L'ALARME

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Ancien joli bébé (voir preuve), j'écris des nouvelles à la coloration un peu fantastique, des fantaisies littéraires, des courts romans, des essais, des livres de marketing. Pour du pas sérieux  [+]

Le Divin Signal d'Alarme retentit. Enfin, il ne retentit pas réellement, bien sûr. A dire vrai, il n'émit aucun son audible. Pas de sirène hurlante, pas de vrombissement sourd, aucune stridulation à vous vriller la tête. Pas plus de carillon, genre ding-ding-dong stupide, vous voyez ? Pas de crépitement joyeux non plus, ni de ronflement doux et discret, de grondement sourd, de cliquetis métallique, de tintement cristallin, de bourdonnement crispant. Non, rien de tout cela. Aucun vacarme assourdissant ni de tintamarre à vous arracher les oreilles. Pas plus que de stridence à vous racornir la cervelle. Ces manifestations bruyantes étaient réservées à Ses créatures.
Ce fut plutôt comme une sorte d'écho lointain dans l'esprit de Dieu. Une résonance silencieuse, un appel muet, une caresse superficielle. Comme un guetteur immobile et muet depuis des millénaires effleurant timidement l'esprit du Grand Architecte de l'Univers, sans oser manifester plus sa présence. Quelque chose du genre "Euh,... excusez-moi, Boss, mais il y a... comment dire... un petit problème. Vraiment désolé de Vous déranger, Patron, je sais que Vous êtes très occupé avec la création de nouveaux mondes, pour ne pas parler de la surveillance des plus anciens et tout ça, mais bon... Je crois que nous avons une petite difficulté...".
Le Créateur, à ce moment précis, admirait l'explosion d'une supernova dans la constellation du Cygne. Un spectacle superbe. Il comptait le faire suivre de la création d'un gigantesque trou noir, un de ces ogres monstrueux qui avalent goulûment des myriades de systèmes planétaires.
- Nom de Moi ! Pas moyen d'être tranquille ! Quoi, encore ?
Le courroux de Dieu était universellement connu et redouté. Et si le Créateur tenait à une chose, c'était à Sa réputation. Même si, à ce moment précis, Dieu baillait aux corneilles célestes, Il Se devait d'être agacé.
Aucune réponse ne Lui parvint, évidemment. Irrité de n'avoir à passer Sa divine colère sur personne, l'Être Suprême étudia la cause de cette alerte.
L'Eternel savait tout, bien sûr. Mais il y avait des priorités, et s'Il pouvait être en tout lieu à la fois, Il ne suivait pas à la loupe les tribulations de chacune de Ses créatures. Pour ce que ça avait de passionnant ! Il Lui arrivait de Se préoccuper davantage de la création de mondes éloignés, d'organiser la dantesque collision - magnifique spectacle ! - de deux galaxies, de surveiller l'évolution d'une espèce prometteuse, voire de coincer un divine bulle pendant un petit moment.
C'est pourquoi le Très-Haut avait mis en place, au fur et à mesure de Sa création, un certain nombre d'alarmes. Ces automatismes se déclenchaient dès lors que certaines conditions étaient réunies ou que des événements graves survenaient. Et l'un de ces divins mouchards venait d'alerter le Créateur.
- La Terre, encore la Terre, bien sûr ! Qu'est-ce que les hommes ont bien pu inventer pour Me contrarier ? Oh non !...
L'Eternel venait de constater la cause de l'alerte céleste. Cette alarme avait été mise en place des centaines de milliers d'années plus tôt, alors que l'espèce humaine n'en était encore qu'à la prise de conscience de sa propre existence.
- Voila le résultat d'une politique laxiste ! Le jour où J'ai inventé le libre-arbitre, J'aurais mieux fait de me casser une patte virtuelle...
La fréquentation de l'Humanité pendant une trop longue période avait donné au Créateur des tics de langage peu compatibles avec Sa fonction divine.
- Et pourtant ce n'est pas faute d'avoir donné de Ma Personne ! Je suis intervenu Moi-même un nombre incroyable de fois. Les apparitions dans le désert et le coup du buisson ardent, c'était pas mal... Et les voix célestes, ça en a remué, des foules !.. Et les Tables de la Loi gravées dans la pierre, ça avait bien marché, non ? Et le Déluge, c'était pas une bonne idée, peut-être ? Et les livres sacrés dictés paragraphe après paragraphe à l'oreille des Elus... Et les prophètes ! J'en ai fait sévir suffisamment, non ? Bon, d'accord, J'ai peut-être un peu forcé sur les prophètes à une certaine époque, mais c'était quand même une trouvaille superbe... Qu'est-ce qu'il leur fallait de plus ? Une apparition divine chaque matin au petit déjeuner ? Un miracle hebdomadaire à l'heure de leur journal télévisé ? C'est pas Moi possible, ce que les hommes sont stupides ! Quand je pense que c'est Mon œuvre !..


Dieu étudia les conditions de l'alarme qui avait troublé Sa quiétude.
- Le contrat était clair, il Me semble : Je leur accorde le libre-arbitre, donc la possibilité de faire le Mal. En contrepartie, ils doivent M'honorer, se repentir à intervalles réguliers, et ne pas oublier de faire le Bien de temps à autre. Ça n'était pas trop demander, pourtant !
Le Très-Haut dut se rendre à l'évidence : la Divine Alarme ne s'était pas déclenchée pour rien. A un moment précis, sur l'ensemble de la petite planète bleue, AUCUNE bonne action n'avait été réalisée ! Oh, des prières en veux-tu en voilà, bien sûr. Des centaines de milliers de fidèles à genoux ou prosternés, psalmodiant des incantations dans toutes les langues, pas de problème. Mais aucun acte réel de charité, aucune main tendue pour aider son prochain, aucun mouvement de compassion, aucune miséricorde active. Pas un seul geste de fraternité, d'altruisme, de générosité, de partage.
Le Créateur ne pouvait le croire. Il passa en revue la totalité des actes des hommes à ce moment précis, recherchant la plus infime action de bonté. La moindre piécette donnée à contrecœur à un mendiant Lui aurait suffi. Mais non, rien. Absolument et définitivement rien. Il éprouva un vague sentiment de tristesse, mêlé de rancœur. A un instant donné, l'étincelle divine n'avait donc brillé dans aucun des milliards d'esprits qui peuplaient la Terre. Cette constatation Le rendit un peu amer.


Alors le Grand Architecte se résolut à ce que chaque créateur se doit de faire lorsque sa création n'est pas parfaite. Faire et défaire... Avec une petite pointe de regret, Il décida la fin de l'expérience Humanité. Il fit soudain apparaître un trou noir à la périphérie du système solaire. L'ogre monstrueux, silencieux et implacable, fit tout d'abord disparaître les planètes extérieures, mornes et glacées. Et Dieu ne put S'empêcher d'éprouver un plaisir d'esthète lorsque le gigantesque gouffre atteignit la troisième planète et l'engloutit dans un effroyable puits sans fond.
On peut être d'essence divine et aimer joindre l'utile à l'agréable, non ?
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