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L'amateur de cafetières

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- "Et d’où vous est venu cet amour pour les cafetières?"

Au bout d'un labyrinthe, au-delà dune enfilade d'étagères croulant sous un amas d'objets hétéroclites, je débouchai dans une salle qui aurait été immense si elle n'avait été peuplée du sol au plafond de cafetières anciennes, trônant partout sur les quatre murs et même sur les grandes travées dans l’espace du milieu.

Au sourire épanoui du brocanteur, je compris que j’avais pénétré au cœur de sa vie.

- « Regardez-donc ma petite dernière !... Un vrai bijou, je ne l'ai arrachée des griffes d'un propriétaire jaloux qu’en sacrifiant un guéridon trois peds à dessus de marbre.

Porcelaine, aristocratique avec décor de roses anciennes sur fond blanc.



Les autres cafetières, en majorité de tôle émaillée, tendaient des cous grossiers et méprisants vers cette nouvelle qui regagna son petit cénacle de porcelaine dans un coin.

- « Six cent dix cafetières !... Je suis dans le Guiness des records mondiaux. On écrit des articles sur mes cafetières dans les journaux...Ah ! Celle-là !... Je l'ai sauvée de la rouille... Elle gisait abandonnée dans une décharge...J'ai gratté ses plaques... J'ai bouché ses trous, j’ai retrouvé ce même ton bleu pour cacher ses blessures... et regardez si elle est belle maintenant !... »

II tira d'une famille assemblée le plus gros échantillon... une énorme matrone à col monté, avec décoration à carreaux sur le filtre et un chapeau orgueilleux à bouton luisant.

- « Juste celle qui manquait à la série... »

Sur l'étagère, suivaient sa soeur plus petite et quatre autres en dégradé.

Le bonhomme vivait de sa brocante et il dut, à regret, s'occuper du marchandage d’un soufflet et de boites à sel. J’entendis son grand soupir lorsqu’il laissa ses chères amies à mes seuls regards curieux.

- «La tabatière, le fer à repasser, le moulin à café, tout est à vendre, mals pas mes cafetières, elles sont décoratives, uniquement, on ne doit même pas y toucher » l'entendis-je vitupérer de derrière les amoncellements de pendules, de chandeliers et de rouets anciens.

J'avançai seule maintenant dans l'antre aux cafetières, cherchant le fil de leur assemblage ; la tribu des tôles émaillées tenaient le haut bout, leurs ventres grenus s'étalaient avec orgueil, vert foncé veiné de blanc ou marron avec des gourmandises de crème Chantilly. Les fleurs des jardins se figeaient sur les robes des Antres en poncifs vieillots :

violettes à coeur piqueté de jaune, pensées et myosotis, chèvrefeuille azur et capucine orangée. Parfois voletait un papillon sur ces immortelles de cimetière, ou bien chantait un rossignol sans voix, mais c'était des égarés. Ce peuple de cafetières tenait à ses traditions et ne se perdait guère dans les frivolités. Je notai juste une gerbe de blé parlant de pain à tremper le matin dans un grand bol campagnard.

Une vache hollandaise sur le tablier de l'une d'elles me rendit le lait crémeux que l'on y verse dedans, mais ce n'était due de brèves allusions à leur fonction premières. Mesdames les cafetières semblaient bien au- dessus des contingences matérielles et avaient banni les sucriers, pots à lait et tables de ferme comme dans le mariage, les grandes dames oublient leur passé de servantes. Une seule arborait encore un petit tablier à damiers sur son uniforme marine. La plupart arboraient colliers et gourmettes autour du cou ou dentelle d'arabesques en bas de robe. Quel air prétentieux ces parvenues !

Dominaient sur les étages supérieurs d'énormes spécimens en cuivre, arborant des robinets agressifs, évoquant d'innombrables générations abreuvées à leur source inépuisable. Elles se prenaient pour le Gange, l’Amazone, le Nil ou le Yang-Tsé-Kyang. Elles se voulaient chèvre Amaltée, vache Hathor nu Grand Samovar de toutes les Russies. Elles auraient couvert le monde de leur ombre de cuivre et l'auraient aspergé largement d'un déluge de café odorant jusqu'à ne restât plus qu'un petit mont Ararat. Elles y auraient alors juché le pauvre Noé dans son arche pleine à craque d’animaux affolés. Enfin la Paix dans cet havre au-dessus des flots I!

Détournant les yeux de ses déesses du jus noir, j’aperçus dans coin, une être trapézoïdal, mi faïence, mi poterie, mi théière, mi cafetière. Comme toutes les métisses, elle ne savait à quel groupe se joindre et, dans l'embarras elle cachait son corps brun et courtaud derrière les autoctones. J'avais beau la féliciter de son originalité, elle baissait du couvercle et se tenait de biais. Une autre, par contre, n'avait pas peur de son extravagance et affichait des rayures bleu et or sur sa hauteur comme les plis d'une étoffe bayadère. En, artiste consciente

du prix de la création, elle paradait comme à un défilé de mode, suivie de près par une jeune admiratrice qui arborait aussi de fines raies brillantes.

Deux on trois phénomènes affichaient le trèfle irlandais et leur indépendance en bout d’étagère. Trois ou quatre s’ornaient des abeilles impériales, brillantes avettes sur Champ d'azur. Faux blason et fausse noblesse, la cafetière de tôle émaillée étant comme chacun sait, attribut des gens du peuple. Beaucoup d’arrogance, ce me semblait, et malgré tout tant de charme naïf que je tournais dans les ruelles comme poisson pris à La nasse.

- « Vous l'avez reconnue, vous aussi ? »

Je sursautai. Le collectionneur, occasionnellement brocanteur, s'était enfin débarrassé de son indésirable cliente et de quelques vieilleries. Il revenait prestement vers moi en amant désireux de parler de ses objets adorés.

En effet, en extase devant une humble cafetière à fond bas, j'étais retournée, à la table des déjeuners de mon enfance Je lapais dans mon bol, le nez à hauteur du rebord, les iambes ballantes dans te vide de ma chaise trop haute. Par la magie du souvenir, j'étais redevenue petite fille, l'odeur du café emplissait mes narines, même si je ne buvais que du lait. La vapeur et la chaleur au sortir du lit se mêlaient au moelleux de la mie des tartines à la confiture. Le tic-tac familier de la pendule battait à mon oreille. A cause de la pomme jaune foncé avec une petite feuille noire au ventre de la cafetière.

- « La pomme a peut-être fait perdre le paradis à Even celle-là me rend celui de mon enfance. »

- « A moi aussi. C'est ma préférée.»

-« Remarquez que celle qui a deux cerises attachées comme on pend aux oreilles est charmante aussi. »

-« Cette simule clématite mauve a son attrait comme un parfum de fleurs séchées dans une armoire... »

- « Celle-ci, enfantine, avec ses boutons d’or « j’aime le beurre est ravissante. »

- « Je ne la vends pas ! » glapit-il féroce, « je les aime toutes et même si on m’offrait des pièces des pièces de Sèvres royales ou des Limoges sans prix, c’est la cafetière en tôle émaillée ma préférée. J'ai passé lec lair de ma vie a courir les ventes aux enchères, les liquidations judiciaires, les braderies, les foires aux puces dans une quête sans fin. Même en vacances, paysages, monuments n’égalaient jamais l’arrière-boutique d’un ferrailleur où je pouvais dénicher quelque nouveauté. Prenez les assiettes, les pilons, les pipes, les médailles, les pistolets, les lampes, les carafes, les verres, les jattes, les saucières, mais ne touchez pas à mes cafetières ! »

-« Dieu m’en garde, ne vous fâchez pas ! » calmai-je das son harem, ce sultan en colère, « leur vue seule me réjouit. Elles sont si fières !.. Et celle-ci avec sa panse rebondie, on la dirait enceinte I.. Vous êtes sur que la nuit quand les volets sont clos, il se passe pas de drôles de choses... .avec le moulin a café peut-être.... »

Sa vindicte tomba à ma plaisanterie et à ma proclamation d’intentions pures.

-« Je n’en jurerais pas... Je la guette, celle-là ; pour voir ce qu’elle va nous pondre, peut-être un chapelet de tasses avec des anses en tourniquet... »

Nos rires accordés ébranlèrent les étagères.

L'antre s'obscurcit soudain. A contre jour, dans l'encadrement de la perte une forme énorme se dessinait : haut col monté, robe raide et évasée vers le bas, cette monstrueuse cafetière leva vers nous son bras vengeur.

Nos rires s’arrêtèrent net. Je me demandai si je n’avais pas offensé quelque génie chatouilleux des cafetières qui viendrait me demander raison de mes paroles profanatrices. Je balbutai quelques plates excuses:

- « Notre cafetière pleine de grâces, que votre nom soit béni et le fruit de vos entrailles adoré comme le seul nectar authentiquement divin... »

La matrone s’avança dans les travées. La lumière et la raison me revinrent.

- « Ah ! Celle-là, c’est ma femme... » dit le bonhomme rayonnant. L’éclat des six cent dix cafetières s’éteignit, éclipsé par celui de la plus belle.

Je savais maintenant le secret du collectionneur de cafetières.

Mais chut !... Ne le dites à personne !
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