L'accusation divine

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Je me suis lancée dans l’écriture un peu par hasard et cette activité me passionne. J’écris un peu de tout, des histoires pour enfants, des poèmes, des nouvelles, des saynètes. J’adore !  [+]

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Déboussolé, le coq de la girouette s’agite comme un beau diable dans les rafales de l’Autan. Il semble vouloir se libérer de son support pour s’envoler vers d’autres horizons. Il lutte, lutte, désespérément, mais n’arrive pas à gagner sa liberté si convoitée.

C’est dimanche aujourd’hui. Jour du Seigneur. Tout le monde se dirige à toute hâte vers l’église pour ne pas être en retard à la messe. Le vent d’autan, qui souffle depuis plusieurs jours, ne semble pas vouloir se calmer. C’est de saison, comme diraient certains, mais il y a longtemps qu’il n’avait pas atteint une telle intensité.

Et donc en ce dimanche d’automne mille-neuf-cent-onze, tout le monde se presse, comme un seul homme, vers la petite église du village pour écouter le sermon du Père Jérôme, le curé de la paroisse. Chacun est venu comme il le pouvait : certains ont fait tout le chemin à pied sur plusieurs kilomètres, d’autres sont arrivés dans la carriole qu’ils utilisent tous les jours, les plus jeunes et les plus modernes sont venus à bicyclette. Il n’y a que M. le maire qui est venu en automobile. C’est le seul qui a les moyens de s’en offrir une. Il faut dire qu’il en est fier de sa nouvelle machine. Il se pavane régulièrement en faisant le tour du village et va toutes les semaines à la ville pour montrer son beau véhicule et faire l’important. Il paraît qu’il l’a fait venir tout spécialement de Paris. Oui, Monsieur, de la capitale. Du moins, c’est ce qu’on dit à l’auberge, dès qu’il a le dos tourné. Il l’aurait payée avec ce que lui a rapporté la vente du champ de seigle, à la sortie du village. Il faut dire qu’il n’est pas à plaindre, M. le maire. Il en possède des choses ! Entre sa maison de maître, toutes les terres qu’il a en fermage et les logements qu’il possède dans le village, il peut s’en acheter des automobiles. Il a même, d’après ce que l’on dit à l’auberge, plusieurs louis d’or qu’il aurait hérités de son grand-père et qu’il garderait stockés dans un coffre, caché quelque part dans sa maison. Enfin, personne n’a jamais rien vu. Pas plus les bonnes qui travaillent chez lui que les extras qu’il emploie quand il reçoit du monde. Non, personne. Mais, comme on dit chez nous, les rumeurs ont toujours un fond de vérité. Il doit bien avoir quelque part chez lui, un coffre-fort bien caché où il stocke tous ses trésors.

Les cloches se mettent à sonner, indiquant le début de la messe. Tout le monde entre dans l’église, par ordre d’importance : M. le maire en premier, tenant le bras de son épouse, puis les notables du village, le notaire, l’épicier, le postier, le boulanger, tous arborant un air de suffisance des plus détestables. Puis arrivent tous les autres, sans ordre préétabli : les petits commerçants, les fermiers, les métayers, et même l’instituteur qui, malgré son instruction, ne souhaite pas se mêler à ce qu’il appelle la nouvelle bourgeoisie. Il préfère fréquenter les personnes simples du peuple, les petites gens, car il sait qu’il sera toujours le bienvenu parmi eux.

M. le curé fait son apparition, suivi de près de son protégé, Émile, qui va s’assoir timidement sur un banc près de l’autel. On ne connaît pas grand-chose de l’Émile, si ce n’est qu’il est arrivé il y a quelques jours d’on ne sait où. Le curé l’a accueilli généreusement et lui a donné un travail d’homme à tout faire au presbytère. Mais au village, on se méfie de lui. Il faut dire qu’il n’a pas l’air très net, avec ses yeux fuyants et son habitude de s’esquiver à chaque fois qu’on le croise. Oui, il doit cacher quelque chose, cet homme-là. Et quelque chose de pas très reluisant, ça c’est sûr. Mais personne ne se tourne contre lui de peur de se mettre à dos le curé.

Le Père Jérôme commence son service, de sa voix grave et chaude, qui en émoustille plus d’une. Il faut dire qu’il a une belle prestance, M. le curé, avec sa silhouette svelte et son visage avenant. Il a le respect de toute la paroisse, aussi bien par la fonction qu’il occupe que par le charisme qu’il dégage. Il y a en beaucoup qui se demandent pourquoi il est entré dans les ordres et certaines n’hésitent pas à dire que c’en est même un vrai gâchis. Mais, aujourd’hui, comme chaque dimanche, l’ambiance est au recueillement. Mr le curé assure son service avec solennité, récitant gravement ses prières, en souhaitant apporter la parole de Dieu à tous ses paroissiens.

Chacun l’écoute sans prononcer un mot, certains buvant littéralement ses paroles, d’autres plus distraitement, trop préoccupés par leurs propres soucis, dont la force du vent qui souffle à l’extérieur n’en est pas des moindres. Il faut dire qu’on l’entend bien celui-là et que les pensées vont bon train :
« Si le vent continue comme ça, le toit de l’étable va s’envoler et je serai ruiné. »
« C’est Émile qui a le mauvais œil. »
Une pensée sort du lot. Contrairement aux autres, elle ne semble pas avoir trait à l’Autan et se fait mystérieuse.
« Est-ce que j’ai bien fait ? N’ai-je pas commis une folie ? » Puis quelques secondes plus tard « Non. J’ai bien fait. Il n’y avait pas d’autre solution. »
Sans se rendre compte que certains de ses paroissiens ne sont pas très attentifs, M. le curé continue son service, avec la gravité due à la mission dont il a la charge.

Alors qu’il s’apprête à commencer son sermon, la porte de l’église s’ouvre et deux gendarmes en uniforme font leur entrée. Ils se dirigent sans hésiter vers le Père Jérôme et l’un des deux prend la parole. « Nous sommes désolés, M. le curé, de faire irruption comme ça, mais nous sommes là pour procéder à une arrestation. » Et, sans se préoccuper des exclamations de surprise de l’audience, il se tourne vers Émile : « Jean Parrot, nous sommes là pour vous arrêter. Vous vous êtes échappé, il y a six jours, de la prison où vous étiez incarcéré et depuis nous vous recherchons. Nous vous exhortons de venir avec nous sans opposer de résistance. »

Aux paroles des gendarmes, tous les regards se tournent vers le dénommé Jean Parrot qui se met à sangloter, avec un air de bête aux abois. Sans un mot, le Père Jérôme s’éloigne de l’autel et se positionne devant son protégé, les bras croisés sur sa poitrine, dans une attitude offensive. Puis il se tourne vers les deux hommes et leur demande comment ils ont été prévenus.
— Nous avons reçu une lettre anonyme indiquant que l’évadé se cachait dans votre paroisse, répond le gendarme qui avait déjà parlé. Je suis désolé, M. le curé, mais cet homme s’est joué de vous et a profité de votre générosité.
— Il ne s’est pas joué de moi. Il m’a tout avoué en confession.

Puis après une légère pause :

— Oui, il a été mis en prison pour un vol qu’il a commis. Mais la peine a été bien sévère par rapport à la taille du larcin. Une année de prison pour le vol de quelques denrées alimentaires dérobées chez un épicier. Il semblerait que le juge ait voulu un châtiment exemplaire. Une année de prison ! Vous vous rendez compte ? Quand Jean a entendu la sentence, il n’en a pas cru ses oreilles. Il ne pouvait pas se faire à l’idée de rester autant de temps en prison. Et donc, quand une semaine plus tard il a eu la possibilité de s’évader, il n’a pas hésité. Il ne m’a pas raconté comment il s’était échappé, mais il m’a dit qu’il avait couru pendant toute une journée avant d’être pris en charrette par un paysan du coin. Le hasard a mis notre village sur son chemin. Dès qu’il est arrivé à l’église, il m’a tout confessé. Oui, je l’ai aidé et depuis je n’ai pas eu à le regretter. Cet homme est droit et honnête.

Puis d’un ton interrogateur :

— Vous dites qu’il a été dénoncé ?
— Oui, la lettre a été postée d’ici, mais elle a été écrite en lettres d’imprimerie, ce qui rend impossible l’identification de son auteur, répond un des gendarmes, puis il pose son regard sur chacune des personnes présentes dans l’église. C’est un de vos paroissiens qui a fait son devoir. Mais qui ?
Personne ne répond et certains même baissent la tête sous le regard inquisiteur. Le silence devient pesant et pendant quelques instants, on n’entend plus que le vent qui siffle à l’extérieur.
N’obtenant pas de réponse, les deux gendarmes se dirigent vers l’homme qu’ils viennent arrêter et sans que ni lui, ni le prêtre n’opposent de résistance, lui mettent les menottes aux poignets. Puis ils se dirigent avec leur prisonnier vers la porte d’entrée et tous trois sortent de l’église.
Personne n’a émis le moindre son pendant toute la scène. Et le silence se poursuit, même une fois les trois hommes partis.

Soudain, une voix forte et inquisitrice fait sursauter l’assemblée :
— Qui a dénoncé Émile ?
Le prêtre, qui d’ordinaire a une voix douce et chaude, a hurlé sa phrase avec violence, tout en portant son regard furieux sur ses paroissiens. Qui a dénoncé Émile ? répète-t-il avec insistance.
Personne ne répond. Personne n’ose lever son regard vers lui.
— D’ailleurs, comment saviez-vous qu’il était recherché ? 
Cette fois-ci, quelqu’un réagit à sa question. C’est le postier. Il se lève de son siège et timidement commence sa confession :
— Nous étions tous au courant. Vendredi matin, comme chaque semaine, M. le maire a reçu son journal régional. Il ne le sait pas, mais je le lis avant de le lui apporter avec son courrier. Il y avait un article sur un détenu évadé avec une photo au-dessus. J’ai tout de suite reconnu Émile. La photo n’était pas très bonne et le représentait en tenue de prisonnier, mais je l’ai bien reconnu. Je suis tout de suite allé à l’auberge et j’ai montré aux autres la photo du journal. Tout le monde l’a reconnu aussi. On n’a rien dit, mais tout le monde s’est bien demandé ce qu’il fallait faire.
Le postier se tait et se rassoit sur son siège.
Le prêtre pose à nouveau sa question :
— Qui a dénoncé Émile ?
À nouveau, personne ne répond. Le prêtre se tourne vers le postier.
— Qui était présent à l’auberge ce jour-là ?
— Je ne sais pas. Tout le monde. Et il se met à regarder tout autour de lui comme pour se rappeler les visages des personnes présentes.
Le prêtre, n’obtenant toujours pas de réponse, reprend sa voix inquisitrice :
— L’un d’entre vous a écrit cette lettre et dénoncé un homme qui, sans être innocent, ne lui avait rien fait. Il se tait un moment puis reprend d’une voix terrifiante : Dieu me désignera celui qui a commis ce sacrilège. 
À peine a-t-il prononcé ces paroles qu’on entend un grand bruit à l’extérieur. Tout le monde se regarde d’un air affolé, autant par la crainte de ce qu’il vient de se passer que par la menace proférée par le curé. Petit à petit, les villageois se lèvent de leurs sièges et se dirigent vers la porte d’entrée. Avec appréhension, ils sortent, les uns après les autres, sans ordre d’importance et, après avoir fait quelques pas, se figent brusquement, comme frappés par la foudre.

Devant eux, un spectacle incroyable les attend. Sur la place, devant l’église, où tous les paroissiens ont laissé leurs véhicules, se trouve en son centre l’automobile de M. le maire. Elle est toujours aussi belle avec sa carrosserie étincelante et ses sièges de velours. Elle est toujours aussi belle, mais quelque chose d’insolite fait pousser à l’assistance des exclamations de stupeur.
Sur son capot, si bien briqué, est plantée la girouette, qui tout à l’heure s’agitait furieusement sur le clocher de l’église, avec son coq, dressé fièrement et se tournant vers M. le maire d’un air accusateur.

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