L'alchimie

il y a
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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Ses pas étaient réguliers, reconnaissables à leur léger frottement sur les dalles lorsqu’il est arrivé devant le quai de la gare. Aujourd’hui la foule des voyageurs le cache par moments mais sa place ne varie pas. Tous les jours, à la même heure, il est là pour le train de huit heures trente-cinq. Il est huit heures vingt-sept. Il tient sa mallette noire, un doigt appuyé sur la serrure comme s’il craignait de la voir s’ouvrir et s’étaler. Il regarde les rails puis l’écran de téléviseur qui annonce l’arrivée des prochains trains. Il triture sa main droite enfoncée dans la poche, en exhibe un gant qu’il replace au fond du vêtement. Il est vêtu d’un manteau noir et long, au col bien rabattu sur une écharpe grise. Ses chaussures noires, méticuleusement cirées, luisent. Il fait parfois deux pas en avant, mais quand l’immobilité dans laquelle il se fige devient ankylosant, il fait deux pas en arrière. Les gens qui passent ne le voient pas. Ils le dépassent sans souci. Lui les dévisage mais son regard se pose au-dessus de leurs têtes. Il est attentif à la préparation du prochain geste à fournir. Les affiches hurlent en silence sur les murs. Les couleurs et les formes gesticulent sur des espaces immenses. Les sourires semblent si réels qu’ils éclatent au visage comme des fruits mûrs. La vie est débordante de blancheur, on y croque à pleines dents exposées. Le ciel derrière ces cheveux doux et lisses, colorés aux mille teintes proposées, le ciel est d’un bleu marin à vouloir s’y plonger. Le quai est gris bien que les lumières électriques jettent leurs taches rosâtres sur les visages où gicle l’éclaboussure de l’attente. Boire par rasades le temps qui s’écoule est la seule préoccupation. S’asperger de chaque seconde écoulée devient la seule hantise.
Le train arrive en gare. Un groupe bouscule le jeune homme. Il se repositionne, retrouve son équilibre, arrange le dérangement de sa mise en repoussant la mèche qui lui est tombée sur le front. Aucun agacement ne ride son regard. Il retrouve seulement sa place dans le grand mouvement de transhumance qui reflue vers les portières du wagon. Il s’enfonce dans les rangées de visages et de corps. La main appuyée aux montants des banquettes, il se fraye un chemin ; puis il s’immobilise. La rame du métro repart dans un soubresaut.
Un silence plus solitaire que celui qu’il occupait auparavant s’abat sur le quai. D’autres passagers arrivent en courant. Il sera là, le soir, harassé, avec sa mallette bien cadenassée, son manteau noir, attentif à reprendre son train pour rentrer. Les jours passent ainsi, puis les semaines puis les mois ; rien ne change, ni lui, ni le train, ni le quai, ni la gare. De l’autre côté de la rame, d’autres voyageurs attendent le train leur permettant de se diriger vers la direction opposée. De l’autre côté se joue la même pièce de théâtre.
N’y a-t-il que le vide, la longue errance auprès d’un néant qui se drape dans sa bure à capuche ? N’y a-t-il plus qu’à suivre la lenteur des pas feutrés de ce compagnon qui, en s’éloignant, dévoile ses pieds chaussés de sandales aux lanières de cuir ? La colonne soumise déferle dans les couloirs mornes, bruyants et encombrés. Les ombres s’attachent à poursuivre la foule mouvante, s’agrippant aux tuniques creusées de leurs habituelles pliures ; si usées, si vieilles, si familières que même le temps est un revenant qui retrouve ses affaires. Qu’y a-t-il au bout de cette marche incessante et véloce vers des directions chaque jour empruntées, répétitives comme des psalmodies sempiternelles ? Le couloir indéfiniment traversé s’étire si langoureusement que les murs n’ont plus aucune forme. La voûte qui l’enchâsse comme une nef faiblement éclairée par les cierges d’un fol espoir est-elle la porte de la dernière demeure ? Il est là. Mais que se passe-t-il tout soudain ?
Il est là mais il ne reconnait plus rien. Son regard jusque-là méditatif, se fixe sur le passage du quai opposé. Longue, mince, vêtue d’un grand manteau noir, une jeune femme le regarde. De son visage, on ne voit que les yeux ovales et brillants comme découpés dans la surface miroitante d’un lac gelé. Des cheveux noirs encadrent un fin visage perdu dans une écharpe grise. Elle a la main gauche posée sur un sac passé à l’épaule. La main droite s’enfonce dans la poche du manteau. Un wagon entre en gare, freine dans un cliquetis assourdissant de roues malmenées ; des portières claquent, le métro repart. Le quai est brusquement vide. Sur l’affiche collée au mur, le mannequin blond sourit de toutes ses dents blanches. La marque du rouge à lèvres s’étale sur toutes les affiches ; au bout de tant de jours de présence sur les murs, l’affiche a fini par s’emparer des subconscients. Les couleurs pourpres dansent la sarabande. Des voyageurs arrivent, prennent possession des banquettes, regardent tourner les aiguilles de leur montre. Cela, c’est l’ancien réflexe encore en vigueur chez certains, le mobile ayant tout transformé, gestes et usages. Le quai s’est fissuré d’une étrange et triste lézarde de lassitude.
Le lendemain, il est là ; il est arrivé avant l’heure où il arrive de coutume. Il est seulement huit heures quinze. Le train est toujours annoncé pour huit heures trente-cinq ; pressé, fébrile, il regarde sans cesse autour de lui ; déjà, il est mal boutonné ; sa mise générale laisse à désirer. Il a dû sortir en trombe de son logement et foncer jusqu’au quai. L’écharpe flotte sur son épaule et pour la première fois, le costume bleu marine est visible. La cravate est dénouée. Des mèches s’écrasent sur son front. Il a les sourcils froncés. Il a beaucoup perdu de sa tranquillité. Il contemple avec une fixité tendue le quai opposé. Quand sa main gauche a passé à la main droite la mallette cadenassée et quand dix fois de suite, le mouvement a dérangé le bon ordonnancement des plis de son manteau noir, un vent frais se fit tout soudain sentir. Un doute frileux voire affreux s’installa : le quai en face était vide. Il en a mal au cou de se tendre comme un arc désormais terriblement raide.
Pendant plus d’une semaine, le quai fut assiégé par toutes les affres de l’attente. L’homme n’arrêta pas de tourner et de retourner la tête dans toutes les directions ; à chaque instant, son corps tressaute comme happé par la flèche qu’il s’envoie à lui-même. Un groupe de voyageurs le bouscule. Il en est électrisé, sursaute puis s’affaisse comme si la douleur ne l’atteint pas parce qu’une autre, plus aiguë, le maintient éveillé ! Le wagon arrive en vrombissant. Il regarde à s’en écorcher l’œil le bord de l’autre quai. Il se penche jusqu’à ce que la rame s’immobilise. Il s’engouffre, pousse les voyageurs, parvient à scruter le quai opposé. De l’autre côté, tout est soudain très immense, le quai, les murs, les bancs, la coupole, les escaliers au lointain et les voyageurs aux visages flous. Il les dévisage, ces voyageurs, il les dépèce, il les poursuit de son regard coupant. Il se contorsionne en vain. Tout devient de plus en plus désert, tout s’écroule dans un silence dévastateur. Comme si des visages repoussent les capuches qui les isolaient et ne voient que des dunes à gravir, un autre voyage se présente, si fort, si oppressant que l’aventure est déjà acceptée. Il s’y engage. La caravane de l’espérance déploie ses silhouettes diaphanes à la recherche de l’oasis ouvert sur les palmeraies. Elle ondule sur la crête où des monticules de sable doré se tiennent en équilibre. C’est l’attente, la plus mordante, celle qui tenaille les entrailles. Il attend, il cherche et tout semble attendre aussi. Le regard se pose sur les larges ombres pour en être lui-même couvert. Une autre sorte d’hébétude s’installe où les gestes sont calculés, précis, achevés. S’il y avait un chemin constellé d’étoiles, la marche serait moins hâtive et aveugle. A la conscience du travail à réaliser, ne viendrait-il pas suppléer un jour une conscience autre, latente vers une essence frénétiquement recherchée ?
Un jour, elle se montra enfin sur le quai en face. Et ce fut une explosion, une déflagration ! Il s’embrasa, électrisé comme si mille épines le traversaient de part en part. Une joie effrayante se lit sur son visage. Il la regarde, grisé, enivré ; jusqu’au bord des cils, il est ivre de bonheur ; il est atteint d’une ivresse inouïe. Comme ils se ressemblent, tous deux !
Elle aussi a son manteau à peine ajusté, son écharpe de guingois, les cheveux décoiffés. Leur regard s’affole. Toutes les pensées s’y rejoignent et bouillonnent comme des geysers ; elle aussi débouche d’une longue errance, éperdue, elle aussi. Leurs regards se jettent dans l’entrebâillement des portières. C’est un jaillissement d’étincelles. Les étoiles s’allument-elles ainsi ? Dans le chaudron, la refonte du métal au contact d’un autre minéral a opéré : c’est une transmutation, une alchimie. Ils sont deux, soufflant dans une même corne. Plusieurs jours passent ainsi. Ils se sont parlé en se regardant. De regards avides en sourires ébauchés, de gestes prestement tendus, de pas osés jusqu’au bord du quai, à faire frémir les autres voyageurs alentour qui redoublèrent de vigilance, un petit monde tamisé s’installa autour de leur espace et veilla sur eux, avec bienveillance .
Dans cette structure de rames, de cliquetis de roues, d’infernal tumulte coule une source pure qui désaltère jusqu’à l’oubli, jusqu’à la paix, jusqu’à la guérison. Il se penche comme pour lui parler doucement à l’oreille. Et c’est comme une manne qui apaise toutes les faims. Ils se mettent à rire ! Et c’est comme si des choristes, des musiciens, des saltimbanques se mettent à former un orchestre géant. Dans ces yeux naguère éteints, des lumières se lèvent, des feux affolants s’illuminent. Ce sont les flammes crépitantes d’une joie qui existe, qui exulte. Ainsi un chœur fervent s’installe à tout rompre sur le quai de la gare. Si tout peut ternir et revivre, si tout peut apparaître et renaître des cendres, qu’une rencontre décisive guérisse tous les maux de la terre !
Dans cette gare qui ressemble à un enclos paroissial, la main tendue des sans-logis mendie des désirs frénétiques. Comme dans une lande brumeuse où les pierres des antiques bâtisses s’entrechoquent, mille paires d’yeux contemplent les vitraux irisés ; mille mains s’accrochent aux murets qui encerclent l’entrée du sanctuaire. Les silhouettes incertaines dans leurs surplis et leurs pourpoints hésitent. Elles s’arrêtent pour écouter le bruit lugubre venant de l’enceinte envahie par des êtres hagards, aux yeux rongés d’avoir quémandé. Qu’on nous sorte de l’antre, qu’on nous transporte, qu’on nous emporte, qu’on nous soulève vers des hauteurs où des places sont encore à prendre ! Le même souhait les étreint. S’il y avait une porte à ouvrir, ils l’auraient fait et ce qu’ils auraient trouvé aurait eu le même attrait que l’éclat d’une pépite d’or !
Tout aurait pris la couleur de l’or, plage, enclave, chapelle, montagne, cathédrale ! Il y a le même besoin dans tous les yeux, celui de palpiter du bonheur fou d’attendre sur le quai que surgisse l’autre personne. S’il faut marcher encore pour que tout se reconstruise, il le ferait lui qui a attendu le long du quai tous les jours, lui qui est descendu à toutes les stations, qui au bout du dixième s’est même précipité en direction d’une autre ligne pour suivre aveuglément celle qui a tout transformé. Il a pris un trajet jalonné de panneaux inconnus où s’étalent en lettres nouvelles les directions que son cœur demande. Que de routes parcourues !
Il revient comme toujours sur le quai tous les jours à la même heure pour prendre le train de huit heures trente-sept et elle l’accompagne désormais. Ils se tiennent par la main. Il est attentif, plein de légèreté, aérien ; elle est débordante de lumière ; il a des gestes empressés, elle a des sourires qui viennent du fond d’une grotte de tendresse. Il avance en paraissant sur le point de prendre son envol tant il attache son pas aux pas de la jeune femme. Il ne prend plus les gants dans sa poche. Il trouve dans les mains jointes la chaleur des mains entremêlées. Le train entre en gare. Ils montent dans un wagon, sans se presser, les yeux riant de la même pensée qui se blottit dans leurs manteaux.
Ma place contre la poutre qui relie deux bancs n’a guère changé depuis des années. Je vois passer les héros de tous ces mélodrames qui se font et se défont dans ce théâtre qu’est la gare aux rideaux de pierre. Le départ des jeunes gens m’a rendu plus seul et plus silencieux que jamais. Leur histoire, en gonflant les voiles de ma solitude, me pousse vers le large. J’ai de plus en plus du mal à trouver un seul accord juste sur ma guitare creuse. Les voyageurs s’en sont-ils aperçus ? Je ne leur propose plus aucun concert. La petite lueur orange tremble sur l’autel contre le décor foisonnant du retable. Des gens passent, silhouettes discrètes, se recueillent, tête baissée, mains cachées au fond des larges manches grises de leur scapulaire. Si le silence doit encore s’égrener sur moi, longtemps dans les corridors de l’oratoire, qu’il le fasse en transformant ma solitude en un chapelet de quiétude .

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Flore · il y a
Une belle nouvelle, j'aime particulièrement les dernières lignes très poétiques: "Ma place contre la poutre.....jusqu'à la fin.C'est beau .
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci de prendre le temps de visiter ma page.
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Flore · il y a
J'ai attendu le soir, je suis tranquille, et j'ai du temps. Je ne regarde plus la télé ou en replay. Si vous ne l'avez pas regardé, je vous conseille le Terre inconnue dans les Cévennes de cette semaine, superbe. Je vais vous mettre le lien.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci à vous .
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ok . J'irai me balader par là.