L'agent immobilier

il y a
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On sonne. C'est encore lui, je le sais. Il m'a prévenu qu'il viendrait faire visiter l'appartement à cinq heures. Je vais ouvrir ma porte et il va me tendre sa main molle et gluante comme les autres fois.
Pourquoi rester ici quand il arrive, au lieu de sortir, d'aller faire des courses, de voir une expo ? On ne va rien voler, cette agence a pignon sur rue, je n'ai rien à craindre. Pourtant, je ne peux pas m'en empêcher. Il faut que je sois là, à l'écouter pérorer de sa voix grasse, tout en s'avançant avec ses grosses semelles sur mes tapis, vantant une pièce après l'autre. Pourquoi ce mot me vient-il, pérorer ? Il cherche à vendre ma propriété au mieux, c'est son intérêt et c'est le mien. Je devrais être contente. J'entrebâille ma porte. Peut-être que ça n'est pas lui aujourd'hui ? Aïe, c'est lui.
Il me dit : « chère madame Durand, mes hommages, et me tend la main. Ces personnes sont intéressées par votre appartement. » Je lui réponds « bonjour, Monsieur. » Je me dis que cette main, je ne la supporte pas. Il faut que j'aille dans la salle de bains, comment faire ? Et ce « chère madame Durand » quel beauf ! Je dis « entrez, je vous prie, bonjour, madame, monsieur, entrez. » Je me dis qu'ils pourraient s'essuyer les pieds sur le paillasson.
Mon Dieu, il se penche vers moi, il veut me dire quelque chose à l'oreille. Sa veste a une vieille odeur de chien mouillé. Je voudrais éviter de voir les pellicules sur son col. Je ferme les yeux à demi. Trop tard. J'ai le nez dessus. Il se penche encore plus près et chuchote : « Madame Durand, me permettez-vous d'aller à la salle de bains ? Mes clients vont visiter le salon et la salle à manger sans moi. Je ne serai pas long. Excusez-moi. »
L'homme se redresse, son gros corps avance dans le corridor, oblitérant le jour qui provient de la fenêtre du fond. Il ouvre la porte de ma salle de bains et déparait, me laissant seule avec deux inconnus dont les regards me traversent, tout occupés qu'ils soient par leurs projets. Ils se disent : « ici nous mettrons le vaisselier normand, là la bibliothèque, qu'en penses-tu ma chérie ? »
Mon sourire mécanique répond à leurs visages sans expression. Je ne les vois pas non plus. En pensée, je suis avec ce type, ce Laugier, présentement dans ma salle de bain, en train de satisfaire ses besoins immondes et nauséabonds, souillant des w.c. Jacob Delafon tout neufs, posant ses doigts dégoutants sur le rebord de ma baignoire balnéo qui n'a pas trois mois. Il va même avoir le culot d'utiliser mon savon Cavaillé pour laver ses ignobles mains rouges, de s'essuyer sur mes serviettes, de fouiller sur la coiffeuse pour y chercher un peigne sur lequel il laissera quelques cheveux noirs et des traces de ses matières corporelles. Quelle horreur ! Je suis malade de dégoût, je vais aller dans la cuisine. Je leur dis : « excusez-moi, continuez votre visite, ou bien asseyez-vous, vous pouvez téléphoner, allumer la télé ou écouter un cd, faites comme chez vous, je vous en prie, d'ailleurs ce sera bientôt chez vous si l'affaire se fait, n'est-ce pas ? Quant à moi, je vous laisse un moment, à tout à l'heure. »
À l'abri dans la cuisine pour quelques minutes, je sors la bouteille de whisky, je prends un verre, je verse. Avaler cul sec. Se reprendre. Se calmer. Mais bientôt mes pensées me ramènent à la salle de bains. Carrelée à neuf dans des teintes suaves de grèges et de roses, le sol est d'ardoise, sur lequel j'ai jeté un tapis africain. Au-dessus de la double vasque du lavabo, un miroir vénitien. Sur la coiffeuse règne un savant désordre de brosses et de parfums, le présentoir de bagues qui me vient du Japon et un grand vase de pivoines fraiches. Une vision parfaite qui se trouble immédiatement à l'évocation du monstre qui s'y vautre.
Je me sens impuissante, révulsée.
Aucun bruit. Il ne ressort pas. Je n'ose imaginer ce qui se passe. Il a bouché la cuvette. Tout est inondé. Il n'ose pas appeler. Il attrape mes serviettes moelleuses pour éponger par terre. Je retourne dans le salon. Où sont les visiteurs ? Je parcours les pièces. Personne. Fatigués d'attendre, sont-ils partis ?
J'entends un buis de voix dans la salle de bains, des exclamations flatteuses. « Elle est très belle » dit la cliente. Elle vient d'être rénovée se rengorge M. Laugier, comme si c'était lui qui l'avait fait refaire. Vous avez vu qu'il y a un système de jacuzzi, cela donne de la valeur à l'appartement. Je vais vous montrer la cuisine, c'est par là, après vous.

Pendant que le groupe s'éloigne, je m'avance à mon tour vers la salle de bains. Vais-je oser y entrer ou faut-il appeler les services de désinfection ? Une odeur flotte encore dans le couloir. J'ouvre la porte en marmonnant. Il y a eu ici une violation d'intimité, monsieur l'officier. Je porte plainte. C'est insupportable. De rage, je secoue la coiffeuse. Les grands ciseaux glissent, je les rattrape au vol. Le vase tombe et se casse, les pivoines se répandent sur les carreaux d'ardoise. Je me mets à pleurer. Pourquoi ne s'en vont-ils pas tous ? Qu'est-ce que j'ai fait pour en arriver là, pour ouvrir ma porte à cet abruti ?
Qu'est-ce que j'ai fait pour que Jean s'en aille, emmène les enfants, déménage à Marseille, m'obligeant à vendre cet appartement devenu trop cher pour une femme seule ? Mais ça, je ne veux pas y penser maintenant, pas maintenant.
Je me sens mal. J'étouffe, j'ai chaud, je vais dans la cuisine chercher de l'eau avec des glaçons. J'ai toujours la paire de ciseaux à la main. J'ouvre la porte. Ma parole, il est encore là, ce con, assis dans ma cuisine, à feuilleter son dossier de merde !
Au bruit que je fais en entrant, il lève les yeux, me regarde sans comprendre avec son visage de crétin. Je bondis. Il tend vers moi ses mains molles et gluantes pour me retenir, mais les ciseaux sont déjà entrés jusqu'à la garde dans la veste qui pue le chien mouillé.

C'était une violation d'intimité, monsieur l'officier. Vous me comprenez, j'en suis sûre.

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Julien1965 Dos · il y a
Quitter son nid, ses repaires, sa vie en somme et cette peur tenace de l’inconnu. Oui c’est violent, oui ça peut rendre violent. Et ce cheminement intérieur et f’une Grande fluidité à l’écrit...
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Mijo Nouméa · il y a
Absolument bien écrit! le climax est amené progressivement, les descriptions savoureuses ( d'un point de vu littéraire!) car la description du bougre est loin d'être glamour :) J'ai adoré.
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Ardillon · il y a
les pellicules sur son col....indubitablement il devait voter socialiste
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Les Histoires de RAC · il y a
Une autre version de la "crise immobilière" très bien illustrée. Quand ça part dans tous les sens, il faut parfois un bon coup de ciseaux ♫
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Mim Fourquet · il y a
Je rentre de voyage et je trouve vos dix-neuf commentaires. Merci à tous ! A mon tout de vous lire, Mim Fourquet
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Marc d'Armont · il y a
Et voilà comment une séparation et une aversion pour les agents immobiliers peuvent mener au drame. C'est super bien écrit, ça monte crescendo, mais tout de même je n'avais pas vu venir l'agentimmobilicide.
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Gali Nette · il y a
Beaucoup d'humour dans ce texte rondement mené, j'aime bien.
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françoise CLAUDE · il y a
Bien fait ! J’aurais réagi pareil !!! Bravo
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Christian Pluche · il y a
Très drôle et plein d'humour, bravo !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Joli ! C'est drôle j'ai un souvenir marquant d'une conversation entre deux personnes que j'aime beaucoup, dont l'une à un moment s'est arrêtée net en disant à l'autre "je n'aime pas les gens qui pérorent". C'était drôle, violent, théâtral.

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