Laissez-lui...ses étoiles.

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Prof de Lettres pendant de nombreuses années, l'âge de la retraite me laissa, enfin, le temps d'écrire. Mon site : www.nicolemallassagne.fr Ecrire, tenter d'approcher le réel, de dire  [+]

Il était une fois...

Il était une fois un petit enfant fier d’entrer à la grande école pour apprendre à lire. Il y découvrit un nouveau monde. La première journée il répondit « Ça va » aux questions pressantes de ses parents. Le deuxième jour, il haussa les épaules. Le troisième jour il annonça que l’école était terminée pour lui. Il fut donc fort étonné, quand ses parents, le lendemain le réveillèrent pour aller en classe. Il avait bien dit que c’était terminé ! On l’y traina de force, il n’avait pas le choix, l’école était indispensable, obligatoire !

Il s’était fait une joie de cette rentrée. Il serait parmi les grands, il apprendrait à lire, il comprendrait enfin tout ce qui l’étonnait autour de lui et qui lui faisait poser tant de questions. Pourquoi le soleil le jour, la lune la nuit ? Pourquoi le vent secoue les arbres ? Pourquoi le tonnerre gronde dans le ciel avec des éclairs ? Il découvrit une maîtresse qui criait toute la journée après ses camarades qui ne tenaient pas en place et n’avaient rien à faire des consignes que lui, suivait à la lettre, attendant en vain le calme pour poser toutes les questions qui dansaient dans sa tête. Déçu, il voulut rester chez lui, tranquille, il était grand on pouvait le laisser seul ! Ce ne fut pas possible.

Heureusement, il se trouvait face à la grande baie vitrée qui donnait sur un parc. Il oublia la classe, la maîtresse, le bruit, passa ses journées dans les arbres, à repérer les oiseaux, à chercher les écureuils, à regarder les branches lui faire signe, il apprit leur langage à défaut de l’apprentissage de la lecture. Il finit par se faire repérer par la maîtresse ; il était sage, ne bougeait pas, ne bavardait pas, ne suivait plus aucune consigne, la tête ailleurs. Le premier trimestre arrivait à sa fin, aucune amélioration. Elle demanda à voir ses parents. Ils furent désolés d’apprendre que leur fils était continuellement dans la lune, souriant, la tête dans les étoiles !

Elle racontait n’importe quoi ! La lune, les étoiles c’était la nuit ! Elle n’avait même pas vu qu’il jouait avec le soleil qui brillait sur les feuilles mouvantes, qu’il parlait aux arbres, retrouvait les oiseaux de la veille par leur plumage, leur attitude. Observait le couple de merles qui avait pris possession du jardin. Il n’écoutait plus, ne souhaitait pas s’expliquer, les grandes personnes ne comprenaient rien. Il repensait aux recherches qu’il avait faites, hier soir sur l’iPad de sa mère, il avait retrouvé ses oiseaux compagnons d’école, il connaissait tout sur leur vie. Ne vous étonnez pas, bien sûr il savait lire, personne ne s’en était aperçu ! Il avait appris en quelques jours en se rebranchant sur la classe car il voulait faire des recherches, l’apprentissage fut rapide, depuis la rentrée il entendait ses copains ânonner !

Ses parents le secouèrent, il n’écoutait rien, comme d’habitude. Ils lui répétèrent ce que la maîtresse venait de suggérer ; une tablette pour l’apprentissage de la lecture, fixerait peut-être son attention. Il regarda la maîtresse, étonné. Il lui sourit, bien sûr qu’il était d’accord, il leur promettait même d’apprendre très vite à lire. C’était la première bonne idée de cette maîtresse à son égard, elle remontait dans son estime. Il suggéra même la taille de la tablette, une petite, plus petite que celle de sa mère, ainsi il pourrait l’avoir partout. Et elle ne serait qu’à lui ! L’idée fut acceptée, pour une fois qu’il collaborait à un projet ! Bien sûr qu’il l’apporterait à l’école.


Sa vie changea ; il n’avait plus la tête dans les étoiles, disait sa maîtresse, il participait au travail en classe avec sa tablette. C’était faux, mais il donnait le change. Il participait quand elle le sollicitait, sans cela il naviguait sur sa tablette dans les recherches faites la veille, qu’il avait gardées dans une application, pour les lire hors connexion. Il était imbattable sur les arbres du parc, les oiseaux, les écureuils. Alors il passa à autre chose. A force de lui parler de la lune dans laquelle il se perdait, la tête dans les étoiles, il voulut en savoir plus. Il fit des recherches, se perdit dans l’espace. Un monde qui ne semblait avoir aucune limite, était-ce possible ? En classe on leur faisait tout mesurer !
Il grandit, il comprit.

Il était une fois, en terminale scientifique, un jeune homme qui travaillait beaucoup. Il fallait bien avoir les pieds sur terre pour garder la tête dans les étoiles. Il fallait la protéger, la sauvegarder cette terre ! Ses camarades se passionnaient pour le foot, la musique, les chanteurs à la mode, les sorties en bande. Il ne se plaisait que chez lui, seul. Il excellait en Math, physique, Chimie. Il savait combien il aurait besoin de ces matières pour partir dans l’espace. Il avait compris, sans encore pouvoir le formuler, qu’il fallait s’éloigner de ce qu’on aime pour mieux le connaître.

On se battait sur terre pour un territoire, une religion, des idéaux frelatés, le pouvoir, l’argent. L’homme était capable des pires atrocités, le terrorisme sanglant gagnait le monde. Des fous entraînaient des troupes derrière eux. La folie des hommes accélérait le changement climatique, la désertification, les crises économiques, jetant des foules sur les dangereux chemins de l’exil. Ce monde avait toujours été fou, le progrès n’arrangeait rien, il lui donnait de nouvelles folies, à la mesure de ses découvertes.

Il eut une révélation en regardant une émission de télévision, l’Odyssée spatiale. L’Agence spatiale européenne, le Centre national d’études spatiales en France, les Agences spatiales américaine, canadienne et japonaise, avaient demandé aux astronautes de réaliser plus d’une centaines d’expériences, en vivant six mois dans la Station Spatiale Internationale. L’astronaute français, Thomas Pesquet, vivait dans l’espace, depuis le 17 novembre 2016, il redescendrait en mai 2017, six mois près des étoiles, il envoyait des images fabuleuses de la terre.

Sa vie changea, tout s’inversa. Une photo de la terre sélectionnée sur Facebook, agrandie, occupait une partie d’un mur de la chambre du lycéen. Il était fier en écoutant Pesquet parler de la terre. Ce héros des temps modernes confirmait ce que lui, petit lycéen, avait appris tout au long de ses recherches et le montrait avec de sublimes images. Ils admiraient, tous les deux, les lumières de la terre, leurs nouvelles étoiles !

Du vaisseau ils voyaient la terre défiler, protégée par cette mince couche d’atmosphère qui ne faisait que cent kilomètres d’épaisseur, protection dérisoire à l’échelle de cet univers sans fin ! Et de là-haut, que préférait-il admirer ? Les étoiles éclatantes de lumière qui défilaient à une vitesse vertigineuse ? Non, comme ce lycéen dans sa chambre, sur ce poster ridicule, Thomas Pesquet préférait regarder la Terre, spectacle magnifique, aux formes et couleurs variées. Elle passait, repassait, offrant en accéléré, des successions de jours et de nuits plus féériques les unes que les autres dans une apparente lenteur, majestueuse. Il n’apprenait rien qu’il ne savait déjà sur la pollution, la déforestation de notre planète, mais « il ressentait ce qu’il savait » et tentait de nous communiquer ses sensations à travers ces images d’une splendeur tragique qu’il partageait avec nous, prenant sur ses temps libres ces photos qu’il transmettait sur les réseaux sociaux pour que la société en prît conscience, pour faire rêver.

Ces hommes risquaient leur vie pour l’humanité. Entre les dangereuses sorties dans l’espace, leur travail dans les laboratoires de l’ISS - recherches en biologie, sur les technologies sans fil, travail sur les scaphandres... - occupait tout leur temps. Quelle beauté, quelle magie de voir s’approcher de la station, le cargo de ravitaillement Cygnus ! Il repartirait, chargé de déchets, pour brûler en rentrant dans l’atmosphère. Un traitement des déchets radical ! Quittant cette terre malade de la folie des hommes, ils nous montraient la beauté, la poésie, la fragilité de la planète terre, loin de l’emprise des humains, aux combats misérables, fourmis ridicules, dans cet espace sans limites.

Ce qui fascinait l’adolescent c’était cette mise en commun des moyens pour réaliser un projet qui concernait finalement la vie de chaque homme. Il ne pouvait que remercier ce héros qui avait su lui montrer le vrai chemin. Il se rappela la critique qu’il avait tant entendu, « Toujours dans la lune, la tête dans les étoiles » il savait maintenant qu’il avait eu raison. Il faisait partie des hommes qui rêvaient pour mieux vivre ; ces scientifiques-explorateurs risquaient leur vie pour un rêve insensé, aller un jour sur Mars. Il rêva avec Pesquet « aller sur Mars pour apprendre la vie. »

Il annonça à ses parents qu’il savait ce qu’il voulait faire, astronaute. Ils n’avaient pas bien compris. Il voulait devenir cosmonaute ? Oui, c’était cela, voyageur de l’espace, membre d’un équipage d’un véhicule spatial, pour aller un jour sur Mars. Ils se regardèrent, il n’était plus dans la lune, la tête dans les étoiles, il allait maintenant sur Mars ! Et pourquoi ce choix ? Il leur expliqua qu’au delà de la politique, de l’actualité, qui montraient la faiblesse, les faiblesses de l’Homme, il y avait deux combats essentiels, liés, pour la sauvegarde de la Terre, de l’humanité, les sciences et la protection de l’environnement. Deux domaines importants dans les recherches des astronautes. La preuve que ce combat était primordial, la recherche spatiale permettait aux hommes de mettre en commun leurs savoirs, leurs efforts, d’investir d’énormes capitaux dans un fabuleux projet. Il existait une Agence spatiale européenne, une Station Spatiale Internationale, alors que les politiques n’arrivaient même pas à construire une petite Europe ! Il ferait comme Pesquet. Il espérait pouvoir entrer à l’Ecole Nationale Supérieure de l’Aéronautique et de l’espace à Toulouse après une classe préparatoire aux grandes écoles.

Ils ne dirent rien. Leur fils continuait à rêver. La terre, la lune ne lui suffisaient plus, il voulait conquérir l’espace, où cela allait-il l’amener ? Ils le regardaient sans comprendre.


Il était une fois...
Il était une fois, un jeune adulte qui était mal dans sa peau.
— Tu m’écoutes ? Tu es encore dans la lune ?
Il sourit.
— Bien sûr que je t’écoute, je ne fais que cela !
Ce qu’elle ne savait pas, c’était que cette phrase qu’elle lui répétait sans cesse réveillait en lui son enfance. « Ce n’était pas la meilleure façon de le fixer dans ce présent » ! Mais cette réflexion il la gardait secrète, il avait tenté de la partager avec elle, un jour, il y avait longtemps, elle avait oublié, heureusement ; lui, pas.
« Ce n’est pas la meilleure façon de me fixer dans ce présent ! » phrase anodine qui avait déclenché une tempête, il ne s’y attendait pas. Alors au lieu d’expliquer pourquoi cette petite phrase, il se tut. La tempête devint un ouragan, tournoyant dans le vide qu’il lui offrait. Elle avait mal devant ce mur de silence, d’incompréhension ; il souffrait de sa solitude. Chacun sa peine. Si la joie se partage, la douleur se garde jalousement. Peut-être qu’on existe grâce à elle ! Ce qui est certain c’est qu’on y tient !

Oui, cette phrase réveillait en lui son enfance, combien de fois l’avait-il entendue, à la maison, à l’école, au collège, même au lycée...jusqu’à ce jour ! Oui il est...ailleurs, et ce qui dérange c’est que l’interlocuteur, s’il ne sait où il est, sait, qu’il est à mille lieues de lui ; sait qu’il fuit. Lui ? Non, ce qu’il représente, ce monde auquel il appartient. Ce présent en grande mutation, la souffrance de cette planète, les horreurs de cette vie. S’adapter ou disparaître, comme l’a déjà démontré l’évolution des espèces.

Il venait de faire de brillantes études à Toulouse, suivies d’un master aéronautique et espace au Canada. En 2028 il obtint sa licence de pilote de ligne après une formation à Air Monde. Une formation indispensable, mais, il avait envie... Il n’en parla pas à ses parents, ils le croyaient enfin raisonnable, vivant comme tout le monde. Fiers de sa réussite professionnelle, ils ne comprendraient pas, seraient inquiets. Il n’en parla pas à sa compagne qui voulait l’inscrire dans un schéma de vie traditionnel. Après des études réussies, un travail intéressant, il fallait penser aux enfants.

Il se souvint de son enfance, de son adolescence, de ses rêves. Quand il regardait autour de lui, les hommes continuaient à se déchirer. Les sociétés se battaient toujours pour répartir le travail, pour réduire la pollution. Elles constataient, impuissantes, le réchauffement de la planète, la désertification. Les populations continuaient à se déplacer, fuyant les guerres, les famines. En onze ans, rien n’avait changé, on regardait les problèmes que l’on connaissait mieux sans se donner les moyens pour appliquer les solutions. Et quand un politique, visionnaire, voulait réformer ce monde, on le faisait taire. Chaque pays, chaque continent luttait contre son voisin, la guerre était dans la nature de l’homme. Evoluer ou disparaître, l’homme était en train de se détruire par des guerres de religion, idéologiques, économiques... Destruction de l’homme par l’homme. Mais onze ans, ce n’était rien à l’échelle des planètes ! Il fallait donc garder espoir en se tournant vers l’avenir !

Les pieds sur terre, mais la tête dans les étoiles pour conquérir l’espace, un rêve d’enfant. Il se souvint de Pesquet, de ses rêves d’adolescent, aller sur Mars. Il se sentit revivre. Si pendant ces onze années les gouvernements n’avaient pu mettre en place des solutions aux activités néfastes des sociétés sur la dégradation de la terre, l’extermination des populations, l’espoir résidait, dans les recherches spatiales qui en onze ans avaient fait d’énormes progrès, dans l’Art qui prolongeait les rêves de ces êtres, tutoyant l’infini. Les laboratoires des trois Stations Spatiales Internationales avaient conjugué leurs moyens pour des découvertes révolutionnaires. Progrès dans le stockage de l’énergie solaire, son transport, progrès dans la récupération de la moindre goutte d’eau et son utilisation dans les déserts. Et ce n’était qu’un début ! Les mers, les océans dont on avait jusqu’à présent réduit les ressources allaient devenir une source inépuisable d’énergie et de nourriture, un habitat non polluant. Sans parler des découvertes biologiques, médicales qui permettaient déjà une espérance de vie importante et toujours grandissante. L’homme vivrait plus longtemps, se jouant de l’espace et du temps, créateur, admirateur, d’un monde infini ou la Culture, l’Art, magnifierait cette pulsion de vie qui pourraient laisser au second plan cette pulsion de mort qui avait, jusqu’à présent, régi l’humanité.

La tête dans les étoiles, mais les pieds sur terre. L’humanité continuait à vivre scindée en deux. Les seigneurs et le peuple d’autrefois avaient laissé la place aux riches et aux pauvres de jadis, aux nantis et aux démunis d’hier, et aujourd’hui aux artistes-scientifiques et aux autres ! Les hommes de sciences, de l’Art, tournés vers les grandes révolutions scientifiques et culturelles, tournés vers l’avenir, regardaient ces hommes, qui n’avaient plus rien en commun avec eux, pour lesquels on ne pouvait plus rien, se détruire de plus en plus rapidement, espèce en voie de disparition. Un monde en pleine mutation. Evoluer ou disparaître. Des hommes mouraient victimes de la pollution, de la famine, de la guerre, de catastrophes naturelles, fléaux de ce vieux monde en perdition, laissant la place à ceux qui s’unissaient pour occuper l’espace, les fonds sous-marins, pour participer à cette grande aventure de l’humanité qui se préparait à vivre mieux, à accueillir d’autres civilisations venues de galaxies lointaines puisqu’on venait de réduire les distances par d’importantes découvertes technologiques, et d’avoir la preuve sur d’autres planètes, de vies différentes, étonnantes, qui feraient faire un bond à nos recherches.

Le vieux monde mourait, dinosaure qui n’avait pu s’adapter, laissant la place à ceux qui avaient su garder la tête dans les étoiles. Un nouveau monde naissait, un monde de Culture, d’Art, de Paix.

Il rêve ? Oui, et alors, laissez-lui ses étoiles !
L’Homme se meurt, vive l’Homme.

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Regine Fournon · il y a
Et ce jeune homme a-t-il reussi à vivre ses rêves? Un conte optimiste qui nous fait penser que tout est encore possible.
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M. Iraje · il y a
Un rêve palpable … !
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Felix Culpa · il y a
Un beau récit, un conte contemporain, qui nous plonge la tête dans les étoiles et qui nous rappellent qu'il est toujours beau de croire en ses rêves ! Un petit bijou de la littérature ! Je vous invite à découvrir mes oeuvres en concours !
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Nicole Mallassagne · il y a
Et parfois les rêves rejoignent la réalité.
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Didier Poussin · il y a
Au pays des rêves