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la voyelle O décide de maigrir

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Clarinda

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LA VOYELLE O DECIDE DE MAIGRIR


En cet après-midi de printemps, le O était de très mauvaise humeur et fort anxieux. Il venait d'assister à la réunion des voyelles dans l'école primaire de mademoiselle Irène. Il avait remarqué tout de suite, en entrant, un air de moquerie sur leur visage. Elles chuchotaient, se poussaient du coude et retenaient à peine un grand éclat de rire en le regardant fixement. Agacé, à la fin de la réunion, il demanda à son ami le I : « que se passe-t-il ? Sais-tu quelque chose ? »

Le I, assez embarrassé, n'osa d'abord rien dire puis finit par lui murmurer :

La petite Capucine apprend à lire. En ce moment, elle commence à reconnaître les voyelles. Pour mieux s'en souvenir, elle a trouvé un jeu. A chaque lettre, elle associe une image.
Ah bon, quelle image a-t-elle trouvée pour moi, une pièce d'or, le soleil ?
Hum, hum, un gros ballon.
Quoi !
Un gros ballon rouge comme celui qu'Emmanuel lui a prêté hier !

Le O changea de couleur. Il étouffait de fureur. Il connaissait ce ballon. C'était un ballon énorme, très laid et tout mou.

Ah, elle ne me trouve pas beau,elle trouve que je ressemble à un cochon trop gras. Très bien, je sais ce qui me reste à faire.

Sa décision était prise. Il allait changer de silhouette. Et, au grand étonnement du I, il partit aussitôt
sans lui dire au revoir, ce qui était bien la première fois !

Le lendemain, il réunit toutes les voyelles en assemblée extraordinaire et leur dit qu'il avait décidé de commencer une cure d'amaigrissement. En conséquence, il devait prendre des vacances et se retirait des mots du vocabulaire pour un long moment.
Et devant les voyelles stupéfaites, il s'enfuit au pas de course pour commencer à maigrir.


&


Le O avait décidé de passer par la forêt pour rejoindre son centre de cure où il allait perdre du poids. Il marchait d'un bon pas en sifflotant, surveillé par un pic-vert très curieux qui le suivait en sautillant d'arbre en arbre et se demandait ce que pouvait faire ce drôle de petit personnage.
Enfin, fatigué, il décida de s'arrêter un moment dans une clairière verdoyante. Quelqu'un l'avait devancé. Un grand jeune homme blond, assis sur un tronc d'arbre, lisait un livre avec attention. Il était tellement absorbé par sa lecture que la voyelle put s'asseoir en face de lui sans qu'il s'en rende compte. Le O essaya de voir le titre du livre et s'aperçut qu'il s'agissait d'une bande dessinée de Titeuf. Mais il y avait un très grand contraste entre le comique des situations racontées et l'air sérieux de celui qui les lisait. Le garçon était triste. Il lisait un livre gai mais paraissait désespéré.
Le O, bon vivant, inquiet de ce manque d'enthousiasme, décida d'éclaircir ce mystère.
D'abord, il toussa puis sauta sur quelques feuilles mortes restées à terre.
Le jeune homme leva la tête, étonné.

Bonjour, vous avez l'air très absorbé par votre lecture.
Bonjour, oui c'est la bande dessinée que je préfère et c'est très drôle.
C'est très drôle mais vous n'avez pas l'air gai, pourquoi ?
C'est vrai. La vie ne m'apporte que déceptions et souffrances.

Le O, très impressionné par toute cette nostalgie, eut envie de le consoler :

Mais non, il fait beau, c'est le printemps et puis il y a des mots qui parlent du bonheur, de la joie, du sourire. Alors souriez maintenant !

Mais le jeune homme tourna vers lui son beau visage pâle et lui murmura tristement :

Le bonheur, la joie, le sourire, oui, peut-être petit, j'ai pu apprendre ces mots-là mais ils ont disparu et maintenant c'est plutôt la pluie, la nuit, le bruit.

En entendant cela, le O sentit un grand frisson courir le long de son dos. La disparition de ces mots, c'était de sa faute. C'est lui qui avait souhaité se retirer du vocabulaire. Alors tous ces mots avaient fait la grève. Ils étaient partis. Comme il se sentait coupable !
Il se sentait si coupable qu'il quitta brusquement le garçon et se mit à courir droit devant lui sans se retourner.

&


Le O était maintenant bien loin. Il avait traversé en toute hâte la forêt et marchait rapidement sur un sentier bordé de nombreux sapins, qui menait à la plage où se trouvait son Institut. Il sifflotait en sautillant d'un pied sur l'autre lorsque tout d'un coup, des cris épouvantables retentirent. Ils étaient entrecoupés de sons sourds et métalliques. Deux bûcherons, avec chacun une cognée à la main, se battaient furieusement dans un grand nuage de poussière brune. Le O qui n'aimait pas les querelles se précipita sur les deux hommes en criant « arrêtez, arrêtez, vous êtes fous ! ».
Les bûcherons, stupéfaits de cet ordre inattendu, lâchèrent leurs armes improvisées et stoppèrent momentanément le combat.

Mais que faites-vous ? Cessez cette querelle stupide !
Laissez-nous tranquille, répondit le premier bûcheron. Nous nous battons avec raison. Il veut abattre ces sapins qui m'appartiennent.
Ce n'est pas vrai, ce sont mes arbres.
Enfin, dit le O, avant de commencer votre travail, vous auriez dû délimiter votre terrain.
Il faut savoir arrondir les angles.
Arrondir les angles, qu'est-ce que cela veut dire ? s'exclamèrent en même temps les deux bûcherons.
Arrondir les angles, c'est tout faire pour ne pas se disputer inutilement. Faites donc preuve de compréhension, de souplesse, de communication.
On ne comprend rien à ce que vous dites, grommela le premier bûcheron. Ces mots-là, on ne les connaît même pas. Arrondir les angles, compréhension, souplesse, communication, pour nous cela ne veut rien dire.
Et ils recommencèrent à se battre.

Alors le O se rappela qu'il était en grève. Ces mots-là aussi avaient disparu du vocabulaire. Tristement , il reprit sa route.

&


Il arriva à la plage. Elle déroulait son ruban de sable fin sur plusieurs kilomètres. Il n'y avait personne sauf deux fillettes qui construisaient une figure de sable et la décoraient de coquillages roses. La voyelle s'approcha d'elles et ne put retenir un cri d'admiration. Elles étaient ravissantes, toutes deux ; chevelure brune descendant jusqu'au milieu de leur dos, piquée de barrettes colorées, yeux d'un bleu éclatant et limpide qui rappelaient les lagons des mers tropicales.

Bonjour, dit le O
Salut, répondirent les petites filles.
Comment vous appelez-vous ?
Apolline et Cladie
Quels jolis noms ! Et que décorez-vous comme cela ?
Nous terminons une sirène avant qu'elle ne soit entourée par l'eau. Et toi, que fais-tu ici ?
On ne t'a jamais vu mais on te trouve beau et tu as l'air sympa.
Ah, vous me trouvez beau, reprit le O flatté.
Oui, tu ressembles à un astre. Tu es rond comme le soleil et nous, on a besoin de soleil.

En entendant cette parole, le O comprit ce qui l'avait intrigué dès le début. Les enfants étaient charmantes, le sable doux et la mer incitaient à la baignade mais l'environnement était gris, le sable presque noir, la mer terne et sombre. Seul point de lumière, les yeux des enfants. Le contraste était saisissant.
- Il ne fait pas très beau ici.
- Avant il y avait du soleil, tout scintillait, surtout les grains de sable et la carapace des crabes. Mais depuis quelques jours, le soleil a disparu et, je ne sais pourquoi, il ne réapparaît plus.


Le O ne put en entendre davantage. Il se souvenait des aventures qu'il venait de vivre. Le soleil était un mot qu'il aimait tout particulièrement. Tous les mots joyeux avaient disparu et tout cela parce que lui-même était parti.
Alors, il prit une brusque décision. Il n'irait pas faire sa cure. Il n'avait pas besoin de maigrir. D'ailleurs, les enfants, en le comparant au soleil, lui avaient montré qu'il était beau ainsi. Il allait arrêter sa grève.

- Merci les petites, vous m'avez beaucoup aidé.
Mais pourquoi, qu'avons-nous fait ?
Vous m'avez ouvert les yeux et fait comprendre des valeurs essentielles, notamment qu'il faut savoir s'accepter tel que l'on est et apporter la joie autour de soi.
Tu ne restes pas avec nous ?
Non, je rentre chez moi. J'ai quelque chose d'important à faire. Je crois que je suis très attendu. Au revoir les enfants. Je pense que vous allez bientôt revoir le soleil.
Comment ?
Chut, c'est un secret !

Et la voyelle reprit sa route mais, cette fois, en revenant sur ses pas.

&


Toutes les voyelles étaient arrivées précipitamment, les unes après les autres, dans la cour de l'école. Elles avaient reçu un mot du O leur demandant de se rassembler à dix heures pour une réunion très importante. Elles ne comprenaient pas du tout ce qui se passait car elles le croyait en train de faire tranquillement sa cure d'amaigrissement au bord de la mer. Elles sentaient qu'il y allait avoir quelque chose de grave, d'inhabituel, sans pouvoir deviner ce que cela serait. Alors, elles faisaient des suppositions, interrogeaient leurs voisins qui n'en savaient pas plus qu'elles. Certaines avaient déjà fait trois fois le tour du préau pour essayer de calmer leur peur. D'autres jouaient aux cartes pour passer le temps.
Soudain, le U qui guettait à l'entrée de l'école l'arrivée de la voyelle tant attendue, s'écria : « le voilà, il arrive, il arrive ». Les voyelles firent instantanément le silence. C'était bien le O. Il avança au milieu de la cour. Il avait l'air grave et commença à parler :

Voilà, mes amis,je reviens de loin. Sur le chemin j'ai fait plusieurs rencontres qui m'ont fait réfléchir. J'ai décidé d'arrêter ma grève et de ne pas maigrir. Je suis très bien comme cela et puis, je souhaite que les mots joie, bonheur, soleil, compréhension et tous ceux qui parlent de sourires reviennent pour nous éclairer de leur vive lumière.

Le O ne put en dire davantage. Un bruit d'applaudissements très intenses couvrit sa voix. Les voyelles sautaient de joie, chantaient et se précipitaient vers lui pour l'embrasser.
Le I put enfin se frayer un chemin jusqu'à lui, le félicita et lui dit à l'oreille :

Tu as pris une bonne et sage décision. Quelqu'un d'autre veut te le dire aussi. Il te cherchait depuis quelque temps car tu l'as quitté trop vite. Je crois qu'il est très content que tu reviennes parmi les mots. Regarde, il est là , derrière toi.

Le O se retourna et aperçut avec surprise le beau jeune homme de la forêt qui souriait enfin. Il avait retrouvé une joie de vivre et un enthousiasme oubliés depuis quelque temps. Il était heureux et remercia vivement le O de son geste.
Le O aussi était heureux. Il se sentait fier de sa décision, au milieu de la fête que les voyelles venaient d'improviser. Elles avaient sorti d'un vieux grenier des confettis et des serpentins ainsi qu'un petit accordéon pour danser une partie de la journée.
A cet instant précis, dans la forêt, les deux bûcherons se serraient la main et avaient oublié leur querelle. Apolline et Cladie, sur la plage, retrouvaient le scintillement des grains de sable car le soleil brillait à nouveau.

Au fond, se dit le O, ma mission sur cette terre est de permettre à tous les mots chatoyants d'exister. Je ne m'en étais encore jamais rendu compte mais c'est une très belle mission.

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