Lait de discorde

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente  [+]

Image de Automne 19

 

Moi, du lait, j'en avais.
Je pleurais mon petit, à peine né, parti au pays du grand repos.
Ma maîtresse m'a dit : Johanna, parce qu'elle m'appelle Johanna ; mon vrai nom de là-bas, de l'autre côté de l'océan, c'est Amina. Elle m'a dit : je n'ai pas assez de lait, tu vas nourrir mon enfant. Et, tout en me parlant, elle glissait ses mains baguées le long de sa poitrine.

Moi, mes seins, tout pleins qu'ils étaient, ils lui ont dit merci au petit monsieur. Albert, c'est comme ça qu'ils l'ont baptisé. Albert, je l'ai aimé tout de suite. Bertie, je murmurais, tandis qu'il tétait, promenant doucement mes doigts sur ce petit corps confiant. Tout bas, je l'appelais Bertie, jamais quand sa mère était là. Un jour, elle m'a giflée : c'est Albert, je t'interdis de dire Bertie, ça fait peuple. Voilà ce qu'elle m'a crié.

Comme c'était à moi de m'occuper de l'enfant, les maîtres m'ont fait dormir près de lui. Je n'étais jamais montée là-haut. Quand j'ai vu la chambre avec ses meubles tout cirés, ses miroirs qui me regardaient, ses tapis plus doux que l'herbe au printemps, et le berceau tout plein de tulle blanc, je restai bouche bée. Plus question d'aller pieds nus, on m'a donné des sandales. Et puis, tu vas m'enlever ces nippes qu'elle m'a ordonnée, et mettre des habits civilisés. Toute fière, je me pavanais devant mes compagnes de cuisine que j'allais laisser à leurs fourneaux.

Seulement, je devais être là jour et nuit. Alors, avec mon homme, pas moyen de se rencontrer le soir au retour du coton. Parfois, la nuit, quand le petit s'était endormi, j'arrivais à me faufiler dehors et je courais vers notre case où je me jetais dans ses bras. Le souvenir de notre fils était toujours là et nos larmes coulaient. Après l'amour, je me hâtais de rentrer. Gare à moi si on m'avait surprise !

Le soir, pour endormir l'enfant, je lui fredonnais les berceuses que ma mère me chantait du temps qu'elle était encore avec nous.
Parce qu'un jour, elle est partie. Avec mes sœurs. On les avait vendues. Seul, mon père est resté. J'avais 7 ans. Si j'ai pleuré ! Où sont-elles maintenant ? Dieu seul le sait...

Il a bien fallu continuer. Plus tard, avec Sékou, on s'est bien plus et on nous a laissé nous marier. Puis, notre petit est arrivé. Pour aussitôt nous quitter.

Alors, mon Bertie, je le cajolais comme le mien et, je peux le dire, « Jana », comme il m'appelle, il l'a prononcé avant « Maman », ça, j'en suis sûre. D'ailleurs, quand il avait du chagrin, ce n'est pas vers elle qu'il allait, mais dans mes bras qu'il courait se blottir.

Un jour, je l'ai emmené sur mon dos dans un pagne. Quand elle nous a vus, sa mère est entrée en fureur : tu n'es pas folle ! On n'est pas chez les sauvages ici, qu'elle a hurlé. Il n'y avait plus qu'à se rabattre sur la poussette.
Ce n'est pas ce que sa mère soutient, mais c'est avec moi qu'il a fait ses premiers pas.
Et puis, il a su marcher. Je lui tenais sa menotte et nous nous promenions dans la plantation. Là, entourant la grande maison, les feuillages nous faisaient de l'ombre, pas comme dans les champs de coton où peinait mon Sékou. Nous longions les massifs, arrosés chaque matin par le jardinier et j'apprenais au petit le nom des fleurs : hibiscus, jasmin, frangipanier. Comme il était drôle quand il répétait les mots avec application ! Et, pendant que sa mère ne nous entendait pas (elle disait que c'était des sornettes), j'en profitais pour le faire rire ou trembler avec les légendes qu'on raconte chez nous.
Un jour que le garçon jouait avec le chien dans le jardin, je finissais de ranger sa chambre lorsque j'ai entendu les maîtres dans la pièce à côté. Ah, je me souviens de ce qu'elle a dit, la méchante femme : « Charles, cet enfant ne parle pas correctement. C'est la faute de cette négresse qui ne sait pas s'exprimer. Ton fils a 7 ans, il est grand temps, maintenant, qu'il apprenne avec un précepteur. Il n'a plus besoin de Johanna qui le traite comme un bébé, je vais la renvoyer aux cuisines. »
La garce ! Comme si je n'existais plus... Je l'aurais étranglée !

Quand il a su ça, mon Bertie, il n'arrêtait pas de crier : je veux Jana, je veux Jana !
Pour le calmer, sa mère a bien été obligée de céder. Elle a fait un marché. Si tu es sage et que tu écoutes bien ton précepteur, elle lui a dit, tu pourras passer voir Jana chaque soir à la cuisine. Tu descendras chercher ma tisane et tu me l'apporteras. Voilà, obligés de s'embrasser à la sauvette. Et juste cinq minutes. Ah, elle me le paiera ! Je suis allée visiter Awa, la vieille guérisseuse et j'ai fait bon usage des herbes qu'elle m'a données.

Le premier soir, quand mon Bertie est venu, j'étais bien heureuse. Il aurait voulu voir valser son précepteur avec sa grammaire et son livre de calcul. Finies les promenades, il fallait rester assis à étudier toute la sainte journée. Alors, nous avons décidé d'un secret entre nous : je passerai en douce chaque après-midi lui faire un petit coucou par la fenêtre.

Et quand il venait pour l'infusion, il y avait toujours une friandise pour lui : un beignet au sucre, de la tarte à la cannelle, une crêpe vanillée...

Un matin, ma maîtresse s'est trouvée mal et nous l'avons portée dans son lit. Son teint était devenu plus gris que le sol assoiffé et la fièvre brillait dans ses yeux au fond de ses orbites toutes bleues. Chaque jour, elle s'affaiblissait. Un soir, le maître fit chercher le prêtre.
Alors, ce fut fini.
Je m'empressais de faire disparaître la dernière tasse de tisane vide au fond de laquelle se desséchait une auréole jaunie.

Le Bon Dieu m'a-t-il punie ? Hélas, je fus bien vite séparé de mon Bertie que son père décida d'envoyer en pension.
À peine un an plus tard, j’eus la grande joie de mettre au monde une petite fille, Bintou.

Chaque trimestre, Bertie revenait, réjoui de retrouver sa maison et ne manquait jamais de venir me couvrir de baisers.

Et puis, le garçon a grandi. Ah, mon cœur saigne quand j'y repense ! Il ne se précipitait plus vers moi dès qu'il arrivait : les tendresses de Jana, les sucreries et les coucous ne l'intéressaient plus.

Heureusement, Bintou était là qui prit tout mon amour.

À la fin de ses études, Bertie s'était fiancé. Il épousa une jeune femme qui m'ignora.
Jusqu'au jour où elle donna naissance à un garçon.
Bintou, elle aussi venait d'accoucher. Alors, cette femme, comme ma première maîtresse, refusa d'allaiter.

Bintou, du lait, elle en avait...

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Un petit mot pour l'auteur ? 43 commentaires

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Burak Bakkar · il y a
Bravoo ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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JACB · il y a
Quelle histoire bouleversante Emerillon ! Elle nous replonge dans le contexte de l'esclavage ,l'écriture s'accorde bien au ton de la narratrice et à sa condition de servante noire qui pâtit de l'humiliation de sa maîtresse blanche . Cette même servante qui pourtant donne tout son amour ...Un destin sobrement raconté qui touche infiniment. Merci Emerillon.
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Emerillon · il y a
Une réaction un peu tardive à vos éloges. Merci JACB votre commentaire me touche beaucoup. A bientôt.
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Sandrine Michel · il y a
Un récit émouvant joliment écrit
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Emerillon · il y a
Merci Sandrine d'être passée.
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M. Iraje · il y a
L'Histoire est un éternel recommencement. Et j'ai ressenti entre les lignes cette forme de résignation et de fatalisme, propre aux exploités d'un système vu comme "supérieur".
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Emerillon · il y a
Merci Iraje
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Emerillon · il y a
Merci, Artvic, de votre enthousiasme...
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M BLOT · il y a
Époustouflante histoire ! Merci à vous . +5 étoiles
En lice Poésie , "Première page"

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Emerillon · il y a
Merci, Lililala.
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Lililala · il y a
Très touchant...
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Zouzou Z · il y a
On reprend les mêmes et on recommence ! Mes voix
En lice , Le cridu feu...

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Emerillon · il y a
Merci, Zoulou de votre passage.
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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce texte fort, plein d'émotion, et qui donne à réfléchir.
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Emerillon · il y a
Oui,merci, Virgo, de vos voix.
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Virgo34 · il y a
Mon "Coup de Chaleur" , que vous avez soutenu lors des qualifs. est en finale. Irez-vous confirmer votre soutien ? Merci.

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