L'âge adulte

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Lundi

« Lève-toi, vite, tu vas être en retard ! ».
Antoine ronchonne et se retourne, la tête sous les couvertures, présentant son dos à sa mère qui ouvre en grand les rideaux. « Antoine, c'est tous les matins la même histoire », râle-t-elle.
« Tu es assez grand maintenant pour gérer tes réveils ! » Un grognement lui répond.
« Bon après tout, c'est ta vie, j'en ai marre ! » crie-t-elle en claquant la porte
Tous les matins, la même scène, se dit Antoine. Dans sa torpeur d'adolescent, il ne voit pas de raison de se lever. Sa mère lui gâche la vie, les profs, n'en parlons pas, ses camarades de lycée sont tous des idiots, excepté Alain. Une seule chose le motive : jouer de sa guitare. L'idée de sécher l'école, en profitant de l'apparente démission de sa mère, le tente un instant, mais la masse des ennuis qui s'ensuivrait lui fait ouvrir les yeux.
Une nouvelle journée commence.

Sa mère, Alice, fulmine dans la cuisine : elle n'en peut plus d'élever, toute seule, ce gamin taciturne et fermé. Ses collègues ne cessent de lui répéter qu'il faut une autorité masculine à un jeune adolescent. Mais elle passe ses journées à l'hôtel Mercurio, à faire le ménage des chambres et Antoine est livré à lui-même jusqu'au soir.
Cette journée est comme les autres, morne quotidien : lorsqu'Antoine s'est enfin décidé à partir avec son usuel quart d'heure de retard (elle va encore être convoquée chez le conseiller), elle quitte précipitamment la maison pour attraper son bus, en bas de son immeuble. Arrivée essoufflée à l'hôtel, elle se fait réprimander par son chef, monsieur Flandreux.
Puis les quinze chambres règlementaires, le contrôle tatillon de Flandreux et une courte pause déjeuner/cigarette prise avec Solange sa collègue, à laquelle elle se plaint une nouvelle fois d'Antoine.
À cinq heures, elle court pour attraper le bus 36 et arriver à six heures moins le quart précises, juste à temps pour... Leur rendez-vous.
Tous les soirs, depuis maintenant six mois, Alice s'accorde ses instants privés ; c'est son jardin secret qui lui permet d'affronter la soirée à venir, quand elle rentre à six heures et demie.
Quarante-cinq minutes de vie de femme, juste une vie pour elle.
Bien sûr, elle pourrait rester plus longtemps, Antoine ne se rend compte de rien, son casque vissé sur les oreilles, complètement absorbé par sa guitare, mais son sens du devoir le lui interdit.
Dans le bus, elle dénoue ses cheveux, les ébouriffe, puis tente de se remaquiller, mais ce soir, c'est impossible tellement qu'il y a du monde.
Alors, elle pince ses joues et ses lèvres pour y amener un peu de couleur et prépare son cœur. Comme tous les jours, à la descente du bus numéro 36, il l'attend.
Et les moments qu'ils passent ensemble rachètent les journées mornes, les soirées solitaires, les week-ends d'énervement à cause d'Antoine. Parfois, elle lui parle de ses difficultés, mais la plupart du temps, elle ne veut se consacrer qu'à eux ; c'est leur temps d'amour, leur moment volé, d'une telle intensité qu'il lui permet de tenir le reste du temps. Ils se voient cinq jours par semaine et le week-end, le souvenir de ces rencontres lui tient chaud.

Mardi

Alice s'apprête à passer une journée identique à toutes les autres.
Elle sera bien différente.
D'abord, un problème avec la chambre 45 ; de retour de déjeuner, le client se plaint que sa salle de bains n'est pas suffisamment propre. Malgré les protestations d'Alice, qui est sûre d'avoir parfaitement accompli le protocole de nettoyage, elle doit tout recommencer sous l'œil soupçonneux de Flandreux. Cela retarde son ménage des autres chambres, mais elle met les bouchées doubles pour terminer à l'heure. Le manteau sur le dos, elle s'apprête à sortir quand Flandreux l'intercepte : « Oh là, Alice, vous avez bien quelques minutes ? ».
« C'est que... j'ai mon bus », balbutie-t-elle.
« Eh bien, il y en a d'autres, n'est-ce pas ? » se moque-t-il, avant de la sermonner sur ses retards et l'incident du matin. Elle n'en a cure, tout ce qu'elle veut, c'est s'échapper et ne pas rater son bus. Mon Dieu, faites que je l'aie, faite que je l'aie, se répète-t-elle en boucle.
Ouf, il en a fini, elle peut s'enfuir et courir à perdre haleine, mais quand enfin, elle arrive à l'arrêt 36, c'est pour voir son bus s'éloigner !
Elle est dans tous ses états. C'est la première fois que cela lui arrive ! Comment rentrer chez elle à temps ?
À Marseille, les taxis sont une denrée rare, il faut les appeler et ils mettent des heures à arriver. Elle en pleurerait. Que va-t-il penser ? Attendra-t-il le prochain bus ? Elle en est malade d'énervement.
Prise d'une soudaine folie, elle se précipite sur la voiture arrêtée au feu rouge devant elle, ouvre la porte et s'engouffre. « Il faut que vous m'ameniez d'urgence dans le dixième, question de vie ou de mort ! »
L'homme la toise avec stupéfaction « Non, mais ça va pas ! J'ai pas que ça à faire ! »
Mais Alice le regarde avec une telle intensité, une telle panique proche du désespoir, qu'il cède, sans comprendre pourquoi. Et en maugréant, il prend le chemin indiqué.
Le cœur battant, elle regarde sa montre, retient son souffle quand la voiture est arrêtée par les embouteillages puis miracle, elle arrive à dix-sept heures quarante-sept ! Elle se rue hors du véhicule, prend à peine le temps de remercier son chauffeur.
Il n'est pas là.
Elle s'assoit sur le banc et attend.
À dix-huit heures, son cœur lui souffle que c'est inutile, il ne viendra pas, elle a raté le rendez-vous.
Elle rentre chez elle, secouée de sanglots qu'elle n'a pas vus venir et qui la submergent.

Antoine, du haut de l'immeuble, a observé la scène derrière la fenêtre de sa chambre.
Sa pauvre mère. Elle croit qu'il ne la voit pas, qu'il ne sait pas ce qu'elle fait tous les soirs.
Tous les soirs, il la regarde, déchiré, impuissant, ne sachant que faire.
Et, à chaque fois qu'elle rentre, il fait semblant d'être concentré sur sa guitare et de ne pas entendre la porte de sa chambre s'ouvrir et se refermer.

Quand son père était encore là, la vie était si différente. Insouciant, Antoine ne se préoccupait que de sa musique, sa mère était gaie, elle chantait tout le temps. Quand son père rentrait du lycée, il venait s'assoir sur son lit et lui montrait des accords de guitare. Puis, il prenait la sienne et ils se lançaient tous les deux dans des improvisations dont Alice venait les tirer en souriant, pour passer à table. C'était une belle vie, il s'en rend compte maintenant.
Ses parents s'aimaient, énormément, et cela lui laissait toute la place pour vivre pleinement son enfance et son début d'adolescence. Le pire qui lui était arrivé alors, dans sa courte vie, ce fut lorsque Mélodie, la jolie blonde de sa classe de troisième, se moqua de sa voix qui muait, ou quand la prof d'allemand lui demanda de réciter la conjugaison du verbe « savoir » ; il se planta devant toute la classe qui avait ri, et bien sûr Mélodie était là. Cela lui avait brisé le cœur.
Antoine hoche la tête avec accablement en y repensant. Enfantillages... Heureux enfantillages.

Sa vie a basculé, il y a un an, tout juste. Il était dans sa chambre, sa mère préparait le dîner, son père n'était pas encore rentré. C'était un jeudi.
Il se souvient même de l'heure, car il avait regardé sa montre pour voir combien il lui restait de temps, avant de passer à table : six heures moins le quart.
Le bruit violent d'un freinage brutal, les hurlements d'une femme.
S'étant précipité à la fenêtre, il vit un attroupement près de l'arrêt de bus et descendit quatre à quatre les escaliers.
Au milieu de la route, le cartable en cuir tout usé de son père ; il avait commencé à trembler.

Alice fut obligée de trouver un travail et passa moins de temps avec son fils.
Antoine eut du mal à supporter la douleur de sa mère, ses pleurs le mettaient mal à l'aise. Se blindant contre toute sensiblerie, verrouillant sa peine, il voulut à tout prix retrouver sa vie d'avant. Dès qu'il n'était pas à l'école, il s'enfermait dans un monde rassurant : guitare, jeux vidéo, un peu de cannabis, ne penser à rien, surtout ne penser à rien.

Jusqu'à ce qu'un soir, en regardant machinalement par la fenêtre, il découvre avec stupeur sa mère assise à l'arrêt de bus, parlant et riant toute seule, à l'endroit même où on avait retrouvé son père !
Elle paraissait s'adresser à quelqu'un, adoptait une mine mutine, amoureuse, souriait, rejetait la tête en arrière, touchait ses cheveux... Les gens passaient devant elle, la regardait, mais elle continuait comme si de rien n'était.
Antoine eut d'abord honte, puis il eut peur : qu'allaient-ils devenir ?
Complètement déboussolé, il décida d'enfouir cela, mit son casque sur les oreilles et gratta sa guitare comme un fou. Mais le lendemain, il ne put s'empêcher de jeter un œil par la fenêtre, elle était là, au même endroit et tous les soirs suivants. Que faire ? Il se sentit totalement démuni.

Mais ce soir, en la voyant si bouleversée, si perdue, un sentiment nouveau commence à poindre en lui : une tendresse triste pour cette femme qui ne peut pas laisser partir son mari.

Et quand Alice rentre, le visage déformé par les pleurs, Antoine lui ouvre ses bras. L'adolescence est derrière lui.
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Image de Armelle FAKIRIAN
Armelle FAKIRIAN · il y a
Un texte très sensible et émouvant avec cette découvert inattendue de la fin et la finesse de cet adolescent masquée sous l’apparence de l’indifférence. J’y suis allée de ma larme à la fin !
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Armelle!
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Mireille Bosq · il y a
Bien brossé ce portrait de femme fidèle à son amour, fidèle à elle-même. Bien vue aussi la relation mère/adolescent et la maturité qui germait et qui soudain tombe sur lui et qu'il assume.
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Ralph Nouger · il y a
Un texte profond, humain ou le deuil est difficile à vivre. Un adolescent devenu adulte en ouvrant son cœur.
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Gali Nette · il y a
Texte émouvant, montrant la difficulté de surmonter certains moments d'une vie. Belle écriture.
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Doria Lescure · il y a
Récit bien écrit et bien construit sur le thème du deuil difficile d’une femme qui perd son mari et revit chaque soir les derniers moments de sa vie. Le fond est dense, le rythme est fluide et cette histoire émouvante et bien portée par ses personnages fonctionne pleinement.
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JAC B · il y a
Un texte qui met en scène des personnages de la vie de tous les jours, une relation compliquée de mère et fils sans père au domicile. Une histoire qui pourrait être banale mais c'est sans compter sur l'imprévu des 3/4heures que s'accorde la mère. On ne s'attend pas du tout à cette version des RV. Un joli symbole aussi sur l'adolescence qui fait du fils un homme et qui restaure l'amour ! Deux personnages émouvants. Bonne continuation Isabelle.
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Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup, JAC, de votre commentaire détaillé. Cela m'a fait très plaisir. Bonne continuation à vous
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Alice Merveille · il y a
Un texte touchant porté par une belle plume...
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Isabelle Levy · il y a
Merci Alice!
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Bénédicte CHUREAU · il y a
C'est beau et triste à la fois ... Merci pour ce moment !
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Isabelle Levy · il y a
Merci à vous, Bénédicte, de votre lecture et commentaire.
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Hortense Remington · il y a
Un texte très émouvant à la chute rassurante.
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Isabelle Levy · il y a
Merci Hortense, de votre lecture et commentaire.
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Isabelle Isabella · il y a
Le temps est de sable pour les jours, mais il est d’or pour l’amour !

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