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LADY JANE

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Mememomo

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Lady Jane s’était installée au milieu de la pelouse, dans son fauteuil préféré. Entourée de ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière petits-enfants, elle fêtait, en ce samedi de la mi-août, ses soixante-dix-huit ans.
Nigel, l’aîné de ses petits-fils, n’avait alors que douze ou treize ans quand il avait chuchoté à l’oreille de l’un de ses cousins :
-La Reine aussi célèbre son anniversaire un samedi. Seulement, elle, c’est en juin.
Lady Jane, amusée n’avait pas relevé l’insolence du propos : il possédait une certaine justesse. Tout comme la Reine, elle passait ses troupes en revue, ravie de les obliger à écourter leurs vacances pour assister à cette cérémonie traditionnelle. Ce n’était pas si méchant : elle accueillait pendant l’été dans ce domaine familial éloigné des brouillards et des tentations de Londres une ribambelle de petits dont les parents étaient bien contents de se débarrasser. A l’adolescence, malheureusement, ils se découvraient d’autres projets. Son anniversaire était l’occasion soit de déposer, soit de reprendre les charmants bambins. Nigel qui avaient maintenant deux garçons et une fille n’était certes pas le dernier à sacrifier à cette coutume.
Autour d’elle, la garden-party battait son plein : elle observa avec plaisir sa descendance. Grâce à une excellente éducation, Dieu merci ! elle pouvait être fière d’eux. Evidemment, quelques pièces rapportées n’étaient pas tout à fait à la hauteur. Eleanor, par exemple. L’épouse de Nigel était très décorative mais bien trop futile, se déchargeant presque entièrement de ses enfants sur son personnel. Lady Jane avait veillé au grain en choisissant elle-même la nurse. Elle n’avait qu’à s’en féliciter. Non, son seul véritable chagrin était Véra, sa dernière petite-fille, qui venait de se fiancer à un Français, catholique de surcroît. Et fiancé n’était peut-être pas le mot adéquat car on tardait à parler mariage alors que les deux jeunes gens vivaient ensemble, ce n’était un secret pour personne. Que l’heureux élu soit de bonne famille (enfin, tout juste de la noblesse d’Empire, soupirait la vieille dame devant ses amies), ne changeait rien à l’affaire.
Elle continua son tour d’horizon et ses yeux tombèrent sur un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle fronça les sourcils : elle avait l’esprit large et admettait parfaitement les invités à son anniversaire mais on aurait pu, au moins, le lui présenter. Il n’était pas vilain et d’une élégance discrète malgré les cheveux trop longs qui lui donnaient le genre artiste mais « artiste correct », pas le style poète maudit. Elle suivit son regard et, à nouveau, fut agacée. A quelques mètres d’elle, son arrière-petite-fille préférée, Sarah, toutes jupes relevées, examinait son genou, probablement écorché. La nurse n’était pas dans les parages. Jane se pencha vers son jeune voisin :
-Mickaël, sois gentil, dis à Sarah de venir me voir.
-Bien sûr, Granny.
-Tu es un adorable petit garçon, Mickaël.
Il rougit sous le compliment et fila aussitôt. C’était l’une des caractéristiques de Lady Jane d’obtenir ce qu’elle voulait par le sourire plutôt que par l’autorité. On l’adorait et on lui obéissait sans résister. Mais ceux qui croyaient pouvoir lui imposer leur volonté, ne tardaient pas à déchanter. Lady Jane n’en avait toujours fait qu’à sa tête.
Elle détailla la petite fille qui s’approchait. Ravissante. Des cheveux roux clair, longs et bouclés, des yeux verts, un teint transparent. Un visage préraphaélite à inspirer Dante Gabriel Rossetti, lui-même.
Elle fit le discours d’usage à l’enfant qui s’empourpra et s’excusa. Ce problème de bienséance réglé, Lady Jane la laissa s’éloigner. Une curieuse impression lui fit alors lever les yeux. L’homme inconnu la dévisageait avec un sourire moqueur. Préoccupée par l’attitude de Sarah, elle l’avait oublié. Il avait dû suivre la scène. Il la défiait avec ironie, lui semblait-il. Intriguée, elle lui rendit calmement son regard. Il ne baissa pas le sien. C’était donc bien un défi. Pourquoi ? A cause de Sarah ? Elle était surprise mais elle ne rendrait sûrement pas les armes. Ce fut lui qui s’inclina légèrement dans sa direction avant d’adresser la parole à son voisin puis de se diriger vers Eleanor avec qui il se mit à rire.
D’un geste, Lady Jane appela son maître d’hôtel :
-George, essayez de savoir qui est la personne à qui parle Lady Eleanor.
-Il s’agit de Matthew Wight, Milady. Il est directeur d’une école de ballets. Il accompagnait lord Nigel et son épouse.
-Georges, vous me surprendrez toujours. Comment pouvez-vous savoir que c’est cette personne qui m’intéresse ? Vous ne lui avez pas jeté un seul coup d’œil !
-C’est le seul étranger, Milady.
-George, vous êtes extrêmement précieux. Que savez-vous encore ?
-Si cela convient à Milady, nous attendrons ce soir.
Elle acquiesça, perplexe. Si George craignait les oreilles indiscrètes, ce devait être grave. Bien plus ennuyeux que le petit ami de Véra ?
Un peu plus tard, Eleanor s’approcha :
-Lady Jane, nous sommes impardonnables. Nous ne vous avons pas présenté notre ami, Matthew. Wight, comme l’île, acheva-telle en éclatant de rire.
-Où est la plaisanterie ? pensa la vieille dame. Décidément, cette pauvre Eleanor...
Pourtant, elle sourit largement à l’individu. Mieux valait assurer ses arrières. Elle poussa la complaisance jusqu’à l’inviter à prendre le thé, un prochain week-end.
-Cher Matthew, vous avez fait la conquête de Lady Jane, s’exclama cette sotte d’Eleanor.
C’était exactement le genre de remarque qu’espérait Lady Jane pour brouiller les pistes, dérouter l’adversaire et frapper au bon moment. Et ne surtout pas oublier que l’adversaire en question avait une tout autre envergure qu’Eleanor. Brusquement, elle s’aperçut qu’elle le considérait déjà en ennemi et sans trop savoir pourquoi, sinon un regard de travers, peut-être mal interprété.
A ce moment, la nurse surgit avec les deux petits garçons. L’aîné, toujours aussi turbulent, avait renversé son chocolat sur ses vêtements. Elle était donc aller le changer et, le temps de déposer les habits salis à la lingerie, il n’avait rien trouvé de mieux que d’arracher le nez du polichinelle du bébé, lequel s’était mis à hurler. La sortie prévue pour la semaine suivante à Kensington’Garden lors de leur retour à Londres, semblait bien compromise.
-Mon poussin n’a pas été sage, s’écria Eleanor. Ce n’est qu’un petit coquin. Bien sûr que si, il ira à Kensington’Garden. Il a besoin de se dépenser.
Lady Jane qui s’était irritée de l’absence de la nurse, ne put s’empêcher de la plaindre sincèrement. Comment pourrait-elle assurer son autorité sur les enfants si la mère ne l’appuyait pas ? Tandis qu’Eleanor s’éloignait, pendue au bras de son chevalier servant, elle la retint.
-Soyez assurée, Miss Kingswood, que je suis convaincue de vos capacités. Votre tâche n’est pas des plus aisées. Je crains que vous ne deviez faire face seule à vos responsabilités. Puis-je me permettre de vous recommander d’être vigilante avec Sarah. Elle a besoin d’une présence attentive. Je compte sur vous.
-Je ferai de mon mieux, Milady.
Lady Jane maudit intérieurement Eleanor qui l’obligeait à s’abaisser ainsi devant une domestique et à lui demander de l’aide. Il ne fallait surtout pas que Miss Kingswood, découragée, finisse par rendre son tablier.

Ils étaient tous partis et Lady Jane avait réussi, sans grande difficulté, il est vrai, à convaincre Eleanor de lui confier Sarah une semaine de plus. Une petite victoire. En attendant, l’enfant serait en sécurité. Elle dormait à présent et Lady Jane appela George au salon.
-Je crains fort de devoir répéter des ragots à Milady. Il est certain que ce monsieur ne jouit pas d’une excellente réputation.
-Eh, bien, mon ami, nous allons donc cancaner comme de vieilles coquettes. De quoi s’agit-il ? Est-ce un escroc ou a-t-il un faible pour les petits garçons ?
-Les petites filles, Milady.
C’était exactement ce qu’elle redoutait.
-Toujours aussi laconique, n’est-ce pas, George ? Allons, donnez-moi des détails. L’école me semble très renommée, non ?
-Très, Milady. La plupart des élèves sont d’excellentes familles et, de ce côté, il n’y a jamais eu rien à redire. Mais ce monsieur admet aussi quelques jeunes demoiselles, disons plus ordinaires, auxquelles il offre des cours à des tarifs moins élevés à condition qu’elles en aient les capacités. Il y a quelques années, l’une d’elles aurait tenté de se suicider. Elle s’est jetée de la fenêtre du deuxième étage et s’en est tirée avec une jambe cassée. On a parlé d’un accident et les rumeurs se sont tues.
-Les parents n’ont pas entamé de poursuites ?
-Non, Milady. C’étaient de petites gens. Rien n’est vraiment sûr. Seulement, ma sœur a une amie qui était infirmière à l’hôpital où l’enfant a été soignée. Elle a surpris une conversation avec une autre gamine qui était venue lui rendre visite. Elle lui demandait si M. Wight l’avait « embêtée ». L’amie de ma sœur a alerté le médecin et la petite, celle qui est tombée, n’a rien voulu dire sinon que M. Wight était très sévère et renvoyait les élèves qui ne lui donnaient pas satisfaction.
-C’est plausible mais un peu mince. Une enfant sensible trop vivement réprimandée peut parfaitement se laisser aller à ce genre de geste théâtral. Pourtant, je n’ai pas du tout aimé la manière dont il regardait Sarah.
-C’est une bonne chose que Miss Sarah soit restée, Milady.
-Ses parents reviendront la chercher, probablement avec ce monsieur d’ailleurs.
-Il serait préférable qu’il vienne seul, Milady, pour prendre le thé.

Lady Jane se prépara pour la nuit. Elle ôta la rivière de diamants que son mari lui avait offerte pour la naissance de son premier fils, et qui, selon toutes probabilités reviendrait un jour à Eleanor.
-Finalement, ce sera Sarah qui en héritera, pensa-t-elle. C’est une maigre consolation. Lewis n’aurait jamais dû partir le premier. Quatre-vingt-trois ans, ce n’est pas une longévité si exceptionnelle malgré ce qu’en disent mes meilleures amies. Je sais, ce n’est pas la première fois que je me trouve seule face à une situation délicate. Je me souviens de ce jeune précepteur. Et de Mary Black, la fille de cuisine. A chaque fois, Lewis était à l’étranger. Pourtant, c’était différent. Je lui avais écrit et il avait approuvé les dispositions que je voulais prendre. Ce Matthew Wight n’est pas un domestique que l’on peut congédier Il a une situation en vue et certainement des appuis. Lewis, implora-t-elle, aide-moi. Je dois avoir une idée avant la semaine prochaine.
Feu Lord Lewis répondit favorablement à son appel. Quand elle s’éveilla, elle avait la répartie. Il suffisait d’envoyer Sarah dans un excellent collège dès la rentrée. Il suffirait de vanter auprès de Lewis l’intelligence de sa fille et lui assurer qu’un tel cerveau ne devait pas rester en friche. Elle glisserait en passant sur les écoles londoniennes qui n’étaient plus ce qu’elles étaient et ce n’était sûrement pas Eleanor qui se plaindrait de ne plus avoir sa fille à ses côtés. La nurse s’en trouverait déchargée d’autant.
C’était parfait mais il restait dans son cerveau comme un petit fait qui la gênait. Un vague souvenir de quelque chose qui avait été dit lui revint en mémoire mais impossible de préciser.

Le samedi suivant, Lady Jane n’eût aucun mal à convaincre Lord Nigel : il était conscient du fait qu’entre la nurse débordée et la mère irresponsable, la petite avait besoin d’être prise en main. En revanche, il n’avait aucune prévention contre Wight dont il fit l’éloge à plusieurs reprises. Difficile de jouer à ce niveau-là. D’autant plus qu’Eleanor renchérissait, ce qui laissa un sentiment désagréable à Lady Jane.
Lolita. Le roman de Nabokov. Il courtise la mère pour avoir la fille. Non, je délire. Ce ne sont peut-être que des rumeurs. Mais ce regard posé sur Sarah ? Décidément, je l’invite la semaine prochaine. Il faut que je sache.
Le soir-même, George posa silencieusement devant elle un dossier. Il contenait quatre photographies. Des fillettes aux visages fins et aux cheveux longs. Presque aussi jolies que Sarah. Au dos étaient inscrits leurs âges, entre huit et dix ans, et quelques renseignements. Elles provenaient de milieux modestes avec des situations familiales qui les rendaient fragiles : mère décédée, père inconnu, parents divorcés. Pourquoi s’attaquait-il à Sarah qui n’avait bien évidemment pas ce profil ? Parce qu’il était sûr de l’impunité ? ou parce que le risque faisait partie du jeu ?
Comme le Félin, pensa-t-elle.
Le Félin ! Une si vieille histoire. Un ami de Lewis qu’elle n’aimait pas. Il lui semblait bien qu’il tournait autour de Malcom, son troisième fils. Mais elle était si jeune ! Néanmoins, elle s’en était ouverte à Lewis, après bien des hésitations. Son mari l’avait rassurée. Peu de temps après, le Félin avait mis fin à ses jours. Du cyanure dans son thé. Elle en avait été soulagée. Cela datait de plus de cinquante ans. A cette époque, elle avait pensé qu’on l’avait menacé d’un scandale et qu’il avait préféré cette solution élégante pour en terminer.
Elle déchira les photos, les jeta dans la cheminée et les tisonna soigneusement. George se chargerait de nettoyer les cendres.

Elle avait invité Matthew. En galant homme, il lui fit compliment du thé.
-Je me sers à Londres dans une petite boutique. Ils ont un choix extraordinaire. Celui-ci est parfumé à la mangue. Si vous l’appréciez, je vous en donnerais.
-Je ne sais comment vous remercier...
-Je vous en prie. A propos, Sarah sera pensionnaire à la rentrée, dans un établissement du Dorset.
Autrement dit à l’autre bout du monde. Pas question qu’elle revienne à Londres une ou deux fois par semaine pour prendre des cours de danse.
Il eût un léger recul du corps, comme s’il était désagréablement surpris, mais il reprit aussitôt son attitude souriante.
-Je vous admire, Milady.
Il s’inclina mais ses yeux lançaient à nouveau leur défi. Elle frissonna.
-Plus tard, nous verrons. Pour le moment...
Sa phrase était décousue. Elle s’interrompit, semblant réfléchir, et lui lança un regard vaguement inquiet.
-Plus tard, vous avez parfaitement raison. Sarah n’a que huit ans.
-Vous ne craignez pas le... risque ?
-A mon tour de vous demander si vous sauriez affronter un scandale qui ne manquerait pas de rejaillir sur un être innocent ?
Elle baissa la tête tandis qu’il reprit une conversation banale, évoquant une partie de chasse avec Nigel, un bal à la cour, un ballet qu’il comptait mettre en scène.
Il prenait congé lorsqu’elle s’écria :
-J’oubliais ! Le thé ! George ! Veuillez apporter du thé pour notre ami. En attendant, je vous montrerai la roseraie.
Comme dans tout jardin anglais qui se respecte, la roseraie faisait la fierté de son propriétaire. Elle insista pour lui offrir quelques fleurs qu’elle détacha délicatement. De nouveau, ils se mesurèrent du regard. IL crût la voir rougir.
-Allons, fit-il, amical. Tout ira bien.
Elle faillit répliquer vertement mais George revenait. Elle reprit son attitude embarrassée. Dans un dernier sourire charmeur, il prit congé.
Elle ne bougea pas, mais au fur et à mesure qu’il s’éloignait, elle se redressa, retrouvant toute son autorité. Elle murmura :
-George ? Le thé ?
Il se contenta de répondre :
-Oui, Milady.
C’était une affirmation.

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