La volonté de Sobek

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"Vivant ou mort, nous devons rester debout." ~ Le Déchronologue - Stéphane Beauverge  [+]

Image de Printemps 2020

Je m’appelle Amehtep, beau Thébain de vingt-sept crues du Nil, la peau matée par les rayons de Rê, le corps endurci par les travaux agricoles et les iris ambrés. Ah ! Et je suis mort.

Cela vous arrivera, je vous en fais le serment. Je n’ai plus de raison de vous mentir désormais. C’est arrivé si soudainement ! J’étais pourtant dans la force de l’âge. Je n’ai pas souffert bien longtemps. Prenez donc quelques dattes égyptiennes – les meilleures – un peu de bière, et venez écouter mon histoire. N’ayez pas peur. Laissez-moi vous raconter comment tout cela est survenu.

***

La grande crue annuelle du Nil n’avait pas encore débuté, tandis que je me promenais le long de ses berges, près de la capitale d’Amon le grand, Thèbes. Ses toits brillaient sous un soleil éclatant, tandis que son activité s’éveillait au même rythme que son peuple pieux. Une brise agréable parcourait les rues et le ciel était constellé d’envolées de flamants roses. Un jour parfait pour mourir. J’avais en tête de ramasser quelques bleuets pour ma maisonnée et pour Nepthy, ma jeune épouse. Elle pourrait les montrer à notre fils ! Et puis, les fleurs parfumeraient notre modeste demeure, et nos invités nous gratifieraient sûrement de quelques compliments. Oui, c’était assurément une bonne idée, j’en étais persuadé.

Un bouquet ou deux, pas plus. Je les rendrais à Hâpy en travaillant plus dur encore le limon qui serait déposé cette année. Mais Sobek rêvait d’un projet plus croquant pour moi ! Un immense crocodile m’attaqua aussi vivement que le sable assèche la peau. Je ne me souviens pas avoir crié. Ai-je appelé à l’aide ? Sans doute pas. Face aux dents des serviteurs du dieu crocodile, les fragiles hommes que nous sommes ne peuvent rien faire. Il en est ainsi.

***

Voilà comment je suis parti du monde lumineux pour rejoindre le monde ténébreux. J’avais peur qu’il fasse froid ici, sans les lumières de Rê. Je me trompais. Des braseros crépitent au centre de la pièce, renvoyant de chaleureuses ombres sur les murs et piliers. La pierre est recouverte de nombreux hiéroglyphes et d’autres gravures. Rien d’aussi majestueux que dans le complexe de Karnak cependant. Mais cela ne m’étonne pas, la soif de richesse des humains n’atteint pas la sagesse des dieux.

Tandis que j’avance tranquillement dans l’allée centrale du temple mortuaire, j’aperçois un autel au centre d’une vaste pièce rectangulaire. Il est d’une grande sobriété. Je m’y rends sereinement, il ne sert à rien d’accélérer mes pas. Je ne peux plus faire demi-tour. Une grande table de pierre polie m’attend, sur laquelle reposent trois bols. Le premier est en os, il est craquelé et difforme. Le deuxième est en bois, il est travaillé avec soin et plutôt esthétique. Le troisième est en bronze, magnifiquement ouvragé et parfaitement lisse.

Je ne me souviens pas avoir déjà vu ce service inhabituel dans les écrits. Je dépose mes mains tachées sur la pierre, glacée comme la mort. Un frisson me parcourt l’échine et me fait trembler. Brrr ! C’est alors qu’une main féminine écarte une voilure blanche que je n’avais pas remarquée. Une femme à la beauté exceptionnelle se glisse dans la pièce. Plus grande que moi, elle me regarde attentivement. Ses beaux yeux noisette forment deux amandes délicates. Sa peau pailletée aux nuances d’ocres brille telle la voûte céleste. Sa tunique écrue me laisse entrevoir un corps fin et soyeux, aux courbes finement ciselées. Symbole de son identité, une longue plume d’autruche est juchée sur sa tête.

Maât.

— Bonjour Déesse de l’au-delà, de la justice et de toutes les lois.
Je m’incline un peu gauchement, stressé par la rencontre la plus importante de ma mort. Je dépose mon regard sur son corps, puis remonte vite sur son visage. Il a l’air si doux ! Elle glisse jusqu’à moi, humant l’air qui nous entoure. De ses mains graciles, elle me caresse le front avant de repartir de l’autre côté de l’autel.

— Bonjour Amehtep. Bienvenue dans le monde ténébreux, dans l’entre-deux. Voici trois bols. Dans chacun d’eux se trouve une partie de ta personnalité d’autrefois. Ils représentent qui tu étais. Ton toi antérieur, croqué avec délice par mon cousin, Sobek. Elle me sourit avec un charme fou. Instinctivement, je regarde ma jambe droite. Une cicatrice la parcourt de haut en bas, de la vie à la mort. J’en reviens aux bols énigmatiques.

— Que dois-je faire avec cette vaisselle ? Dois-je la nettoyer de mon passé ? Est-ce cela le jugement de l’âme qui nous est décrit dans le livre des morts ?
Elle place une main devant ses lèvres étirées, amusée. Elle se penche au-dessus de la vaisselle mystique, laissant apparaître quelques sensualités divines.

— Amethep… voilà ce que tu dois faire : brise le bol de tes erreurs, conserve le bol de ta foi et offre-moi le bol de ta bonté. De tes choix dépendra ta rencontre avec la Grande Dévoreuse…

Maât m’indique théâtralement une passerelle qui apparaît à mon regard comme par magie. J’entends alors les ronflements graves d’une bête gigantesque tapie dans l’ombre. Gloups. Je n’ai pas envie d’être croqué deux fois de suite ! Je me concentre sur cette petite vaisselle, le cœur battant à tout rompre. La déesse m’observe sans fléchir ni bouger, telle une statue de pierre.
J’attrape le bol de bronze, tends mes muscles et le jette avec force contre le mur me faisant face. Il traverse la pièce avec rapidité et explose en mille et un débris scintillants. Je récupère le bol en os craquelé pour le tendre à la déesse en évitant de croiser son regard pénétrant. Enfin, je prends le bol en bois et le serre fort contre ma poitrine. La peur m’envahit. Je ne veux pas disparaître !

Maât me sourit.

— Pourquoi ?
— Si je dois me réincarner dans le monde baigné par le soleil de Rê, alors je n’ai pas besoin de richesse matérielle. Le bois me fournira un abri suffisant pour protéger mon ka et mon corps. Quant au bol en os, il me fait penser à mon héritage, et c’est ce que j’ai de plus précieux à offrir aux dieux.

La déesse m’indique le chemin à suivre. Je traverse alors le pont qui sépare l’autel de l’antichambre finale. Sans me faire dévorer ! Une couchette toute simple m’y attend. J’hésite un instant, puis, je m’allonge sur le dos, les bras le long du corps, le regard en l’air. La voûte céleste est magnifique. Maât me ferme les yeux avec délicatesse.

***

À l’ombre d’un vieux temple noyé, une mère crocodile met au monde un beau bébé écailleux dans un lit de bleuets.

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