La Voix dans le ruisseau

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Romancière et scénariste "engagée", parce qu'une "société sans rêve est une société sans avenir" (Carl Jung). Découvrez mon actu sur http://www.stephanie-aten.com  [+]

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Antoine avait dix ans et des idées plein la tête. À lui tout seul, dans la même journée, il était capable d’inventer le soulèvement de son village contre un troll angevin, le débarquement de soucoupes volantes dans le champ du voisin, ou la découverte d’une porte magique dans les sous-sols de l’église. Antoine avait une imagination si débordante que ses copains n’arrivaient pas à le suivre. Aussi jouait-il souvent seul, aux abords des lavoirs, là où passé et présent se rejoignaient en un même cours d’eau, là où le décor l’aidait à créer des aventures palpitantes.
Une belle soirée d’été, alors que le jour commençait lentement à décliner, le petit garçon se lança dans une nouvelle version de son histoire préférée : « Le Chevalier sauveur de monde ». Ne prêtant aucune attention aux appels insistants de sa mère, dont la maison était toute proche, il s’imagina pourfendeur de monstres destructeurs jaillis du Lathan, les lathanosaurs, dégaina l’épée en bois taillée par son papa, et vint se poster devant le ruisseau, prêt à en découdre avec les forces obscures qui s’y tapissaient.
Ce fut à ce moment, entre-deux « je vous attends, bande de mécréants » et « j’ai pas peur, je suis armé comme un chevalier professionnel », qu’il entendit une voix. Ou plutôt, un murmure. Un murmure surgi de nulle part, et pourtant aussi présent que le vent.
— Il faut que tu me sauves. J’ai besoin de ton aide.
Antoine avait beau être doté d’une imagination débordante, il savait très bien distinguer ce qui était normal de ce qui ne l’était pas. Le preux chevalier à l’épée de bois fut donc tenté de s’enfuir en courant, mais la voix répéta :
— N’aie pas peur. Tu ne risques rien.
Le petit garçon s’immobilisa, interloqué.
— Vous êtes où ?
— Loin. Trop loin pour que tu me voies. Mais j’ai une mission pour toi.
Aux yeux d’Antoine, le mot « Mission » était un peu magique. Il déclenchait chez lui le réflexe irrépressible de répondre : « À vos ordres ! ».
— Approche, susurra la voix. Approche de l’eau et regarde-la.
Le petit garçon hésita, mais on est chevalier professionnel ou on ne l’est pas. Alors, prudemment, il passa la tête au-dessus de la barrière… et se figea, ébahi. Dans le liquide noirâtre où rôdaient les lathanosaurs, il aperçut, en lieu et place de son reflet, le visage d’un vieil homme.
— Tu te vois ?
— Ce n’est pas moi ! se défendit Antoine. J’ai dix ans ! J’ai pas encore de moustache et même pas une ride !
— Il faut faire vite, Antoine. Tu dois fouiller le Lathan. Tu dois trouver la Valise du Temps. L’avenir du monde en dépend.
— La « valise du temps » ? C’est dans quel conte, ça ?
— Il faut que ce ruisseau soit nettoyé. Si tu en sors la valise, ta commune deviendra le centre de toutes les attentions. Elle deviendra l’endroit où tout a commencé, où le futur a pu être changé. Dépêche-toi, il faut la retrouver !
La voix se fit mourante, de plus en plus lointaine, comme emportée par le vent, avant de disparaître complètement. Antoine resta les bras ballants et vit son reflet remonter le cours du temps.
L’appel quasi hystérique de sa mère l’arracha à sa torpeur et le fit s’élancer dans une course endiablée jusqu’à sa maison. Il déboula dans la cuisine comme une tornade au milieu d’un champ et raconta d’une traite tout ce qui venait de lui arriver. Ses parents et sa grande sœur le contemplèrent un instant en clignant des yeux, impassibles et silencieux, avant de reprendre leurs activités comme s’ils n’avaient rien entendu. Antoine eut beau insister, expliquer, s’emporter, il n’obtint rien de mieux qu’un « tu devrais écrire un livre ».
La nuit qui suivit, le petit garçon la passa à sa fenêtre, d’où il pouvait observer le Lathan qui s’écoulait au bout de son jardin. La lune se miroita dans l’eau et sembla en descendre le courant, sans qu’aucune voix ne vienne plus troubler le calme de la ville.

Le lendemain, Antoine prit sa première décision de grand, sa première véritable décision de chevalier. Tout bon guerrier a des alliés. Il lui fallait de l’aide, et il savait où en demander.
Il la trouva en train de jardiner. En train de bêcher, biner, sarcler, le dos voûté, mais les bras encore vigoureux, la peau flétrie, mais l’esprit toujours aussi vif. « Mamie comptines » était sa mamie préférée. C’était elle qui lui avait appris à cultiver son imaginaire, comme on cultive des pommes de terre. C’est miraculeux, les pommes de terre ! Une fois que vous les avez fait sortir du sol, elles peuvent vous régaler de mille façons : sautées, écrasées, en galettes ou en gratin… bref.
— Mamie ! Il faut que tu m’aides ! Il y a un vieux monsieur qui était moi dans le Lathan, et une voix m’a dit de trouver la valise du temps parce que l’avenir du monde en dépend. J’en ai parlé à papa et maman, mais ils ne me croient pas ! Est-ce qu’on peut prendre ta pelle pour nettoyer le ruisseau ?
Mamie comptines l’observa d’un drôle d’air, mais pas du même air que son père et sa mère. Ses rides semblèrent s’évanouir, lissées par la stupeur, et son regard se voila de l’ombre de la frayeur. Elle laissa tomber sa binette et se pencha vers son petit-fils.
— Mon chéri, il faut aller voir le maire. Tout de suite.
Sans plus d’explications, elle saisit la main d’Antoine et l’entraîna avec elle. En quelques enjambées si véloces et alertes que le petit garçon crut sa grand-mère dotée de superpouvoirs, tous deux se retrouvèrent dans le hall de l’Hôtel de Ville, frondèrent les tentatives de barrage de la secrétaire, et firent irruption en plein Conseil municipal sans même frapper à la porte.
— Frédéric, il faut qu’on se parle ! Tout de suite ! lâcha Mamie comptines avec une fermeté déconcertante.
— Je suis au beau milieu d’une réunion, Amélie. Nous avons des décisions urgentes à prendre, tu devras attendre.
— Alors ajoute une délibération supplémentaire : il faut nettoyer le Lathan et il faut le faire maintenant.
— Il y a une raison particulière ?
— La Valise.
— La valise ?
— La Valise du Temps.
Le maire s’immobilisa, le Conseil municipal toussota, et l’instant d’après, Frédéric et Mamie comptines se disputaient dans le couloir.
— Je n’ai plus dix ans, Amélie ! C’est fini l’époque des contes et légendes ! Qu’est-ce qui te prend de débouler comme ça ? Tu perds la raison ?
— Quand tu étais petit, tu venais chez moi pour me raconter tout ce que la voix t’avait dit. Maintenant, mon petit-fils l’entend aussi. Mais les propos ont changé. Il ne s’agit plus de te prévenir que notre futur pourrait se dégrader, il s’agit de le modifier ! La valise nous appelle, Frédéric ! Il faut la sortir de la vase !
Le maire se tapa le front du plat de la main et retourna dans la salle du Conseil sans même s’efforcer de répondre. Mamie comptines soupira.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? s’inquiéta Antoine.
— Attendre. La voix saura lui faire retrouver le chemin.
Tous deux repartirent comme ils étaient venus, dans de grandes enjambées de chevaliers têtus.

Le soir tombé, alors que le maire quittait son bureau, un étrange phénomène se produisit. La sonnerie de son téléphone retentit, mais aucun numéro ne semblait avoir déclenché cet appel. Il resta un moment perplexe, avant de subitement décrocher.
— Frédéric ?
Il la reconnut aussitôt, cette voix qui avait accompagné toute son enfance près des lavoirs. En grandissant, il avait perdu la capacité de l’entendre. Il l’avait reléguée au rang des contes que lui racontait Amélie lorsqu’elle le gardait, il avait fini par l’oublier et était devenu un adulte rationnel. Mais la voilà qui revenait dans sa vie ! La voilà qui reprenait contact, de la façon la plus inattendue qui soit… et la plus efficace aussi. Le souffle du maire était suspendu à ce murmure, jailli du fond des âges, qui résonnait comme le glas de la fin des temps. Frédéric ne savait plus s’il était heureux de l’entendre, ou terrifié.
— C’est le moment. Dévase-moi. Repêche-moi. Viens me chercher. Il faut que vous sachiez, maintenant !

Quelques jours plus tard, la paisibilité qui régnait habituellement sur Longué-Jumelles fut balayée par le son tonitruant d’engins de chantier. L’intégralité du personnel de l’entretien urbain fut mobilisée, équipée de tout le matériel dont la commune pouvait disposer. Personne ne comprenait ce qui avait bien pu pousser le maire à décréter soudainement le lancement de ces travaux. Cela faisait des décennies que le Lathan restait latent, des décennies que ses eaux noires s’épaississaient de la décomposition des végétaux, des décennies que personne ne voyait plus ce qu’il était réellement : l’écrin d’un trésor.
Les habitants furent de plus en plus nombreux à converger vers lui, gagnés par la rumeur qui vrombissait de concert avec ce chantier inattendu. Et pendant que les ouvriers s’échinaient à rendre au ruisseau son apparence originelle, Mamie comptines raconta, et raconta encore sans jamais se lasser, l’histoire de la « Valise du Temps ».

Lorsqu’elle était petite fille, quelques années seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, une étrange explosion avait eu lieu une nuit dans le ciel. Toute la commune de Longué s’était émue de ce bruit terrifiant, écho d’un traumatisme encore bien trop récent. Mais, curieusement, aucune trace physique des causes ou des effets de cette explosion n’avait pu être relevée. C’était comme si la totalité des habitants avait vécu un rêve éveillé, une illusion commune, et rapidement, ce désagréable souvenir avait été oublié… jusqu’à ce que la petite Amélie découvre le legs de cet évènement mystérieux. En sautant dans le Lathan, par goût de la provocation et amour de l’eau fraîche, elle avait touché du pied un objet lisse, gris et brillant, semblable à nul autre pareil. Elle l’avait sorti du ruisseau, mettant ainsi au jour une sorte de valise, complètement hermétique. Malgré de nombreuses tentatives, formules magiques incluses, Amélie n’était jamais parvenue à l’ouvrir, mais au moment où elle s’était apprêtée à le rejeter dans le Lathan, l’objet s’était mis à lui parler :
— Tu viens de trouver l’écho du temps. Il a été envoyé depuis le lointain en direction du maintenant. Il a été envoyé par l’après, pour propager l’avertissement. Lorsque je te le dirai, tu devras me montrer à tout le monde. En attendant, si tu me protèges et me gardes cachée, je te révèlerai de grands secrets.
C’est ainsi qu’Amélie était devenue « Lily comptines », puis « Mamie comptines », parce qu’elle passait son temps à inventer des histoires abracadabrantes qui ne pouvaient être crues que par des enfants. Des histoires de téléphones que l’on pourrait glisser dans sa poche, emporter partout, et qui pourraient appeler n’importe qui à travers tous les continents. Des histoires de machines reliées entre elles par un réseau immense et qui donneraient l’accès, depuis chez soi, à l’équivalent de millions de bibliothèques. Des histoires de lave-linge automatiques, qui investiraient tous les foyers, même les plus modestes, et rendraient les lavoirs définitivement obsolètes. Des inventions toutes plus folles les unes que les autres… qui finirent toutes par se réaliser. Amélie grandit, puis vieillit avec ce secret, auquel seuls quelques enfants comme Frédéric eurent le privilège d’avoir accès, sans doute parce que leur esprit était suffisamment ouvert pour l’entendre.

Bouleversés par cette extraordinaire confession, les Longuéens n’en pouvaient plus d’attendre la mise au jour de la valise du temps. Ils en arrivèrent à sauter à pieds joints dans le Lathan, comme le faisaient les garnements, pour plonger les mains dans la vase et débarrasser le cours d’eau des décennies de décomposition qui l’étouffaient. Poignées après pelletées, ils entreprirent de le libérer, pour retrouver un soi-disant trésor tombé du ciel.
Mais après des semaines de travail acharné, après avoir rendu au Lathan sa clarté et sa pureté, quelle ne fut pas leur surprise de constater que la valise n’était plus là ! Amélie fut appelée à la rescousse pour localiser le précieux sésame, mais sa mémoire lui jouait des tours. Ses hésitations et retournements commencèrent à faire craindre le pire : aurait-elle pu tout inventer ? C’est alors qu’un cri retentit à quelques mètres en aval. Le petit Antoine, figé devant le plus vieux des lavoirs qui tombait pratiquement en ruines, pointait fièrement son épée en direction de l’eau.
— Elle est là ! Je la vois ! Elle est là ! Elle brille ! Elle parle !
Un tonnerre de pas précipités fit vibrer le sol, suivi d’un silence total qui sembla suspendre le temps. C’était vrai. Elle était bien là, « la valise ». Et lorsque les Longuéens se penchèrent au-dessus du Lathan pour mieux la voir, ils virent dans l’eau leur propre reflet vieilli d’au moins trente ans. Certains, d’ailleurs, ne purent contempler que le spectacle horrifiant d’un squelette desséché. En courageux chevalier sauveur de monde, Antoine sauta dans l’eau.
— Viens, Antoine. Attrape-moi, tire-moi, ramène-moi. J’ai des choses à dire et tu les diras pour moi.
Le petit garçon remonta à la surface et fut hissé sur la berge par mille mains à la fois. Il alla grimper sur un banc, la valise serrée dans ses bras. Elle ne semblait présenter aucun système d’ouverture, aucune indication extérieure, mais elle rayonnait de sophistication. Antoine se fit alors le relais, le traducteur d’un message venu du fond des âges. Pas ceux du passé, mais ceux de l’avenir.
— Je suis votre poste de télécommunication avec le futur. Je suis votre boule de cristal, votre sonnette d’alarme, le réceptacle d’un après qu’il faut changer maintenant. Cet écrin qu’est le Lathan doit devenir votre symbole, car il incarne à lui seul vos biens les plus précieux : l’eau et l’environnement. Ne laissez rien dépérir, ne laissez rien s’épuiser. Veillez sur tout ce qui ne peut être remplacé. De là où je vous parle, nous avons fauté. Nous avons échoué. Nous avons cru que nous avions le temps et le temps nous a subitement rattrapés. Il nous a happés, mâchés et digérés. Aujourd’hui, nous passons nos journées à nous reconstituer, avec une seule certitude : demain, il nous faudra recommencer. Je vous parle depuis l’après, je vous parle pour vous sauver. Faites connaître ma voix au monde, faites-la « raisonner ».

C’est ainsi que Longué-Jumelles devint l’épicentre du grand changement. Le monde entier tourna le regard vers cette petite commune jusqu’alors inconnue et ouvrit les yeux pour de bon sur l’avenir qu’il était en train de construire. Les enfants comme Antoine, dotés d’un esprit ouvert capable d’entendre ce que les autres ne pouvaient pas comprendre, obtinrent l’attention des adultes. Et jour après jour, année après année, la valise confirma que le futur pouvait être changé.
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