264 lectures

94

Qualifié

C'est à l'âge de dix-huit ans que j'ai choisi de quitter la maison. Je suis parvenue au terme de quelque chose, comme si trop de confort, un amour étouffant, avaient, sans signe précurseur, annihilé en moi toute forme de patience, alors que, jusqu'alors, je n’avais éprouvé aucune lassitude à être l'objet de toutes les attentions.

Je marche seule dans la nuit humide. J'ai peur, bien sûr, effrayée par tant de silence et d'obscurité. Je n'ai que peu connu les affres du monde extérieur, Ninette et Pépère me voulant constamment près d'eux, ce qui m'oblige à mille ruses pour déjouer leur vigilance lorsque le besoin viscéral de liberté se fait sentir.
Avant eux, je m'en souviens à peine mais une part de moi le sait, j'ai vécu le noir, la faim, la misère des rues et la violence des hommes. La dame de l'accueil l'avait dit à Ninette :
— Cette petite a beaucoup souffert. Il vous faudra être très patiente si vous désirez l'adopter.
Ninette, qui était déjà un peu sourde, s'exclama, brusquement en colère :
— La dompter ?! Ce n'est pas parce qu'elle vient de loin que c'est une sauvage ! Je veux l'A-DOP-TER !
J'étais très jeune encore, mais je me souviens m'être sentie instinctivement en confiance dans les bras de cette grosse femme qui m'emportait chez elle d'un pas pressé tout en me chuchotant à l'oreille des paroles de réconfort.
Ninette... Penser à elle me rend triste... Je n'ai pas la force d'être triste. Je dois avancer, marcher, fatiguer mes impatiences, courir après la liberté. Je me l'offre ce soir comme un ultime cadeau, une délivrance après avoir été l'otage d'un amour insatiable qu'aucune rançon n'aurait pu satisfaire. Tout ce temps passé à vivre ensemble ! Seize ans d'après Ninette qui n'oublie aucun de mes anniversaires, allant même, pour l'occasion, jusqu'à servir à goûter à mes amis dans le jardin. Il faut dire que je suis née à la période des arbres fruitiers en fleurs, qu'il fait bon alors s'étendre dans l'herbe grasse jonchée de pétales roses qui font comme un matelas souple, et ne penser à rien, suivre des yeux le vol distingué des oiseaux, et attendre...
Même la présence malodorante du gros Léon, celui de la ferme où les vaches donnent du si bon lait, même le Léon ne me dérange pas quand je m'oublie, nonchalante, le regard accroché au vol des merlettes. Mais il est lourd, le Léon. Je me rappelle... La première fois que Ninette l'avait invité, il avait passé tout l'après-midi à s'en mettre plein la panse, après quoi, alors qu'il lui fallait partir, il s'était discrètement rapproché de moi et m'avait craché « j'aime pas les Noires ! ». Je me suis levée d'un bond, lui ai griffé la joue et j'aurais bien recommencé si ses cris n'avaient pas ameuté Ninette, confuse et criant plus fort que lui, et Pépère dont la forte voix m'enjoignit de filer dans ma chambre. Ce n'était pas pour moi une punition, car je peux passer des heures, des jours à dormir, le sommeil me tenant lieu de port d'attache, de solide protection contre les agressions d'un monde que je n'ai jamais réellement cessé de craindre, malgré la bonté de ma famille.

Je marche vite, comme si la mort était à mes trousses, tapie dans les buissons bordant la route ou se reflétant sur l'asphalte mouillé. Je ne suis pas tranquille. Je pense beaucoup trop à eux.
Je ne suis pourtant pas du genre qui s'attache, qui exprime ses sentiments.
« C'est normal. Lili a été très tôt privée de sa mère » expliqua la dame du foyer à Pépère lorsqu' il s'était inquiété, auprès d'elle, du manque d'affection que je leur témoignais. Il voulut en savoir plus sur mon histoire afin de me comprendre, et de m'aimer. À l'inverse de Ninette, assoiffée de tendresse au point d'en abreuver tout le monde, – même le gros Léon, c'est dire ! – Pépère étudiait longtemps l'éventuel objet de son affection avant de prendre le risque de se laisser gouverner par ses sentiments. Étant passée par plusieurs familles d'accueil, lesquelles s'étaient lassées de mon caractère indomptable, je leur suis reconnaissante d'avoir su endormir en moi cette violence animale et comprendre qu'elle n'était que la traduction de mes instincts meurtris. Je les aime, mais ce n'est plus le moment, je le sens bien, tant ce sentiment me fragilise. Plus que la peur de l'inconnu dans le village désert, c'est celle d'être désormais sans eux qui me fait connaître la profondeur abyssale de la solitude. Peut-être me faut-il admettre que je ne suis pas faite pour la liberté, ni même pour décider de mon sort...

Pourtant, en quittant la maison tout-à-l’heure, j'étais sûre de mon courage, fière de ma viscérale indépendance qui me faisait partir sans un regret, avide d'espace et de respiration. Et me voilà les jambes flageolantes, comptant les pas qui m'éloignent d'eux et me demandant ce qui a bien pu me motiver à braver le froid hivernal et cette solitude inhumaine. Ce n'est pas tant l'affection de Ninette qui me manque que la chaleur douillette de son intérieur, toujours propre et net. Cela provient sans doute de ce que je n'ai pas manqué d'amour puisque ma maman m'a aimée, l'espace de deux, trois mois, certes, mais elle m'a portée, collée contre son sein et nourrie, mais j’ai cruellement manqué d'un toit. Peut-être maman vivait-elle dans la rue, dans un endroit loin d'ici, indigne même d'une description. Peut-être a-t-elle quitté son foyer pour pouvoir me garder, ou bien en a-t-elle été chassée pour m'avoir gardée. Je l'ignore et cela m'est égal, puisque j'ai choisi la version qui m'arrange, qui me flatte : ma maman, indépendante et fière, a choisi de partir comme je pars aujourd'hui, la tête haute et prête à tout, le cœur occupé à battre pour de nouveaux rêves.

Je pue la charogne à force de courir sans éviter les flaques d'eau boueuse le long de l'asphalte. J'ai chaud. Je ne prends pas le temps de nettoyer mon manteau noir. Ninette serait dépitée de me voir ainsi, moi si coquette.
— Dis plutôt maniaque ! intervenait Pépère de son canapé, une lueur amusée dans le regard à la perspective de froisser son épouse. Effectivement, Ninette quittait immédiatement ses casseroles et s'avançait dans le salon, se mettant délibérément devant la télé en épongeant ses mains dans un torchon de cuisine et lançait, les yeux malicieux :
— Et le Pépère, c'est quand qu'il se lave, ce vieux débris ?
N'allez pas croire que Pépère se fâchait ! Bien au contraire, il s'esclaffait bruyamment, se levait non sans effort, et, passant devant Ninette en direction de la chambre, la frôlait l’air de rien, ce qui ne manquait pas d'air puisque celle-ci, sans plus s'occuper de ma présence, le suivait en jetant son tablier par-dessus son épaule.
Dans les premiers temps, trop jeune pour comprendre le sens de leur jeu, je n'y accordais aucun intérêt. Mais, très vite, ma précocité en toute chose me rendit attentive à leurs ébats, rares mais bruyants, bien qu'ils eussent constamment à cœur de ne pas me choquer. L'oreille collée à la porte, je perçus une chaleur agréable émanant d'un endroit jusqu'alors insignifiant, un point délicatement douloureux qui s'imposa du jour au lendemain comme le centre du monde autour duquel gravitèrent mes obsessions. Obnubilée par ce feu intérieur, je m'éclipsais plus d'une fois par la porte du jardin, et rejoignais le gros Léon, mes besoins me le rendant plus sympathique, et ses potes dans la grange pour des tournantes éreintantes, surtout pour moi, étant la seule fille, jusqu'au petit jour où, d'un pas feutré, je regagnais la maison le corps brisé mais repu.
Si cela ne m'affectait pas alors, j'en ressens maintenant une honte profonde tandis que je longe le tracé rectiligne de la grand-route à cette heure déserte. Je sens mourir en moi ma part d'insouciance. S'achève cette période de l'existence où le corps seul s'exprime et impose ses lois : le temps est venu d'être adulte, de ne plus se laisser mener par la force des instincts et de l'habitude qui m'ont, une fois de plus, une fois de trop, ce soir, poussée à sortir. Que fais-je ici, loin de la tendre Ninette et du grognon Pépère ? Les pauvres doivent être morts d'inquiétude. Je dois les rassurer.
Ressentant l'urgence de ma décision, je traverse la route, aveuglée par le lampadaire placé à l'angle de l'impasse où j'habite. Je n'ai rien vu, rien senti. Et pourtant... Le temps a soudain ralenti, s'est comme décomposé. Il y a eu ce bruit sourd dont l'écho dure, se module dans ma tête, ma tête qui heurte le sol dans une projection de gouttes, les gouttes qui s'élèvent au ralenti, se gonflent et éclatent sur la tôle blanche de la voiture, sur la graisse de son châssis sous lequel je repose, à moitié inconsciente et l'esprit cependant assez lucide pour noter chaque détail, comme, par exemple, le nombre exact de points noirs sur la peau grasse du nez de l'homme penché sur moi, le fouillis de poils gris sur ses épaisses mains velues posées sur ses énormes cuisses tandis qu'il se relève en soufflant :
— C'est bien ma veine ! Un chat noir !

PRIX

Image de Été 2019
94

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de michel jarrié
michel jarrié · il y a
Il m'a fallu arriver au terme de l'histoire pour me rendre compte de votre brusque sortie du drame noir pour la rubrique des chats écrasés. Chapeau pour la malice.
·
Image de Line Chatau
Line Chatau · il y a
Bien joué! J'y ai cru jusqu'à la fin. C'est alors que j'ai tout repris dès le début et que j'ai retrouvé tous les "petits cailloux" que vous avez semés pour nous faire découvrir malicieusement ...un matou!"
·
Image de Annick
Annick · il y a
Avancer une patte de velours sans laisser trop d'empreintes,il faut croire que chat a marché. merci Line, pour ce gentil commentaire.
·
Image de Emsie
Emsie · il y a
Après le magnifique "Ornicar", je découvre une facette plus facétieuse de votre plume… J'ai seulement commencé à comprendre au moment des "tournantes" ! Bien joué, Annick :-)))
·
Image de Annick
Annick · il y a
Merci Emsie, heureuse que chat vous ait plu!
·
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Une belle intrigue et une écriture forte. Merci.
·
Image de Annick
Annick · il y a
Merci à vous, Nelson.
·
Image de Patrick Gibon
Patrick Gibon · il y a
original entrechat qui au retour sur terre claque sur l'asphalte. tranches de vie de gens, d'animaux tous, sensibles -après coup même le vieux Léon n'était pas une vieille fumure aussi raciste qu'il y paraissait-, on se fait embarquer à fond la caisse dans une ode à la liberté mais en contradiction avec tout l'amour donné et puis pif-paf, retournés comme des crêpes on reste ébahi et diablement surpris par ce chatoiement mis parfaitement en musique! encore du bel ouvrage, je m'en vais d'un pas alerte et vif lire la troisième et dernière surprise de votre mur en murmure!
·
Image de Annick
Annick · il y a
Lire vos commentaires est jubilatoire! J'en viens à regretter de ne pas avoir d'autres affiches à coller sur mon mur. Vous me donnez envie d'écrire. Aller hop, et que chat chaute! J'm'en va griffer du papier, faire de pâtés! A très bientôt et bonne chance!
·
Image de Flore
Flore · il y a
Merci d'être venue me lire...Annick, c'est mon prénom...Une nouvelle bien menée, les analyses des personnages sont touchantes, mon soutien volontiers.
·
Image de Annick
Annick · il y a
Re-bonjour, Flore, Je suis une lente des neurones. Je viens enfin de comprendre cette histoire d'homonymes! Je me disais qu'il y avait un hic! Voilà quelques points communs !
·
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Très bien mené !!!
·
Image de Vivian Roof
Vivian Roof · il y a
Cat à strophe ! Je vote !
·
Image de Annick
Annick · il y a
Chat Alors! J'en miaule de contentement!
·
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Un texte bien travaillé, émouvant, ou la personnification est constante, avec de beaux portraits de personnages, humains ou félins…
Bravo et merci je soutiens.

·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit plein d'émotion jusqu'à la chute inattendue. Une belle écriture qui mérite bien mes 5voix.
Mon "Coup de Chaleur" est en finale. Je vous invite à aller le relire.

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

— Je peux voir ton billet, mon garçon ? — Non ! — Et pourquoi donc ? L’homme a changé de voix. C'est sa vraie voix, pas celle d'avant qui était toute teintée d’une ...

Du même thème