La voyageuse éphémère

il y a
5 min
11
lectures
0

Lecteur de romans et classiques des littératures, souhaitant encore s'essayer à l'écriture.

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Dans cinq minutes, l'avion atterrira sur la piste de l'aéroport d'Athènes, à Spata, cette commune de banlieue.

José se lève d'un bond, enfile son chandail noir à losanges sur sa veste de pyjama encore tiède de la nuit et ouvre la fenêtre de sa chambre. La fraîcheur du matin le saisit, pique son visage et ses yeux. Sept heures vingt-huit, le soleil semble jaillir de la barrière nuageuse de l'horizon. Spata s'étire dans le rose et l'or. L'avion à destination d'Héraklion ne va pas tarder à décoller. Comme chaque matin, à la même heure. Pour José, la journée commencera alors, comme toutes les autres et selon un rituel immuable.

Demi-tour et il est dans la chambre à nouveau, se dirige vers la grosse commode plaquée le long du mur. La chambre est toute défaite. Du lit ouvert, le drap beige pend, touche le sol. La pièce est de taille moyenne mais regorge d'objets et de meubles, ce qui la rend étroite. Des journaux et revues ouverts jonchent les tomettes brique, des paquets de Gauloise vides et froissés, un emballage en celluloïd ayant contenu un hamburger, des chaussettes bleu marine retroussées, un ou deux slips. Une porte à demi fermée donne sur un cabinet de toilette au carrelage bleu pâle ponctué de deux marguerites entrelacées tous les trois carreaux. Un cendrier en corps de femme est allongé sur une petite table en bois d'ébène.

José tire une cigarette de son paquet et l'allume. Première brume matinale...
Il ouvre le premier tiroir de la commode. Les poignées en étain lui semblent glacées. Tiens ! une image de son rêve lui revient. Il se voit assis sur une piste, une valise à côté, mais ne sait plus ce qui l'y a mené. Ça reviendra.

D'un étui noir en caoutchouc dur, il sort sa paire de jumelles, « les plus puissantes que nous ayons », avait dit le marchand, et se dirige vers la fenêtre. Dans deux minutes, l'avion aura décollé et s'éloignera dans le ciel tout bleu. José ajuste ses yeux aux deux cercles de métal, règle sa vision, s'assied sur le petit fauteuil en rotin, place ses coudes sur le rebord du transat depuis longtemps renversé ; ainsi, il est d'aplomb. Et attend.

« Le Peri's Hotel » est un bel hôtel très proche de l'aéroport. José y loue une chambre spacieuse au troisième étage et n'en pense que du bien : certes, l'hôtel n'est pas récent, certes il y a des avions et des moustiques.... mais c'est très propre, la literie est confortable et le service est irréprochable et très chaleureux ! Le patron vous réserve le restaurant qui vient vous chercher, vous accompagne à l'aéroport en toute sécurité avec une conduite très prudente...il parle couramment français et se montre très sympathique...franchement, à recommander pour un transit vers l'aéroport ! Tandis que José pense à son hôtel, les deux ronds lumineux des jumelles cherchent leur proie : le bas de l'hôtel, le parking gratuit, la route, le grillage de fer... Sur le parking, des gens attendent l'arrivée du bus d'en face : de jeunes hommes en costard-cravate, des vieillards, deux ou trois enfants accompagnés. Tiens ! il y en a un qui a le même blouson que lui, en plus clair, peut-être.

Cramponné à ses jumelles, José guette. Il guette les visages de femmes accoudées aux fenêtres de l'immeuble en face, femmes préparant un voyage d'affaires, qui vont et viennent dans leurs appartements, femmes qui arrivent seules en bas de l'immeuble, femmes revenant chez elles. Certaines passent de fenêtre en fenêtre, à moitié endormies, les cheveux mis en désordre par la nuitée. Certains matins, il a davantage de chance quand, fortuitement, ses jumelles encadrent un jeune visage scrutant l'aube, des mains graciles consolidant un chignon blond ou jouant avec les perles d'un collier.


Tous ces petits gestes de femme, le matin, lui appartiennent. Il se les approprie tel un voleur, puis les laisse repartir loin de lui, vers l'inconnu, doucement, avec le léger tremblement des vitres que cogne le bruit de l'avion en partance pour la Crète. Certains matins, aucune femme ne s'offre à lui, le laissant désœuvré et malheureux. L'avion à destination d'Héraklion se fige alors, dans son sommeil, comme un jouet abandonné. La journée s'annonce différente, terne. Mais peut-être ressent-il finalement une ombre de soulagement ? Car ce qui le fascine, en même temps le torture. Ce qui le fait sortir de sa chambre chaque matin dans la froideur du petit jour, c'est toujours la même recherche, la même interrogation qui tambourine entre ses tempes : ces femmes entrevues n'existent-elles que pour un seul instant ? Pourquoi faut-il qu'elles lui échappent ? Ne vivent-elles pour lui que dans les ronds de ses jumelles ? Où s'en vont donc les êtres qui quittent notre regard ? Comment les retenir ?

Elle revient de Corinthe. Son sac est prêt et attend au bord du siège l'heure de l'arrivée à Athènes, et l'atterrissage. Avion qui file encore dans le ciel à vive allure. Elle revient de Corinthe... Elle se tient là, debout dans ce couloir au milieu des sièges éclairé par une longue bande de néon qui donne à ceux qui le traversent un teint plutôt blafard, un teint qu'on n'aimerait pas avoir au moment de descendre de l'avion pour retrouver un être impatient. Même son manteau à carreaux bleus et verts est plus terne. Elle pose doucement ses avant-bras sur le rebord métallique de la fenêtre, de manière à résister aux soubresauts de l'avion. Quelle tête ! Elle veut se mettre quelques couleurs sur les joues, mais l'avion se met à ralentir. Une autre ville approche. Athènes. Elle se maquillera pendant l'arrêt. Dehors il fait plus clair. Presque grand jour. Les images d'Athènes lui reviennent alors, habitent ses yeux. Cette lumière qu'elle aurait voulu emporter. Et puis toutes ces œuvres de maîtres... La légende des dieux grecs, de l'Acropole. Et puis, bien sûr, le Parthénon !


Elle sort un petit dépliant touristique et y relit un poème de Serge-René Fuchet :

" Ô Parthénon ! Ô toi fils ainé d'Athéna !
Immense temple situé sur l'Acropole...
Tout en hauteur au sommet de la mégapole
dont la raison d'être est d'incarner Athéna.

Fait entièrement de marbre pentélique
Ce Parthénon domine la capitale
Depuis l'aube des temps jusqu'au futur vital
Pour immortaliser la cité hellénique.

Temple des dieux et trésor au sens antique
Symbole d'une civilisation antique
Il fut consacré à Athéna Parthénos.

Le naos du Parthénon fut donc conçu pour
préserver la statue chryséléphantine
de la jolie Athéna Parthénos du grand jour, "


Ses madones à lui, ce sont ces voyageuses provenant de l'aéroport et qu'il guette chaque matin du haut de son balcon et qui colorent le reste de ses journées. L'avion arrive. Grincement des freins sur les roues métalliques. Il retient son souffle, l'avion descend plus vite que son regard. Et puis, peu à peu, il doit s'immobiliser sur la piste d'atterrissage. Il cherche, douanier solitaire ; il attend... Des voyageurs dont des femmes en provenance de cet aéroport si proche ne vont pas tarder à se retrouver aux alentours de cet hôtel.


Oui, c'est sûr, une femme regarde maintenant vers lui, scrute son étage, sa fenêtre. Est-elle en mesure de le voir ? Que devine-t-elle ? José sent que l'angoisse le saisit. Elle va partir, elle va le quitter ! Il la regarde encore, retient son plaisir. Son visage est si beau, cette femme est tout ce qu'il désire et désirera encore. Il la recherchera les matins à venir, à l'aéroport, dans les avions, parmi les femmes.


Soudain, les décisions se bousculent, trébuchent, il ne peut plus supporter ce cercle infernal, ces souffrances matinales quotidiennes et celle-là, plus forte que toutes les autres, plus insupportable encore. Affolé, José se précipite dans sa chambre, plonge son bras sous la commode, saisit son fusil à lunette, se remet en place à la fenêtre, prend appui, vise et tire.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,