L'accident

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Toute ma vie a été bercée par la littérature, la poésie, et le théâtre. J'ai pris la plume très tôt, et bien que légère elle donna du poids à mes mots, qui devinrent des récits, des  [+]

Image de Printemps 2020

— Glenn, ouvre-moi cette putain de porte, vite !!!
— Hé, mais qu’est-ce qu’il t’arrive Steve, t’as perdu la tête ou quoi ?
— Ouvre-moi cette putain de porte, je te dis, il vient d’y avoir un accident !
— Un accident ? Quel accident, on est en pleine forêt ?
— Un avion s’est écrasé derrière le mont Snow Flakes, démarre ta jeep, vite, grouille-toi, prend ta trousse de secours, un pack d’eau et bouge-toi, on y va !!
— Ok, t’excite pas, reprend ton souffle, tu vas pas clamser ici ! T’es venu à pinces ?
— Ouais, ma foutue caisse refuse de démarrer !
— J’te préviens je suis pas super équipé. Y’a que des pansements, des épingles à nourrices, quelques compresses et de l’eau oxygénée, plus une couverture de survie. Ça va pas servir à grand-chose si c’est un truc aussi grave !
— Discute pas, bouge putain !
— Ok, calme-toi, je prends aussi ma carabine avec moi, on sait jamais !
— Ta carabine ? Pour quoi faire ? Je te rappelle qu’on va là-bas pour sauver des vies, par pour flinguer des gens !
— Ok Steve, et moi je te rappelle qu’il y a des ours en montagnes. Si on tombe sur l’un d’eux, c’est nous qui allons avoir besoin d’être secourus ! Je prends ma carabine et une boite de munition au cas où !

Glenn chargea le matériel dans sa jeep et dévala à fond la caisse le sentier rocailleux qui serpentait au milieu de la forêt de Stockwood. Le convoi était secoué dans tous les sens, le véhicule enchaînait les virages, franchissait les gués, des branchages fouettaient le pare-brise tandis que l’air frais du matin s’engouffrait dans l’habitacle. Les secousses et l’adrénaline finirent par réveiller totalement
les deux hommes. L’habitacle embaumait l’odeur de bois humide, de boue et de chlorophylle, tout ce qui faisait le charme de cet endroit quasi inhabité.

— Fais gaffe Glenn, un rocher droit devant, tu vas nous planter !
— T’inquiète, je l’ai vu Steve, je connais la forêt comme ma poche ! Je descendrais cette route les yeux fermés s’il le fallait !
— Ouais, ben garde-les bien ouverts en attendant.
— Tu crois que c’est quoi cet avion, il était gros ?
— Non, c’était un petit appareil du type Cessna. Certainement les gardes forestiers qui font des patrouilles aériennes. Depuis cette nouvelle loi sur l’interdiction de la chasse, y’ a pas mal de braconniers dans les parages. Alors ils ont certainement envoyé des hommes pour traquer les contrevenants.
— T’as appelé les secours ?
— Non, impossible ! Les lignes téléphoniques et l’électricité sont coupées par chez moi ! De toute façon t’inquiètes, ils ont dû balancer un SOS avant de se crasher, ils vont venir les chercher, mais ça prendra du temps. Nous, on est quasiment à côté, allez fonce !
— Hé Steve, regarde par là-bas ! Il y a des buissons qui brûlent ! On arrive ! Heureusement qu’il a plu hier, sinon la forêt serait en flammes, mais je comprends pas. Ça ne sent pas le bois brûlé, c’est une odeur étrange, j’ai jamais senti un truc pareil.
— Ça doit être l’odeur du kérosène, ou de la carlingue. Encore dix bonnes minutes et on sera fixés, le temps de traverser la vallée et de contourner le mont Snow Flakes. Toute façon, on n’a pas le choix, y’a qu’une seule route et on est dessus.
Je me demande s’il y a des survivants !
— Steve, si on faisait demi-tour, on n’a rien à faire là-bas, on n’est pas secouristes, on n’est pas équipés, on n’est que des bûcherons !
— Tu débloques ou quoi, Glenn ? T’as perdu la boule ? Des fois je me demande ce que t’as dans le ciboulot ! Il y a des vies en jeu, c’est notre devoir de citoyens de porter secours et assistance aux personnes en détresse, tu piges ?
— Ok, t’énerve pas, écoute ! J’ai jamais vu de mort de toute ma foutue vie. À la moindre goutte de sang, je tourne de l’œil, et là-haut, ça doit pas être beau à voir tu comprends. Je suis pas préparé à ça, je suis qu’un bûcheron.
— Écoute, quand on sera sur place, tu m’attendras dans la jeep et moi j’irai voir. En cas de besoin, je t’appelle, ok ? Allez, t’affole pas mon gars !

Le véhicule était désormais immobilisé sur la droite, à l’entrée de l’impressionnant plateau désertique et rocailleux, derrière le mont Snow Flakes. À perte de vue s’étendait un sol beige, clairsemé de roches et de gravillons. On pouvait y distinguer l’arrière du fuselage de l’avion, au centre de l’immense cratère causé par la violence du crash.


Steve prit la trousse de secours, descendit de la jeep et se précipita vers l’appareil. Inquiet, au bord du malaise, Glenn l’observait. Steve se tenait désormais devant l’appareil. Pendant un temps qui demeurait indéfinissable, il resta figé. Glenn l’observait, et son angoisse lui noua la gorge. Le spectacle devait être horrible. Peut-être n’y avait-il aucun survivant à bord. Il vit ensuite Steve s’accroupir, puis se relever subitement et rebrousser chemin.

Sa démarche paraissait hasardeuse, il titubait, sans doute choqué par l’horrible vision du drame. Il était livide, l’air hagard, quand il arriva à proximité de la jeep.

— Steve, ça va, tu vas bien ? T’es tout pâle mon gars. Steve parle-moi ! T’inquiète, tu peux tout me dire, je m’attends au pire. Ils sont tous morts, c’est ça ? Ils sont déchiquetés en mille morceaux, il n’y a aucun survivant. Putain je savais que ça serait un carnage ! Je t’avais dit qu’on n’aurait pas dû monter. Mais t’écoutes jamais quand j’te cause ! Une vraie tête de mule ! Allez, dis-moi tout. Ils sont tous crevés c’est ça ? Tu vas parler bon sang ? Steve !
— Glenn…
— Qu’est-ce qu’il y a ? Vas-y parle bon sang, t’es en train de me faire flipper, la !
— Glenn…
— Quoi Glenn ??? Tu vas parler ou tu joues aux devinettes ?
— Glenn écoute-moi…
— Je t’écoute, mais parle !!!
— Glenn… ils ne sont pas comme nous…
— Comment ça ils ne sont pas comme nous ? Bien sûr qu’ils ne sont pas comme nous ! Nous on est vivants, et eux ils sont morts.
— Ils ne sont pas morts Glenn… ils ne sont pas morts…
— Alors c’est quoi le problème ?
— Glenn… c’est pas un avion.
— Merde, t’as fini de jouer avec mes nerfs ? Tu vas parler bon sang, parle !
— Glenn… c’est…
— Parle ou je te fiche mon poing dans la gueule !!!
— C’est… c’est un ovni…
— Un ovni ??? T’es complètement secoué mon pauvre gars ! Je croyais que c’était moi qui allais être choqué, mais je vois que le plus choqué de nous deux c’est toi ! T’es sérieux Steve ???
— Glenn, ils ne sont pas comme nous… ils viennent d’un autre monde… ce sont des extraterrestres… et ils sont en vie…
— T’es malade mon pauvre ami !
— Prends ta carabine… et suis-moi.


Glenn était terrorisé. Le visage de Steve transpirait la peur et la vérité. Il sut à son état psychologique qu’il disait la vérité. Son cœur cognait très fort. Sa bouche était desséchée. Ses tempes battaient, la peur s’était emparée de tout son être ; une peur si violente qu’il faillit défaillir. Glenn posa la main gauche sur l’épaule de son comparse, pour ne pas s’effondrer, et saisit sa winchester de l’autre. Il se laissait guider comme un aveugle par Steve, et ses jambes manquèrent de le lâcher à mi-parcours.

Une chaleur malsaine et une odeur putride commencèrent à se faire sentir. La vision de Glenn n’osait s’ajuster et s’accommoder à ce qu’il allait voir. Son imaginaire ne pouvait anticiper. Il ressentit, quelques mètres avant d’arriver, les larmes lui monter aux yeux, et l’envie de vomir de terreur. Il haletait. Steve avait déjà vu la scène, mais pour lui, ce serait nouveau et inattendu. Il ne put anticiper le choc et fut l’otage terrorisé du spectacle d’un autre monde qui violait son psychisme :

Un énorme disque métallique, dans une position inclinée, d’une vingtaine de mètres de diamètre, dont une partie se trouvait dans le cratère. Une énorme brèche dessus, depuis laquelle on pouvait distinguer une lumière rouge pulsante, rythmée à chaque pulsation par un vrombissement aigu dissonant et presque belliqueux. Comme une alarme en veille ayant détecté une présence. Ce n’était qu’un avant-goût de ce qui l’attendait. Son regard n’osait se poser au sol, et pourtant, mû par une force irrépressible, il le fit, et là, l’indescriptible spectacle :

Trois créatures humanoïdes, filiformes, très longues, gisant à l’extérieur de l’engin discoïdal.
Leurs membres inférieurs et supérieurs semblaient disproportionnés par rapport à leurs corps. Leurs mains, de couleurs vert clair, étaient terminées par trois doigts très fins et très longs avec des ventouses. Leurs pieds ressemblaient à des pattes de poulet avec des griffes au bout. Le reste du corps était recouvert d’une combinaison grise bleutée aux reflets métalliques, de même couleur que l’ovni. Leurs têtes avaient la forme de losanges, avec de grands yeux noirs en forme d’amande.

En lieu et place du nez, une fente horizontale d’une dizaine de centimètres. La bouche était constituée de six striures verticales, qui paraissaient vibrer comme des cordes de guitare, sans qu’aucun son et qu’aucun bruit de respiration n’en sorte. La créature se trouvant au milieu, entre les deux autres, avait un boitier au niveau de la poitrine, qui émettait un cliquetis rapide très étrange. Les créatures gisaient au sol, et fixaient, têtes redressées, les deux hommes tétanisés :

— Putain de merde Steve, elles essayent de communiquer, regarde !
— Flingue-moi ces saloperies Glenn, flingue-moi ces putains de saloperies de monstres, vite avant qu’elles ne se lèvent Glenn, flingue-moi ces merdes !
— Calme-toi, je peux pas, j’ai jamais tiré sur quelqu’un j’ai jamais…
— T’as jamais rien, t’as toujours jamais rien ! Passe-moi ta putain de carabine et je vais leur faire sauter la tête !
— Steve ! Regarde là-haut, regarde !


Une cohorte d’hélicoptères envahit le ciel du comté de Snow Flakes, Arizona. De l’unique sentier des véhicules militaires légers débarquèrent sur le plateau désertique. Des dizaines de soldats casqués en descendirent, fusils d’assaut en main, et bouclèrent les lieux de l’accident, encerclant les deux hommes, l’ovni et les trois occupants. Les hélicoptères entamèrent leur descente et se posèrent à une centaine de mètres du crash. Des hommes en scaphandres en descendirent, dans un nuage de poussière, et commencèrent à récupérer les débris de l’ovni éparpillés à l’entour. Un ordre se fit entendre par mégaphone :

— Posez votre arme et mettez vos mains en l’air.

Glenn s’exécuta immédiatement. Il savait qu’il n’y aurait aucune sommation. Un haut gradé s’approcha des deux hommes :

— Mon Colonel, on est heureux de vous voir ! On savait que les secours allaient finir par arriver ! On n’est pas dangereux, on est bûcherons, mon ami m’a dit qu’il avait vu un avion s’écraser à Snow Flakes alors on est venu porter secours, mais c’est pas un avion mon colonel, c’est pas un Cessna comme on le croyait, vous avez vu ce que c’est ?
— C’est quoi ? hurla le Colonel. Vous avez vu quoi ?
— C’est un ovni mon Colonel, et il y a trois extraterrestres devant vous, vous ne voyez pas ?
— Passez-leur les menottes !
— Mais mon Colonel !!!
— Vos gueules !!!
— Oui mon Colonel !!! Trembla Glenn, tandis que Steve, hagard, demeurait muet.
— C’est ça que vous avez vu ? Des extraterrestres à bord d’un ovni à Snow Flakes.
— C’est ce qu’il y a devant nous mon Colonel !
— En avez-vous parlé à quelqu’un ? Y a-t-il d’autres personnes au courant, à part vous ?
— Non mon Colonel ! On voulait prévenir les secours, mais toutes les lignes téléphoniques et électriques étaient coupées. Alors on a décidé de se rendre sur place.
— Bien. Je vais vous dire ce que j’ai vu, et ce qui va figurer dans mon rapport. J’ai vu un Cessna 172 qui s’est écrasé avec à son bord deux braconniers. Il n’y a aucun survivant.
— Mais mon Colonel vous savez bien que c’est faux !
— Que voulez-vous que je mette dans mon rapport ? Que des ovnis pilotés par une intelligence supérieure extraterrestre vont et viennent dans le ciel américain, sans que nous ne puissions rien y faire ? Que des extraterrestres enlèvent des êtres humains pour les étudier et faire des expériences d’hybridations avec ? Que notre armée est incapable de protéger ses citoyens contre cette menace venue d’un autre monde ? Non mon cher monsieur. Ça c’est bon pour Hollywood. Vous voyez mon cher monsieur, ce qui garantit la stabilité dans notre monde, c’est de savoir que demain le soleil va se lever, et que nous sommes les seuls dans l’univers, la seule vie intelligente, c’est nous, et la plus puissante, la nation américaine.
C’est pour cette raison que dans mon rapport, je mentionnerai uniquement le crash d’un Cessna 172 avec la mort des deux braconniers, dont les corps calcinés ne sont plus identifiables, qui se trouvaient à son bord. Nous évacuerons les trois occupants et l’ovni dans notre base au Nouveau-Mexique, et nous déposerons à cet endroit même la carlingue d’un Cessna qui s’est déjà écrasé.
— Mais pour les contrebandiers calcinés, comment allez-vous faire ? Il n’y en a pas, il n’y a que nous ici !
— Sergent O’Neal !
— Oui mon Colonel!
— Allez me chercher un jerricane de kérosène et débarrassez-moi de ces deux merdes.
— Bien mon Colonel.

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Béatrice Tomaiuolo · il y a
Je découvre votre page : je commente donc le premier récit que j'ai lu et qui contient tout ce dont je raffole ! Une pointe de psychologie au sein d'un univers parfaitement "normal" pour un effet paranormal tout à fait appréciable. Bravo ! Dans la lignée du grand Stephen King, auteur que j'admire au plus haut point !
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Felix Culpa · il y a
Quel immense honneur vous me faites ! Merci infiniment Béatrice ! Stephen King est l'un de mes auteurs favoris ! Merci de tout cœur !
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Mijo Nouméa · il y a
J'arrive après la bataille et suis ravie que vous ayez été finaliste pour cette histoire qui nous tient en haleine jusqu'au point final. Bravo :)
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Mijo ! Je suis un grand fan de SF des années 50 ! L'époque où les films faisaient vraiment flipper !
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Olivier Pélissier · il y a
Action bien menée, avec cette pointe d'humour cynique au dénouement. Mon vote post mortem.
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Felix Culpa · il y a
Merci beaucoup Olivier !!!
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Super bien mené ! On s’y croirait ! Sans parler de la triste fin des braconniers , cette histoire me fait penser à la fameuse affaire de Roswell,dont il fut révélé en 2005 que le film de l’autopsie d’un extra terrestre était un faux ...pour info : un ovni se serait écrasé en 1947 près de Roswell au Nouveau Mexique Un extra terrestre y aurait été trouvé , selon des ufologues avertis...
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Felix Culpa · il y a
Merci Fid-Ho ! Cette affaire Roswell suscite bien des polémiques. Personnellement je pense que les extra-terrestres sont des manifestations paranormales, comme les fantômes, mais ne viennent pas d'une autre planète.
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Rupello O · il y a
Ils ont frit, ils ont tout compris !
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Felix Culpa · il y a
;-))) Il y a de la friture sur la ligne martienne ! Merci Rupello !
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Didier Poussin · il y a
Vérité déguisée
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Felix Culpa · il y a
Oh oui ! Les Américains sont très forts pour cela ! Merci beaucoup Didier !
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Sandra Bourguignon Sanmartin · il y a
j'aime beaucoup le Cessna
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Felix Culpa · il y a
Merci Sandra !
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Nicolas Auvergnat · il y a
Ah, le bon vieux pragmatisme des militaires 😄 !
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Felix Culpa · il y a
Merci Nicolas ! Ce sont eux qui détiennent toujours les versions " officielles " des évènements !
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Houda Belabd · il y a
Une finale amplement méritée !
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Felix Culpa · il y a
Merci Houda ! C'est un retour à la Science-Fiction des années 50, la meilleure qui soit, en ce qui me concerne !
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Denis Crozet · il y a
ça de sentait venir... (ça n'en est que plus émoustillant !)
On a comme un sentiment de "c'est possible que les choses se soient déjà passées comme ça".

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Felix Culpa · il y a
Merci Denis ! Je suis persuadé qu'on nous cache bien des choses !

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