L'amante à l'eau

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Quand j'ai un peu de temps libre, j'adore lire et écrire et parfois, j'aime partager mes textes ici aussi. Bienvenue sur ma petite page Short  [+]

Image de Printemps 2021

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Où sont les enfants ?
— Chez ma mère.
Il eut aussitôt un air de réprobation et s’exclama en soufflant :
— Tu aurais pu prévenir ! Si j’avais su, j’aurais demandé à Mika et Philou de passer. On aurait pu se faire une soirée poker !
Ah oui, se dit Ophélie. Le poker. L’autre passion de Robert.
Dans le couloir, il posa son sac de linge sale et claqua ensuite un baiser distrait sur le front de son épouse. En même temps, il ajouta :
— Mmmm ça sent bon par ici ! Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
— Poulet curry avec riz coco basmati.
À l’annonce du menu, il sembla heureux et totalement satisfait. Puis il lança à sa femme un « Allez c’est vendredi, on boit l’apéro ma chérie ! Je m’occupe de tout, je prépare, hein ».

Elle sourit.

Comme d’habitude, il lui demanda « tu prends quoi ? » « Comme d’habitude », elle pensa Toi, mais elle répondit « je ne sais pas, qu’est-ce qu’il y a en magasin ? » Comme d’habitude, il proposa, « tu veux un Marsala ou un Martini Rosso ? » Comme d’habitude, elle choisit le Martini pour garder le Marsala de côté, au cas où elle voudrait confectionner un dessert que Robert aimait tant, le tiramisu notamment.
Comme d’habitude, il se servirait un « perroquet », rien à voir avec l’oiseau multicolore, comprendre plutôt beaucoup de pastis dans un grand verre avec un peu de sirop de menthe pour la couleur et quelques gorgées d’eau permettant de noyer la saveur. Comme d’habitude, il ne lui proposerait pas la même chose que lui. C’était trop fort pour elle. Elle risquait d’être ivre et ne pourrait plus débarrasser la table ensuite et encore moins faire la vaisselle après.
— Tchin, Tchin Ophélie ! Au week-end ! Enfin, ricana-t-il, le week-end, pour toi, c’est tous les jours, hein !
Elle dit non. Parce que tous les jours, tu n’es pas là, sauf le week-end.
Il ne dit rien ; il ne saisit pas immédiatement. Puis, bon sang l’espace d’un instant, il fut attendri par sa petite Ophélie, toujours aussi romantique à son égard ! Il la contempla. Sa silhouette s’était épaissie avec le poids des années. Elle, autrefois comparable à une jument impétueuse et gracieuse, s’était changée avec l’âge comme un vieux cheval de trait d’élevage. Depuis la naissance du petit dernier, il fallait bien l’avouer, bonjour le laisser-aller ! Il voyait bien qu’elle essayait de cacher la misère avec des dessous pseudo-sexy gainant sa ligne en laissant malheureusement dépasser les plis désavantageux. En outre, c’était comme un combat perdu d’avance : ses rides d’expression qui sillonnaient son visage qu’elle tentait de combler vainement à coup de poudre de perlimpinpin mélangée à du fond de teint ; sans compter ses cheveux, qu’elle tenait désespérément longs comme au temps de sa lointaine adolescence à présent...
Non franchement Ophélie, ça faisait un moment que c’était devenu comme une petite machine à tout faire pour Robert. Son agenda familial et amical service de secrétariat personnel compris. Sa nurse pour les enfants, bien sûr, en tant que maman, qui d’autre ! Sa femme de ménage, cela va sans dire. Sa cuisinière particulière. Évidemment ! Et de temps en temps, sa geisha occidentale favorite pour le détendre sur le canapé avec ses room-services sexuels non tarifés ; d’ailleurs qui aurait payé pour ça ?

Ça, c’était Ophélie.

Ce soir, pourtant elle avait sorti le grand jeu. Elle sentait bien que quelque chose n’allait plus aussi bien avec son Robert depuis quelque temps. Elle avait alors demandé à sa mère de lui garder les enfants ce week-end pour se retrouver seule avec son mari et tenter de raviver la flamme... Elle avait passé son après-midi à s’épiler consciencieusement, sourcils, aisselles, cuisses, jambes et pour finir, maillot brésilien. Elle avait enfilé sa robe noire avec la dentelle ajourée en bordure, cette petite robe-là au sujet de laquelle il lui avait fait un compliment lorsqu’elle l’avait portée au dîner chez les Leduc récemment. Elle avait pris le temps de se maquiller avec soin, yeux de biche et rouge à lèvres « tentation » carmin. Elle s’était lissée ses longs cheveux bruns et s’était aspergée de son parfum le plus capiteux, note de tête café et vanille, note de cœur, poire et magnolia, pour mieux fondre dans ses bras.
Elle avait mis ses dessous chics assortis et transparents noirs pour être choc au moment fatidique et crucial.
Oui mais voilà, lui n’avait rien vu de ses efforts à elle. En fait, c’était comme si Ophélie était devenue invisible. Au moment de servir le dessert, une douleur indicible vint lui torpiller le cœur. Sûrement l’amertume de la rancœur. Elle resta silencieuse.
Elle déposa une part de tarte meringuée citron dans l’assiette de son mari et continua de l’écouter avec attention, égrener combien Untel allait se ramasser sur le dossier Legrand et combien lui Robert, s’en réjouissait par avance : il récupérerait l’affaire ainsi ! C’était que Robert était quelqu’un d’important. Il ne travaillait pas pour un ministère lui, comme il aimait à dire, cela n’était pas un fainéant ! Non, lui il n’était pas fonctionnaire, lui il était un vrai travailleur comme il aimait à le rappeler, cadre privé de son état, toujours sur le qui-vive et en déplacement ; il achetait, il vendait du matériel de sécurité pour un grand conglomérat multinational. Il parla encore un peu du dossier Legrand, des détails techniques sur lesquels Ophélie ne comprenait pas grand-chose. Elle se contentait de hocher la tête quand il lança un « et toi les enfants, cette semaine ? » Elle résuma par un « oh rien de neuf, sinon, Arthur était enchanté d’aller à l’anniversaire de son camarade de classe Léo mercredi. Et puis Théo m’a cassé les pieds toute la semaine pour avoir une nouvelle carte Pokémon qui coûte une fortune ; alors j’ai négocié avec lui pour qu’il économise son argent de poche du mois afin de l’obtenir ». Mais Robert déjà s’était installé sur le canapé et avait allumé la télé.
Elle débarrassa et entreprit de faire la vaisselle. Quand elle vint le rejoindre, Robert dormait, la bouche grande ouverte.

Tout ça pour ça !

Elle éteint l’écran, prit le plaid à côté pour le déposer en guise de couverture pour son mari.
Elle, elle n’avait qu’une envie : sortir.
Où ? N’importe. N’importe où serait mieux qu’ici après tout.
Pas la peine de faire un dessin pour exprimer l’exaspération d’Ophélie, sa frustration, sa déception. Son vague à l’âme.
Elle sortit donc, un peu comme si elle n’allait jamais revenir.
Elle marcha, marcha longtemps, rejoignant tout de même assez rapidement le cœur de la ville.
Il fallait se rendre à l’évidence, Robert ne l’aimait plus comme avant et elle n’était plus vraiment certaine non plus, finalement, de vouloir rester à ses côtés dans ces conditions. Il avait tellement changé à son égard. Plus aucune attention, plus aucun regard.
Au coin de l’avenue, elle aperçut une brasserie toute éclairée et animée, grouillant de gens. Elle s’y engouffra. Quand le serveur vint s’enquérir de sa commande, elle fut surprise qu’il ne puisse plus servir de café. « Une histoire de percolateur endommagé », dit-il en bafouillant des excuses pour le dysfonctionnement occasionné. Elle avait froid et besoin d’un remontant. Elle décida alors de commander une vodka. Un alcool très fort, une petite eau transparente pour conjurer le sort de cette nuit noire sans gemmes brillantes accrochées dans son cœur. Et puis aussi pour venir la réchauffer.
Soudain, un homme s’approcha. Elle crut que c’était Robert au départ. Mais non. Il lui demanda si la chaise était libre. Elle dit oui. Elle pensa qu’il allait partir avec. Même pas. En fait, il s’installa. En face d’elle. Comme ça. Le plus naturellement du monde. Ensuite, il commanda une menthe à l’eau.
— Vous sentez bon.
Elle n’osa rien dire. Note de tête café et vanille, note de cœur poire et magnolia, pour mieux fondre dans vos bras.
— Vos cheveux ont l’air doux à caresser et je me demande quel goût votre peau a. J’ai comme l’impression qu’elle sera en accord avec moi.
La tête d’Ophélie tournait à présent. Elle souriait béatement. Cet homme-là, il lui faisait la cour ou quoi ? Elle n’avait pas l’habitude.
— Monsieur, vous faites erreur. Je n’attends personne et je vais bientôt partir. Vous êtes toujours aussi direct avec les inconnues que vous rencontrez ?
— Permettez-moi de vous raccompagner alors.
Elle le regarda intensément. Pourquoi lui ferait-elle confiance ? Mais après tout, pourquoi pas ? Il avait des étincelles dans les yeux qui la faisaient doucement vaciller ou bien c’était la vodka ; n’empêche, il avait un sourire agréable et malicieux auquel subitement elle ne pouvait, elle ne voulait rien refuser.
Ils sortirent ensemble de la brasserie.
Sous les lumières des réverbères, ils cheminèrent vers le canal. Soudain, il lui prit subitement la main et à son plus grand étonnement, elle se laissa faire. Elle eut cependant comme un mouvement interdit à l’intérieur. L’homme lui murmura, « tu me crois si on fait un festin de roi ce soir ? » Et là, elle pensa :

On s’arrête pas.

À ces mots prononcés, elle ne comprit rien mais tressaillit dans son corps, très fort. Il l’entraîna alors un peu plus bas près du parapet, à l’abri des regards indiscrets.
Il commença par toucher son visage, caresser ses épaules, Il lui dit « veux-tu de moi ? » C’était terriblement sexy cet accent étrange étranger qu’il avait. Cette voix grave et suave. Oui. Elle voulait. Oui elle tremblait. De froid et de désir. De désir jusqu’à en rougir. Après il demanda, « est-ce que tu veux goûter ma bouche ? » Elle supposa que c’était pour s’embrasser. Alors elle tendit ses lèvres vers les siennes tandis qu’il dégrafa par dessous sa robe son soutien-gorge. Il effleurait à peine la pointe de ses seins. Elle gémit.
Elle ne savait même pas comment il s’appelait. C’était n’importe quoi cet embrasement vif et furtif.
Cette boule de feu qui irradiait son intimité. Son torse contre elle. Ses mains à lui sur sa voie humide à elle. Sa bouche en va-et-vient. Cette volonté incompressible, irrépressible, irrésistible, à présent de ne faire plus qu’un avec lui.
Ophélie voulait oui. Il entra alors en elle avec une grande douceur. Tout allait de soi. Comme une grande vague de chaleur. La nuit debout, faits l’un pour l’autre, comme deux êtres qui se reconnaissent pour n’être qu’à eux deux en une seule fois.
Dans le ciel, un préavis de rêve affichait des étoiles qui semblaient se rallumer en points blancs lumineux contrastés. En dessous, ils étaient blottis l’un contre l’autre, amoureux transis.
Avant de la quitter à l’embrasure de sa rue, il embrassa encore Ophélie en l’explorant comme un trésor caché.
Il n’avait pas menti, il l’avait raccompagnée. Il dit « tu sais je reviens tous les vendredis par ici si tu veux me revoir. C’est le jour où j’apporte ma commande de menthe à la brasserie ».

Elle sourit.

Quand elle rentra, Robert dormait toujours sur le canapé. Elle le réveilla, sans le faire exprès. Le bruit de la porte d’entrée, sans doute. Il grommela un peu, bougon, puis alla rejoindre comme un automate la chambre sans demander son reste.
Le lendemain, au petit-déjeuner, elle informa Robert.
— Tiens, au fait, j’ai oublié de te dire hier, à partir de vendredi prochain, je me suis inscrite à un club de gym !
— Et les enfants ?
— Oh ne t’inquiète pas pour eux. J’ai tout prévu ! Ils se feront une joie de passer la soirée du vendredi chez maman... Comme ça, tu pourras organiser comme tu le souhaites des soirées pokers avec tes amis ; tu es content ?
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