L'amant

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

26.10.89 (re-suite)

Ces instants d'amour avec ces femmes que j'aime, je n'ai en ce moment pas du tout envie qu'ils s'envolent avec mon existence, emportant avec eux ces incroyables et infinis champs de connaissance – et de plaisir – surtout pour Anoushka.
Après ma mort, j'attaquerai, si le cosmos est d'accord, ma troisième vie, celle où l'on pratique les souvenirs épurés et la douce saveur du repos après bien des batailles. Enfin la consolidation de l'existence, tout simplement.
Pour Anoushka, et elle seule, parce qu'elle sera déjà ma troisième vie, il faut que mes amours soient répertoriées, identifiées, doucement authentifiées et réhabilitées.
Ces amours-là, vois-tu, furent toutes d'une pureté absolue et d'une tendresse intérieure déchirante. J'ai souffert d'aimer, parce qu'aimer c'est projeter ses tripes vers l'absolu et l'indicible, vers le tout et le néant – les scorpions le savent bien – parfois les lions aussi. J'ai souffert d'aimer parce qu'aimer ce n'est pas passer le temps ni tromper l'ennemi. Aimer, c'est engager son existence jusqu'à son point de déchirure le plus extrême. Etre sincère, surtout sincère, même si les moyens du bord et du moment ne permettent pas toujours d'être le meilleur des amants. Etre quand même le meilleur, pour soi, sans orgueil ni fausse modestie. Etre le meilleur, pour mieux être près des autres. Et tant pis si les autres ne sont pas à la hauteur. Notre vertu nous appartient ; nous en souffrons seul le secret.
Mais aimer, tout compte fait, m'a apporté plus de bonheur que de souffrance. Comme elles étaient belles, ces femmes, comme elles étaient... trop ! Leurs seins, leurs cuisses, leurs hanches, leur ventre tendu ou leur regard éperdu, tout cela n'est pas vraiment le plus important. Car cela c'est la règle de l'amour, même le plus commun. Mais ce dialogue-là, avec un homme que l'on aime, à l'heure où l'on peut s'aimer soi-même, un dialogue issu de nous deux, nous deux, voilà l'amour.
Toi et moi, deux êtres exceptionnels, capables de se dépasser soi-même(s) parce qu'à une certaine heure de l'horloge on a rencontré le miroir qu'il fallait. Toi, vertueuse et pudique, presque froide, te révélant la passion qu'aucun livre ou cours du soir n'aurait pu te laisser imaginer. Toi, la brûlante et la pleine de préjugés érotiques, soudainement timide et profondément majestueuse de pudeur, devant un homme qui te révèle. Toi, enfin, l'amie de toujours, toujours là. Parce que tu es là. Et que je suis là.
Anoushka, je n'ai presque plus rien à apprendre en amour. Ni les techniques de séduction ni les techniques de l'érotisme. Ni les modes d'emploi de la communication ni les innombrables interprétations de la tendresse. Elles ont fait ça et j'ai fait ça. Nous avons bricolé et réajusté et inventé. Nous avons été plus loin encore. Tout ça sans forcément céder aux fantasmes. Et toujours dans l'amour, dans le respect de l'autre. L'amour, au moins à cause de ça, existe.
L'amour avec des trucs et des fantasmes, des conventions et des habitudes, c'est bon pour les tordus. Les autres, les humains, inventeront toujours l'amour. Toujours plus loin. Toujours plus fort.
En pleine période de « saturnales », à l'heure pour moi où les amours viennent et ont presque du mal à trouver leur place dans mon planning – car je te réserve la place tout entière – je me prends d'ivresse pour toutes ces femmes qui ont partagé ou vont partager les meilleurs moments de ma vie. Et, assurément, je n'ai ni honte ni recul. Elles ne connaîtront pas – ou peu – de comparables autres moments avec quelqu'un d'autre dans leur vie. Et tant pis – tant mieux – si je m'en vais ou si elles prennent une autre route. Je suis un voyageur, un passage. Je suis leur bus ou leur avion pour leur migration dans le temps même de leur existence. Et je le sais mieux qu'elles... jusqu'à ce qu'elles s'en aperçoivent... plus tard. Je suis malgré moi un homme missionnaire... celui qui rachète les fautes des autres ou panse les parcours blessants pour mieux me faire oublier, au nom d'elles. Pour leur survie et leur progression.
Ni honte ni recul, parce que je suis tout à fait sincère. Quand elles me regardent dormir, elles sont forcément attendries parce que je les ai considérées vraiment chacune comme la femme et l'individu(e) qu'elles sont ou qu'elles peuvent devenir. Ni honte ni recul parce que je règle mes problèmes d'homme par la thérapie de l'indispensable combat sur moi-même.
Ni honte ni recul, parce que je suis mi-homme mi-animal. Ni la moitié d'un homme ni la moitié d'un animal. Et je suis elles aussi.
J'ai pu, avec Simone, demander ce qu'auparavant je ne voulais pas demander, et transformer nos jeux amoureux en jeux d'enfants malgré nos réflexes appris. Elle était belle, moi aussi, et j'aime son corps – et le mien – encore plus aujourd'hui qu'avant notre rencontre. Quinze jours déjà.
J'ai pu, avec Yolande, relier quinze ans de passé – d'oubli -, de pudeur aussi, avec l'incroyable possibilité de faire de son corps un lien de voyage émotionnel au-delà des frontières connues. Je ne l'aime pas, sans doute, mais notre relation ne se mesure pas à l'aspect de nos tronches ni de nos techniques amoureuses. Il se démesure juste à la grandeur de nos aspirations. Le rêve a pris là sa forme matérielle la plus consistante. Elle m'a juste demandé si j'existais, et si notre paradis, fait d'étoiles et de rêves, était inscrit quelque part dans le Larousse des typologies. Dépasser le monde, voilà quelle était notre réalisation. Déjà quinze jours aussi.
Après-demain, Brigitte viendra me voir. Et puis après l'inconnue de l'annonce n° 1491. Tout cela fait vivre – et briller – les étoiles.
Pas un prénom ne se répète – et j'en suis fier. Pas même celui de Christine qui partagera les prochaines semaines niortaises avec moi.
Tu vois, Sibylle n'a pas compris. Elle ne m'aura pas vraiment connu. C'est maintenant trop tard pour elle. L'avion des voyages interplanétaires n'attend pas.

Et pourtant, il était gratuit.
Pas comme toutes ces sauces, ces fausses solutions, ces placebos que la société nous invente.

Un amant, oui, je suis.
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