L'accident

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En compétition
Image de Été 2020

« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. », se demanda l’homme qui reprenait péniblement connaissance.
Lentement il se remémora les derniers événements : le mail de sa maîtresse du moment, une déclaration enflammée qu’il avait eu l’imprudence, ou plutôt la vanité et l’orgueil, de conserver ; la violente dispute au téléphone avec sa femme et les menaces qu’elle avait proférées.
Il était pressé, en retard – on est toujours en retard pour reconquérir son conjoint – et roulait vite, trop vite dans la nuit hivernale. Il avait négligé le panneau signalant le prochain virage et avait vu trop tard le reflet blanc qui miroitait sur la route.

Maintenant il avait la tête coincée contre le volant, et l’airbag dégonflé devant son œil gauche bouchait la moitié de son champ visuel. Le GPS répétait inlassablement : « Vous roulez en dehors d’une voie de circulation. Faites demi-tour. ».
À chaque fois qu’il inspirait, une douleur extrême lui transperçait le thorax ; heureusement l’expiration était moins douloureuse et il conclut à plusieurs côtes cassées. Il ne sentait plus ses jambes et sa main droite pendait dans le vide sans qu’il puisse la bouger. Son bras gauche le faisait abominablement souffrir et était coincé dans une position improbable. Par le pare-brise défoncé, l’air glacial inondait son crâne et sa joue, alors que son nez était dans le courant d’air chaud soufflé par la ventilation de la voiture ; en plus il allait attraper un rhume…
La douleur devint insupportable et l’habitacle de la voiture bascula en même temps que ses yeux se révulsaient ; il perdit à nouveau connaissance.

— Monsieur !? Monsieur !? Vous avez eu un très grave accident. J’ai appelé les secours. Ils ne vont pas tarder.
L’homme émergea, aperçut la silhouette de la jeune femme par son œil droit et voulut esquisser un sourire, malgré la douleur atroce qui brûlait son abdomen.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? Vous avez froid ?
Elle disparut. Un clignotement orange frappait dérisoirement le noir de la nuit.
La jeune femme réapparut et couvrit l’homme d’une couverture. Celui-ci désigna d’un regard implorant le GPS qui lui rappelait implacablement qu’il avait fait fausse route. Elle appuya avec application sur l’écran de l’ordinateur de bord et l’éteignit en se justifiant avec un sourire contrit :
— Mon ami a la même voiture que vous…

L’homme vit la jeune femme reculer un peu, le dévisager et froncer les sourcils.
— Ça va aller… Les secours vont… arriver…
Il s’inquiéta : elle avait réprimé une grimace, sa voix s’était étranglée au milieu de sa phrase et ses yeux s’étaient humidifiés, autant de signes qui témoignaient qu’il ne devait pas être beau à voir. Et il souffrait toujours horriblement.
— Ça va aller… Si vous voulez, je vais vous tenir la main en attendant…
Il réfléchit. La proposition lui parut d’abord saugrenue, puis inutile. Il aurait largement préféré qu’elle trouvât le moyen de le soulager de cette lame acérée qui déchirait ses entrailles.
Néanmoins le contact physique eut lieu. L’homme ressentit sur la pulpe de ses doigts une petite décharge qui remonta le long de son bras et irradia tout son corps. La jeune femme lui avait pris la main comme on la serre pour dire bonjour.
Il continua de réfléchir à sa proposition. « En attendant » ? En attendant quoi ? Les secours ? Ou bien… en attendant… L’homme fut submergé par la peur, une peur panique, la peur ancestrale de l’inconnu, de l’obscurité éternelle, du vide insondable.
Alors il s’accrocha à cette main tendue ; elle était douce, chaude, vivante, palpitante ; elle lui transmettait des pulsations d’énergie. C’était la première fois qu’il percevait aussi profondément, aussi essentiellement, le lien qui l’unissait à un autre individu, à une autre vie. Il se remémora les embrassades, les baisers langoureux avec les femmes qu’il avait connues ; il prit conscience qu’il avait vécu tout cela égoïstement, sans jamais s’engager vraiment. Il se souvint des enlacements charnels, des étreintes de leurs corps ; les extases de la jouissance lui parurent bien dérisoires comparées à l’intensité de cette connexion à une autre humanité.

Mais l’influx de vie s’estompait. La voix de la jeune femme prit des modulations bizarres, partit exagérément dans le grave, traîna dans des longueurs exaspérantes.
— ÇaAAa vaAAa aAAlleer…
Soudain la douleur disparut. L’homme sentit sa vue se brouiller, sa peau durcir, enfermer son corps, devenir étanche à tout échange avec l’extérieur.
Et tout à coup, il fut expulsé.
Il se vit, vit son enveloppe charnelle fracassée contre le tableau de bord de la voiture. Il prit un peu de hauteur et vit la jeune femme agenouillée malaisément sur le siège passager. Il s’éleva encore un peu plus dans les airs et vit sa voiture encastrée dans l’arbre. Il aperçut au loin le gyrophare du véhicule de pompier qui balayait la nuit. Il vit ensuite les sauveteurs s’activer, les uns à délimiter un périmètre de sécurité, les autres à s’affairer sur son corps sans vie. Il se rapprocha. Il vit le médecin faire un geste résigné à ses collègues. Il vit la jeune femme être entourée et déposer son témoignage.
L’homme dut admettre qu’il était maintenant un fantôme.

Il dévisagea la jeune femme et fut sensible, au-delà de sa beauté, à sa généreuse humanité. Un sentiment nouveau pour lui surgit : il souhaitait exprimer à la jeune femme sa reconnaissance, pour avoir pris soin de lui et l’avoir accompagné dans ce moment si particulier. Il voulut en savoir plus sur elle et la suivit alors qu’elle regagnait sa voiture.
La jeune femme démarra et reprit la route, manifestement choquée. Elle avait oublié d’allumer ses phares et s’en rendit compte au bout de quelques mètres. Le fantôme s’était installé sur la banquette arrière et pouvait voir dans le rétroviseur le regard concentré de la jeune femme qui fouillait l’obscurité.
Le fantôme perçut d’abord un bruissement, se concentra et distingua un murmure. Au bout de quelques minutes il arriva à lire les pensées de la jeune femme. C’était un combat entre les images de l’accident, du corps désarticulé et sanguinolent de l’homme, et le doux visage d’un garçon souriant, certainement son ami, son amoureux. Elle était prise de panique quand les deux représentations se superposaient subrepticement dans son esprit troublé.
Alors le fantôme, comme pour racheter ses années d’égocentrisme, voulut lui aussi faire preuve de compassion et murmura à l’oreille de la jeune femme des pensées rassurantes et apaisantes. Il s’improvisa ange gardien.

La voiture roulait désormais dans une banlieue pavillonnaire. Il y eut plusieurs intersections, quelques bifurcations, des feux rouges, puis une rue à sens unique. La jeune femme gara la voiture le long du trottoir.
Le fantôme passa sans peine à travers la porte qu’elle refermait derrière elle. Un jeune homme surgit et se précipita pour embrasser la jeune femme. Elle fondit en larmes. Il l’interrogea. Elle raconta l’accident, le souffle de vie qui s’était échappé sous ses yeux, la main inerte qu’elle avait tenue jusqu’au bout. Le jeune homme l’écouta et sut prononcer les mots justes pour la réconforter. Il respecta ses silences et sut trouver les gestes doux pour caresser affectueusement sa joue.
En les contemplant, le fantôme se souvint des occasions qu’il avait manquées d’aimer son épouse ; il se reprocha ses désirs concupiscents et regretta la tendresse qu’il ne lui avait jamais prodiguée.
Finalement il n’avait rien à apporter à cette jeune femme et se sentit inutile. Il s’éleva, traversa le grenier et se retrouva à l’air libre. La nuit était calme, éclairée par les halos des quelques réverbères qui parsemaient la rue. Il s’éleva toujours plus haut. Dans le ciel d’encre, le fantôme vit s’ouvrir un tunnel d’un blanc éblouissant et se sentit happé. Tout disparut, inondé par le vide. Il eut juste le temps d’une dernière pensée :
« Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. »

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Anna Mindszenti · il y a
On souffre avec l'homme, on s'étonne du fantôme, de ses regrets encore humains puis on se réjouit qu'il trouve la lumière. Un beau texte.
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François B. · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire plein de sensibilité
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Nili ROBERTS · il y a
J’aime beaucoup la manière dont est mené ce récit. La fin est satisfaisante aussi. Bravo.
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François B. · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire et vos encouragements
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Joëlle Brethes · il y a
Il a donc fallu ce drame pour qu'il comprenne ses erreurs et les regrette ! C'est hélas trop tard !...
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François B. · il y a
Je suis parti du principe que mieux vaut tard que jamais... Merci pour votre lecture
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Mireille Bosq · il y a
Un rêve vieux comme l'humanité : savoir ce qu'il se passe quand nous quittons la vie. Ici le personnage semble enfin avoir trouvé une humanité.
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François B. · il y a
Très heureux de votre commentaire car il correspond parfaitement avec l'ambition que j'avais en écrivant ce texte. Merci beaucoup
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Aëlle GUTBUB · il y a
Très beau texte, émouvant et rempli d'humanité.
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François B. · il y a
Très touché par votre commentaire car ce sont bien ces impressions que je voulais "faire passer". Merci beaucoup
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Randolph · il y a
Une intensité qui sobrement habite ce texte.
(je me permets de vous inviter à lire, ce n'est pas un texte en concours (!!!) , "Plus de peur que de mal"...Bonne journée.

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François B. · il y a
Très heureux de votre commentaire qui résume bien mes intentions. Merci beaucoup.
Je vais vous lire

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Marie Quinio · il y a
Bien vu de reprendre ce concours... Est-il trop tard pour se repentir ? Visiblement non, c'est un texte qui se veut optimiste. L'expérience de cet homme entre la vie et la mort, avec les instants de transition-prise de conscience m'ont fait penser à La Consolation de l'Ange, de Frédéric Lenoir, même si les histoires sont très différentes. Ces moments que nous vivrons tous un jour nous laissent tellement perplexes...
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François B. · il y a
Oui, la phrase imposée me plaisait bien… et j'ai voulu explorer à ma manière ce moment de bascule, vers la rédemption, vers une autre "vie". Merci beaucoup pour ce commentaire et cette suggestion de lecture
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Pierre LE FRANC · il y a
Un beau texte sur l'amour et ses occasions manquées. Juste le temps d'une réflexion sur une vie d'égoïsme. On pense à l'Horloge de Baudelaire. La clepsydre est vidée. C'est l'heure du repentir. Meurs, vieux lâche, il est trop tard.
Une belle expérience de l'après-vie. On pense également au tunnel de lumière de Jérôme Bosch dans sa montée à l'empyrée.

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François B. · il y a
Merci beaucoup pour toutes ces références élogieuses. Ravi de votre commentaire
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Elena Hristova · il y a
un très fort potentiel de transformation dans votre récit, c'est grave et doux à la fois.
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François B. · il y a
Très sensible à votre commentaire, car c'est bien l'impression que je voulais donner. Merci beaucoup
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les pensées d'un fantôme qui voit la vie comme il n'a jamais su la voir au temps de son existence terrestre.
Une écriture dense et sensible .

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François B. · il y a
Ravi de votre commentaire. Merci beaucoup

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