L'air du matin

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À travers les émotions et le fil des pensées de ce vieux monsieur, l’auteur nous offre un instant de vie touchant, rédigé d’une plume fluide

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Victor ouvre les yeux, il est 5 h 30, il fait encore nuit, mais son cœur est déjà lourd. Encore un jour à vivre. Il se redresse jusqu'à ce que la pointe de ses pieds touche le sol tout en restant assis sur le rebord du lit. La manœuvre est trop rapide et sa tête se met à tourner.
Il va falloir attendre un peu avant de se lever. Il met ses lunettes et saisit son smartphone. Il commence par les infos de la nuit sur la guerre en Ukraine. Ses doigts malhabiles parcourent l'écran tactile entrainant l'apparition de quelques messages fugaces.
Depuis qu'elle a éclaté, il n'est plus le même. Les souvenirs remontent en lui comme si celle de 39 s'était terminée hier. Celle qui vient de commencer est encore un peu loin, mais ses peurs à lui sont à nouveau bien réelles. Il jette un regard à la fois rassuré vers la petite armoire dans laquelle reposent ses fusils, témoins des périodes fastes où il chassait.
C'est décidé, il va racheter quelques boites de cartouches et commencer à stocker un peu de nourriture. On ne sait jamais. La dernière fois, ça a commencé de la même façon, c'était loin en Pologne, personne n'y croyait et tout d'un coup la guerre était là.
Il est presque 6 h, sa tête ne tourne plus. Il se lève et marche lentement jusqu'à la salle de bain. Il brosse des dents qui ne sont plus les siennes depuis bien longtemps. Il passe un gant délicat sur sa peau de parchemin. Le dessus de ses mains est parsemé de taches brunes comme si la terre, impatiente, avait commencé son travail. Il soupire, quitte la salle de bain sans avoir pu réparer du temps l'irréparable outrage et se dirige vers la cuisine.
Sur son trajet, des lampes s'allument puis s'éteignent, des radiateurs s'enclenchent, des volets se lèvent.
Victor n'appartient pas à cette époque, toutes ces choses autour de lui fonctionnent sans qu'il comprenne précisément comment. Rien n'est plus comme avant.
Avant c'était simple. Il était jeune et n'avait besoin de personne. Il pouvait marcher, courir, danser... Le monde était facile à comprendre. Avant c'était mieux, avant c'est toujours mieux !
Aujourd'hui, il entretient péniblement un semblant d'espoir qu'il essaie tant bien que mal de vendre à ses proches sur de prétendus voyages qu'il aimerait réaliser, lui qui n'a jamais quitté son pays en près d'un siècle.
Mais alors de quoi cet espoir est-il le nom ?
D'un dernier baroud, d'un doigt d'honneur à la mort, d'une épitaphe ? Oui et de l'envie de le hurler !
Partir, et même s'il devait ne jamais revenir, mourir en flamboyant comme il a toujours vécu. Voilà une pensée qui donne du baume à son cœur dans l'air du matin !
Il déteste cette forme de condescendance attentionnée qu'on lui sert tous les jours laissant entendre qu'il ne sait plus faire les choses, qu'il ne les comprend plus et qu'il faut qu'il soit assisté. Il savait comment faire autrefois alors il n'y a qu'à revenir comme au temps de sa jeunesse et tout ira bien.
Il marche dans le long couloir de la vie depuis plus longtemps que bien des hommes alors il sait. Il sait qu'en avançant la lumière s'estompe, les gestes s'affaissent et la vue se brouille. Il n'a plus aucun avenir entre ses mains et ses souvenirs se sont barricadés dans sa tête.
Régulièrement, il se demande quand est-ce que la mort va arriver et comment elle va le surprendre, alors il veut être vigilant de tout. Ce sera sans doute sans prévenir parce qu'elle n'a aucun honneur cette garce.
Une chute dans l'escalier, un médicament oublié, une glissade dans la salle de bain... En attendant, il replie un tapis trop glissant et protège les coins saillants de ses meubles cirés.
Comme pendant la guerre, il guette l'ennemi qu'il ne voit pas, mais qu'il sent roder chaque jour un peu plus près de lui. Personne ne peut lui venir en aide, c'est le combat d'un homme seul, le dernier. Celui que l'on perd avec honneur, comme un gladiateur qui entre dans l'arène.
Alors, puisque tout espoir est vain, il y a des jours où il préfèrerait engager le combat et qu'on en finisse : grimper sur une chaise, débouler dans l'escalier ou se servir dans l'armoire à fusils.
Le problème c'est Madeleine, son amour de toujours, son rubis, serti dans une chaise roulante quelque part dans le labyrinthe d'une maison de retraite. Madeleine, c'est sa vie, la vraie, 70 ans de souvenirs légendaires à peine tamisés pour ne garder que le meilleur.
Partir ça serait l'abandonner alors il va rester jusqu'à son dernier souffle, à elle. Après, il lui emboitera le pas comme il l'a toujours fait. Il fermera la marche, celle de deux enfants nés entre deux guerres et qui se sont aimés à la première rencontre. Lui, fort comme un dieu du stade et elle, vive comme un torrent du Vercors.
Mais là, il a beau fixer ses grands yeux verts, il n'y a plus qu'un petit filet d'eau qui se perd dans les méandres d'un Alzheimer assassin.
Elle n'est déjà plus qu'un fantôme dans ce corps qui dérive. Il n'était pas préparé à cela. Il pensait que tant que les gens à qui l'on tient étaient présents on pouvait les aimer et qu'une fois partis, on pouvait les pleurer. Mais là, c'est un supplice. Madeleine est toujours là, mais sa mémoire se consume et la fumée pique les yeux de Victor.
Alors, là aussi, il se met à guetter, un geste, une parole. Madeleine doit le sentir alors comme les mots ne sortent plus, elle chante en se disant que peut-être il arrivera à comprendre ce qu'elle ne peut plus lui dire. Les mots sont parfois comme des mélodies.
Mais Victor n'aime pas qu'elle chante, ça lui donne un air de misère qu'il ne peut supporter.
Et puis il y a les enfants qui n'en sont plus vraiment, mais qu'il continue à appeler ainsi. Ils sont désormais les témoins du premier cercle. Ils voient la peine des derniers kilomètres. Ils ne cessent de dire que ça va aller, mais pleurent en secret à l'abri des regards.
À être trop près de l'impact d'une bombe, on peut être soufflé. Victor le sait, mais il a du mal à leur dire tant leur présence est devenue vitale. Les enfants le savent aussi, ils en ont accepté le principe, mais n'arrivent pas à lui dire tant leur gorge est serrée.
Victor regarde ses arrière-petits-enfants. Ils portent bien son nom, mais il les connait peu. Il y a trop d'années d'écart, ils ne feront que se croiser. Les parents le savent alors ils prennent des photos pour témoigner de l'instant, ça aidera plus tard à raconter l'histoire.
Et Dieu dans tout ça ?
Victor a toujours dit qu'il ne croyait en rien, qu'une fois mort c'était terminé. Mais aux tréfonds de son être, on peut entendre le murmure de ses petites prières pour Madeleine. Si l'espoir est la dernière chose qui meurt chez l'homme, alors Victor en est bien un !
Mais il ne le dit à personne, il a toujours pensé que croire était une faiblesse et il est en train de réaliser que c'est exactement le contraire. Comme quoi, on apprend à tout âge.
Dimanche c'est l'anniversaire de Madeleine. Tout le premier cercle est présent. Victor prend le temps de parler à chacun comme s'il voulait bénir tout le monde. Il soulève de terre les enfants les plus légers et serre les autres contre lui, un par an, le temps d'un baiser sous le crépitement fade et silencieux des téléphones qui iront déverser leur récolte dans de lointains nuages.
Il raconte encore une fois ce souvenir d'enfance, quand une grenade allemande a détruit la chambre des parents avenue Duchenne.
Les enfants, indulgents, ne lui diront pas qu'ils connaissent l'histoire par cœur. Et lui ne leur dira pas qu'il le sait, mais que ce souvenir est si marquant pour lui qu'il veut absolument qu'ils s'en souviennent.
Il passe un bon moment et le voilà qui se surprend à espérer à nouveau. Derrière ses lunettes embuées, il arrive à distinguer chez les uns et les autres quelques traits de ressemblance qui lui font chaud au cœur : un sourire de tombeur, la couleur d'un regard, la verve d'un gavroche, la forme d'un visage.
Madeleine et Victor sont là deux fois, une première fois de chair et d'os et une seconde fois par petites touches disséminées entre tous.
La mort n'existe plus.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'ai adoré cette nouvelle, merci !
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Pierre-André Martin · il y a
Merci beaucoup.
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Martine Szereda · il y a
C'est très beau, écrit avec le coeur et beaucoup de talent. merci
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Marie Kléber · il y a
Un texte très touchant qui parle bien, si bien, de la vie!
Merci!

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Syb Wata · il y a
Exceptionnellement je voudrais pouvoir voter deux fois ! 🙊 Je partage ! Un grand merci
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Pierre-André Martin · il y a
Bien sûr, moi aussi j'aurais été ravi que cela soit possible... Un grand Merci pour votre soutien
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Eva Dayer · il y a
Un texte qui vrille le coeur . Tout mon soutien .
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Mathieu Kissa · il y a
C'est un beau texte,touchant, et qui sonne juste, je crois.
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Olivier Descamps · il y a
Emouvant. Bonne finale !
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Pierre-André Martin · il y a
Merci pour vos encouragements
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Phil Bottle · il y a
Une longue vie, comme toutes, parsemée de joies et de tristesse,,, Et toujours au bout du bout,, toujours, l, Espoir...
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Pierre-André Martin · il y a
Oui car l'être humain est le seul à savoir qu'il va mourir !
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Maria Angelle · il y a
Tellement bien dit.

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