ambulance, il demeura de marbre et s’emmura dans le silence. Il accepta de s’asseoir à l’arrière, se servit de la couverture qu’on lui tendit... puis écouta ses accompagnateurs discuter entre eux d’une oreille discrète.

— Il n’aurait pas dû échapper à votre surveillance, M. Michel. La vôtre ou celle de vos collègues. J’avais confiance en votre équipe !

— Nous... nous en avons conscience. J’en ai conscience. C’est un accident regrettable et je vous assure qu’il ne se reproduira pas.

— J’espère bien ! Mon père est fragile, l’interner a été la décision la plus difficile de ma vie et...

— Je suis désolé, je.. j’ignore la façon dont il s’est faufilé au-delà de nos murs...

Sa prétendue progéniture inspira, puis adopta un ton plus calme.

— Pardon, je n’ai pas à m’en prendre à vous. Je... J’ai eu si peur...

— C’est normal. Si j’avais été à votre place, je n’aurais pas réagi différemment. M. Delvaux est en sécurité dorénavant, votre crainte n’a plus lieu d’être.

L’homme acquiesça et coula un regard inquiet dans sa direction. Jean le dévisagea, mais n’exprima pas de sentiments, sinon de la curiosité. Il tourna la nuque vers des pins et l’entendit reprendre la parole.

— Je me fais un sang d’encre pour lui. Depuis que maman est partie, je... j’ai l’impression que c’est de pire en pire. Récupérera-t-il ses facultés un jour ?

— Il est important de garder espoir. Dans sa tête, votre père a sept ans. La mort de sa femme a été un choc, trop rude à supporter. Toutefois, son état n’est pas immuable. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui l’a poussé à venir ici, mais...

— J’ai votre réponse.

— Vous croyez ?

— Quand j’étais adolescent, maman m’a raconté que papa, dans sa jeunesse, s’était inventé un ami imaginaire. Il ne lui en avait pas beaucoup parlé. Cependant, elle savait qu’il vivait dans les bois et le « protégeait » de mon grand-père.

— D’accord... Une situation stressante aurait donc été en mesure de le pousser à se rapprocher de cet « ami », d’où sa fuite. Je vous promets de tout mettre en œuvre afin d’éviter qu’un tel incident ne recommence.

Déjà, Jean n’écoutait plus la conversation. Avait-il bien vu ? Une ombre s’était-elle réellement déplacée d’un tronc à un autre ? Une partie de sa nervosité le déserta : Ilan veillait sur lui. Il sourit. Tant pis si on le forçait à rester dans un lieu qui ne lui plaisait pas, il serait capable de retrouver le cerf dès qu’il en aurait besoin.

Il se détendit, puis s’enroula davantage dans sa couverture.


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Keith Simmonds · il y a
De beaux moments de lecture pour cette histoire, Rose ! Bravo ! Une invitation
à visiter “Sombraville” qui est en FINALE pour le prix Imaginarius 2018. Il ne nous
reste qu’un jour pour voter. Merci d’avance et bonne journée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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