La Voiture verte

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Finaliste
Jury

Tout cela ne voudrait rien dire s'il n'y avait ce swing  [+]

Image de Automne 2020
À l’amorce de la dernière courbe, les deux bolides se collaient roue contre roue. Gary Coburn était à l’intérieur, sur la meilleure trajectoire, mais la voiture verte ne cédait pas. Sans freiner le moins du monde, elle se laissa emporter dans l’ovale jusqu’à frôler le mur. Normalement, cette manœuvre ne fonctionne pas, surtout face à un vétéran comme Coburn. Tassée contre le béton, la voiture verte gardait sa pleine vitesse et c’est l’autre qui dut faire un écart pour éviter le contact. Quelle prise de risque imbécile !
Lequel des deux avait franchi la ligne en premier n’avait plus d’importance, ce fut la première fois que Robert Darnold, propriétaire de la piste de Barton Hill en Caroline du Nord, ouvrit grand les yeux devant une folie de la voiture verte.
Il descendit au bord de la piste, ne sachant s’il fallait blâmer ou féliciter l’impétueux pilote, lorsqu’il vit sortir de l’habitacle une crevette maigrichonne pleine de tâches de rousseur, écrasée par un casque trop grand.
Depuis son véhicule, Coburn lâcha une bordée d’injures. Il avait une course de championnat dans la semaine et l’on ne prenait pas de tels risques avec le matériel sur des tours d’entraînement.
Le jeune pilote avait quitté la piste sur une bicyclette à demi déglinguée avant que Darnold ait pensé à lui demander son nom.

La verte était une vieille voiture de stock-car qui n’était plus homologuée, mais servait lors des exhibitions ou des journées portes ouvertes, pour faire venir du monde sur le circuit. On la repeignait régulièrement bien que le châssis fût douteux et les freins pleins de caprices. Billy Kaiser, pilote instructeur employé de longue date ne sut jamais comment ce gamin avait pu se retrouver au volant du véhicule. La seule hypothèse crédible étant qu’il ait profité de sa pause pipi pour se glisser dans l’habitacle.

Toujours ponctuelle, Fiammetta D’Ambrosio arrivait à neuf heures précises. Elle descendait de sa Dodge bleu roi en faisant toujours attention de ne pas plisser sa jupe, puis se dirigeait vers l’escalier extérieur qui menait directement à l’étage où elle officiait comme comptable. Elle avait remarqué le jeune homme qui avait l’habitude de traîner sur le parking et l’avait même abordée un matin, une boucle d’oreille à la main. D’un air timide, il lui demanda si elle ne l’avait pas perdue, ou bien si elle voulait la prendre en échange du prix du ticket d’entrée. C’était un bijou de pacotille, comme on en trouve dans les fêtes foraines, et puis que faire d’une seule boucle d’oreille !
Comme le garçon lui faisait pitié, elle lui laissa deux billets d’un dollar, ce qui était une belle somme à l’époque, mais lui demanda de déplacer son vélo qui gênait le passage.

C’est certainement Matthew Donaldson, employé à l’accueil depuis le début de l’été, qui le connaissait le mieux. À peine plus âgé que le jeune homme, il venait chaque lundi avec une pile de comics sous le bras. Des histoires de superhéros. Il les achetait dans une boutique située à la sortie de la ville qui exposait sans faille les nouveautés deux fois par semaine. Une fois lus, il les laissait sur la table basse du hall, au milieu des revues d’automobile et de football.
Traînant comme une âme en peine près de la porte, le jeune rouquin ne fut pas long à repérer les histoires dessinées pleines de muscles et de courage. Faute de pouvoir se payer une entrée, il prit l’habitude de venir s’asseoir dans un coin du hall, près d’une grande plante artificielle, pour dévorer les revues en silence. Une fois qu’il en avait assez, il s’en allait sans rien dire sur sa bicyclette. Intrigué par ce manège, Matthew essaya bien d’établir le contact. Le garçon n’était pas bavard et ne lâcha pas même son prénom.
Autour de la machine à café, il apprit que les mécanos du garage l’avaient eux aussi repéré et en avaient fait un sujet de raillerie. Ils l’avaient même baptisé « Freaky Jones » et s’amusaient encore de lui quand il n’était plus là.

D’après Tim Butcher et Jose Luis Mendoza, tous deux chargés de l’entretien et de la réparation des véhicules, le garçon avait préparé son coup et attendu le moment opportun pour échapper à leur vigilance. Il se postait quelque part à l’ombre et passait la plupart de son temps à lire des comics. Une fois, Butcher l’avait interpellé pour qu’il lui porte la caisse à outils et l’employa à quelques travaux du même genre. Cela valait mieux que de rester là à glandouiller toute l’après-midi, se disait-il, mais le rouquin ne semblait pas s’intéresser à la mécanique. C’était bien eux qui l’avaient surnommé « Jones », puis « Freaky Jones », le bizarre, sans qu’il ne se rebelle d’aucune façon. Si les deux mécanos étaient prompts à se rejeter la faute l’un l’autre au sujet de l’incident, ils avaient été estomaqués de le voir prendre l’avantage sur Coburn, et jamais ils n’avaient connu leur vieille voiture d’exhibition aussi fringante sur l’ovale.

Un matin, Billy Kaiser vit que le garçon vadrouillait de nouveau aux abords du circuit. Il arrêta sa voiture en pleine piste pour aller lui passer un savon mémorable, accompagnant ses grands gestes d’une pluie de postillons qui jaillissaient à travers ses moustaches broussailleuses et lourdes de menaces.
Cela attira l’attention de Darnold qui descendit de son bureau tout en tirant des bouffées blanchâtres de sa pipe. S’il approuvait sur le fond la leçon de morale, il avança ses propres arguments et parvint à convaincre son instructeur de laisser le jeune homme faire quelques tours supplémentaires avec la voiture verte, pour voir.
Après le troisième tour du gamin, Darnold étouffa sa pipe et héla les mécanos pour qu’on lui porte un chronomètre.

Une fin d’après-midi, Darnold profita de la présence de son poulain Coburn et des turbulents frères Dooley pour organiser une course à la bonne franquette sur quelques rondes, à laquelle il ajouta au dernier moment la voiture verte de Jones.
Comme à son habitude, Jeff Dooley prit la tête après avoir grillé le départ, suivi de Greg, son frère jumeau qui ne voulait pas s’en laisser compter. Coburn, le plus expérimenté de tous, s’écarta pour laisser passer la voiture verte, mais ce n’était qu’une manœuvre pour mieux jauger le bleu. Très vite, un sourire lui vint aux lèvres : le garçon ne savait pas prendre l’aspiration de la voiture qui le précédait. Pour cela il faut se suivre de près, les parechocs presque à se toucher, mais sans aller jusqu’au contact. Quand la manœuvre est bien réalisée, tout le train de voitures obtient un gain de vitesse par le jeu des forces aérodynamiques. Ne parvenant pas à se placer correctement, Jones se trouva décroché des frères Dooley qui avaient déjà pris un bon rythme.
De son promontoire en bord de piste, Darnold observait ses pilotes tout en bourrant sa pipe d’un tabac d’importation trop cher pour ce qu’il valait.
Coburn alla se placer au plus près de la voiture verte et retarda son freinage à l’amorce de la grande courbe. Le contact s’établit et la carcasse verte poussée de l’arrière eut comme un hoquet. Un nuage de fumée jaillit des pneus avant et le garçon sans expérience éprouva du mal à garder sa ligne. Ayant pris l’intérieur d’un coup de volant énergique, le champion fut vite à sa hauteur et le dépassa d’une façon inexorable, avant de s’attaquer aux frères siamois qui filaient en haut de piste. Doté d’un moteur mieux réglé, il n’eut pas de peine à les rattraper et se plaça tout près de leurs voitures accolées l’une à l’autre, créant une perturbation qui fit dériver la seconde. Greg Dooley enragea de se voir séparé de son frère et encore plus d’avoir perdu du terrain sur lui. En première position, Jeff tourna la tête en tous sens, ne comprenant pas la perte de vitesse qu’indiquait l’aiguille sur son tableau de bord.
Coburn attaqua le virage serré pour prendre l’avantage sur tous ses adversaires avant la ligne droite, mais une ombre parut soudainement dans son champ de vision. À l’intérieur, tout près de la ligne. La voiture verte avait plongé dans son angle mort. Cette manœuvre impromptue l’obligea à dévier de sa trajectoire et le changement de régime fit sursauter le moteur.
Darnold posa sa pipe pour brandir un vieux drapeau à damier tâché d’huile et d’essence sans risquer d’y mettre le feu.
À la surprise de tous, la voiture verte franchit la ligne en premier sous les acclamations des mécaniciens ravis du spectacle.
Lorsque Jones sortit de son véhicule, il était rouge comme un homard, les yeux exorbités, les mains tremblantes. Darnold lui donna une tape dans le dos qui manqua de le faire trébucher. Tandis que les pilotes s’épongeaient et se désaltéraient de boissons sucrées, Kaiser et les mécanos s’avancèrent pour pousser la voiture verte dans le garage. À côté du siège du pilote, ils trouvèrent une revue de comics entrouverte, aux pages chiffonnées.

La fraîcheur du matin ne s’était pas encore dissipée lorsque Joshua Bell ouvrit la barrière qui donnait accès au Motor Speedway de Charlotte pour la grande course d’automne. Dès qu’il le reconnut, il salua Robert Darnold qui conduisait lui-même le gros camion porteur. Sur la plateforme, au côté de la voiture rouge de Gary Coburn, il vit pour la première fois une Dodge verte de vieux modèle, mais repeinte de frais, et qui comportait un numéro de course : Darnold avait engagé deux voitures cette année.
Au moment d’inscrire le gamin, le patron d’écurie s’était interrogé sur sa licence, mais il connaissait du monde et savait qu’on ne mettrait pas en doute sa parole ; si le pilote prouvait sa valeur, il serait toujours temps de régulariser la situation.
Quand il fallut signer la feuille de départ, le jeune inscrit sous le nom de « F. Jones » dessina quelque chose qui ressemblait plutôt à « Miller » ou « Muller », en lettres scolaires mal dégrossies, et Darnold réalisa que personne jusque-là n’avait pensé à lui demander son véritable nom.
Cette course ouverte aux amateurs faisait le lever de rideau de l’épreuve du championnat national. Les cracks et leurs écuries de prestige avaient pris leurs quartiers depuis la veille pour régler leurs voitures. Pour Darnold et les passionnés de son espèce, tout devait être fait au plus vite avant de libérer la place.
Coburn apparaissait tendu et saluait ses connaissances d’un sourire carnassier qui ne trompait personne. Cette course représentait beaucoup pour lui, car il espérait taper dans l’œil d’une écurie de gros calibre.
La voiture verte avait été réglée pour la course, le moteur refait et les suspensions empruntées aux voitures des frères Dooley qui en avaient fait une crise de nerfs.
Avant même les tours d’essai, Darnold avait senti que sa recrue n’en menait pas large. Toute cette agitation le perturbait. Des vans cherchaient leurs emplacements numérotés au centre de la piste dans un bazar indescriptible. Le déchargement des véhicules, l’installation dans les stands, les roues poussées par les mécaniciens, les ordres et les contre-ordres vociférés dans les odeurs de carburant que l’on versait dans les réservoirs, tout cela était nouveau pour le jeune pilote.
Avec la première voiture, Coburn fit un bon tour d’essai, sans trop forcer la mécanique. Il était satisfait, mais trouva à redire sur le placement du siège, accaparant l’attention des mécanos pour le reste de la séance.
Jones se contenta de tours médiocres qui ne lui avaient pas permis de prendre sa pleine vitesse. Darnold se rassura en pensant que c’était à cause du trafic des autres voitures à l’essai, mais son instructeur le détrompa : le gamin avait eu un tour parfaitement clair.
Une pause permit à chacun de s’alimenter sur le pouce. Tout en se plaignant de la moutarde de son hot-dog, Darnold remarqua les travées qui se remplissaient de spectateurs, des passionnés qui venaient avant tout pour la course des professionnels. Il échangea quelques mots avec Martin Weisphel, un conducteur de bus scolaire de la banlieue de Raleigh venu avec son épouse Marge et son fils Victor. Les yeux du garçon brillaient de voir son père discuter avec un patron d’écurie et fit derechef de la voiture verte sa favorite. Alors que les moteurs se mettaient à vrombir les uns à la suite des autres, Darnold chercha des yeux son pilote, et quitta les Weisphel en jetant le reste de son repas dans une poubelle. Il demanda aux mécanos où se trouvait Jones, mais ces derniers, occupés à régler le siège de la première voiture, n’en savaient rien. Billy Kaiser qui l’avait aussi perdu de vue, indiqua que le jeunot ne lui paraissait pas dans son assiette et selon ses propres termes, qu’il ne le sentait pas. Ils se mirent à arpenter les coursives de l’autodrome et ce n’est que cinq minutes avant le départ qu’ils virent le rouquin sortir des toilettes, blanc comme un linge, un comics dans la main. Kaiser lui fit comprendre à quel point il avait l’air ridicule et qu’il était toujours temps pour lui d’abandonner. Darnold fut obligé de calmer son instructeur qui promettait au jeune homme de lui faire rembourser ses frais d’inscription en tâches peu ragoûtantes au garage. Jones restait muet, comme insensible au déluge de menaces, si bien que Kaiser lui arracha la bande dessinée des mains avant de se diriger vers le paddock en marmonnant.

La vieille sono finit de cracher à toute vitesse les noms et numéros des participants, avant d’égrener les slogans imbéciles des sponsors de la course. Le speaker annonça la traditionnelle formule d’allumage des moteurs, puis ce fut le tour de lancement.
Coburn figurait en deuxième ligne, mais prit d’emblée le sillage de la voiture qui lui paraissait la plus rapide. Les mécaniciens se tapèrent dans la main, espérant une belle course de leur première voiture. Malgré lui, Kaiser portait son attention sur la verte. Le gamin ne paraissait pas à l’aise dans tout ce trafic. Jamais il n’avait roulé avec autant de concurrents. Bientôt, il rétrograda de plusieurs rangs et n’eut plus qu’une voiture mal en point derrière lui.
L’écart se fit assez vite entre les pilotes les plus aguerris et les autres. La première partie de l’ovale de Charlotte comporte deux courbes appelées « turns », numérotées un et deux, avant de se trouver dans la ligne opposée. Une fois lancé sur une bonne trajectoire, ils se négocient assez facilement, mais les turns trois et quatre pour revenir sur la ligne d’arrivée sont plus techniques.
Dans le rythme, Coburn était troisième ou quatrième à chaque passage devant la ligne. Cela n’avait pas d’importance : il avait l’habitude de porter son attaque en fin de course. À l’entendre, s’il n’avait jamais réussi à remporter cette épreuve annuelle, c’était par malchance ou défaillance matérielle, et ce n’était pas loin de la vérité.
La voiture verte ne quittait pas les dernières places et lorsqu’un traînard à la carburation défectueuse revint à son stand, elle ferma le train à près d’un tour de piste du leader. Kaiser voulut expliquer à son patron qu’elle prenait mal le troisième tournant et perdait l’aspiration à chaque passage, mais ce dernier demeurait impassible, partagé qu’il était entre le sort de ses deux bolides.
Au huitième tour, une première voiture sortit de piste et se retrouva sur l’herbe après avoir renversé un panneau publicitaire. Au suivant, un accrochage impliqua trois véhicules : un peu trop d’audace, une mauvaise touchette, et voilà deux gars hors course.
Le prochain fut plus sévère, notamment pour une voiture jaune qui vantait en grosses lettres les mérites d’une marque de cacahuètes. Le blocage des pneus dégagea un intense nuage de fumée. Jones disparut dans ce soudain brouillard de gomme et Violetta Mc Donald, une employée de drugstore passionnée de motocyclette et de sports violents qui se trouvait au premier rang, vit la voiture verte toucher le muret par l’avant jusqu’à déclencher une série d’étincelles.
Jones était sur le point de se faire doubler par les voitures de tête lorsque la multiplication des incidents conduisit le directeur de course à sortir le drapeau jaune pour une neutralisation temporaire. Trop de débris sur la piste. Pour la plupart des écuries, ce fut l’occasion de faire rentrer les voitures pour un ravitaillement en carburant.
La voiture de Coburn s’arrêta d’abord et tandis qu’on nettoyait le pare-brise, le chef mécanicien encaissa une soufflante à cause, cette fois, du réglage des sangles de sécurité. Plein de rage, Coburn redémarra en laissant un méchant panache derrière lui. Jones fut plus long à accomplir la manœuvre et dut replacer son véhicule sous un torrent d’injures, car il mordait sur l’emplacement d’une écurie concurrente.
Darnold qui s’était tenu à l’écart des humeurs de son premier pilote, pencha cette fois la tête dans l’habitacle. Le jeune tremblait de tous ses membres. Le stress de la course en meute, c’était autre chose que les tours gentillets sur la piste cabossée de Barton Hill. Ici, tout devait être exécuté à pleine vitesse sous peine de se voir éliminé de la course. Kaiser hurla un chapelet de conseils qui sonnaient comme des réprimandes. Sous son casque, le jeune pilote semblait perdu, le regard vide.
C’est alors qu’une idée des plus saugrenues vint à l’esprit de Robert Darnold. Une idée qui, en trente années passées dans le monde des courses automobiles au service de la performance, lui parut longtemps la plus incongrue.
— Rends-lui ! dit-il à Kaiser.
— Hein, qu’est-ce qu’il y a Robert ?
— Oui, rends-lui ça ! confirma Darnold en désignant la bande dessinée que l’instructeur avait confisquée et dont il se servait d’éventail.
— Sa cochonnerie ? reprit l’instructeur en fixant avec dédain l’homme volant vêtu d’un sous-vêtement ridicule dessiné sur la couverture.
Darnold acquiesça et Kaiser se résolut à jeter le comics dans l’habitacle avant de tourner les talons en levant les bras au ciel.
Le gamin redémarra de manière si brusque que Carmen Mendoza venue depuis l’autre bout de l’état craignit pour son fils mécanicien qui se trouvait sur le passage.

Dès la reprise, la lutte pour la première place gagna en intensité. Coburn avait affaire à une coriace voiture bleue et jaune qui s’était laissée porter jusque-là, attendant le moment de passer à l’action. Une autre, de couleur noire, se montrait plus agressive et tapait dans ses pneumatiques à chaque tournant pour freiner le plus tard possible. Elle ne tarda pas à prendre la tête sous les vivats du public. Belle récompense populaire, mais les connaisseurs demeuraient sceptiques sur sa capacité à aller au bout en conservant suffisamment d’adhérence.
Soudain, une clameur surgit de l’autre côté de l’ovale. Il y avait du mouvement en queue de cortège. Du dos de la main, Darnold s’abrita du soleil, plissa les yeux. Une vague s’était formée. Une voiture avait perdu l’aspiration, entraînant aussitôt le désordre dans le cortège qui la suivait. Au passage devant la ligne des stands, il ne vit pas la seconde voiture.
Le tour suivant, le temps d’un éclair il fut surpris de distinguer un trait de vert anglais au milieu du peloton. Un temps, il s’interrogea si une autre écurie avait osé se parer d’une couleur aussi improbable, mais non, c’était bien Jones.
La lutte faisait rage aussi bien en tête de course qu’au cœur de la meute, et cela se traduisit par un accrochage entre deux voitures d’une même écurie qui amena une troisième à faire un tour sur elle-même avant de se rétablir et repartir derrière tout le monde.
Un moteur lâcha et se mit à pisser de l’huile, mais le planning serré de la journée faisait que l’on n’interrompit pas la course.
Au tour suivant, Kaiser tapa l’épaule de son patron. Il pointa du doigt le tournant qu’allaient aborder trois voitures de front. Trois voitures, c’était le maximum, une situation instable qui ne se résout que par le renoncement foireux d’un des protagonistes. Lorsqu’un concurrent mauve aux couleurs d’une compagnie d’assurance lâcha l’accélérateur au moment le plus critique, quelle ne fut pas la surprise de Darnold et son équipe de voir au surgir la voiture verte à pleins gaz dans l’intervalle laissé libre !
On entendit crisser les freins dans un nuage de gomme. Par réflexe, Darnold sortit la pipe de sa bouche et faillit se brûler les doigts. Malgré sa trajectoire des plus instables, Jones était parvenu à virer sans toucher ses concurrents. Les pneus avaient tenu et le voilà propulsé à l’avant du groupe de chasse.

La voiture noire de tête, trop impétueuse, perdait sa ligne un peu plus chaque tour et finit par s’encastrer dans le troisième virage. Une roue explosa et par chance, traversa la piste entre deux concurrents. On neutralisa la course.

En deuxième position, Gary Coburn ne desserrait pas les dents et appuya rageusement sur le champignon dès le drapeau jaune retiré. Le concurrent bleu marine avait profité du dépassement d’un attardé pour lui filer entre les doigts. Ce lascar n’était pas un inconnu, le blondinet Jason Brunswick, déjà vainqueur deux années auparavant avait traîné quelques mois chez les professionnels sans toutefois trouver de volant pour la saison. Coburn aurait aimé avoir cette chance, faire partie du grand circuit et enfin montrer ce qu’il avait dans le ventre.
Lorsque les voitures furent aile contre aile dans le deuxième virage, la foule retint son souffle, pressentant la lutte homérique jusqu’au drapeau à damier. Mais les dieux de la course ne l’entendirent pas ainsi. Le blondinet décrocha irrémédiablement, en perte de puissance. Problème de boîte de vitesse conclut Kaiser en frappant de joie et sans retenue sur le gars le plus proche.
Coburn se trouvait désormais en tête à trois tours de la fin et sa carrosserie rouge rutilait au soleil comme jamais.
Privé d’une lutte entre les deux ambitieux, le public parut se désintéresser de cette course mineure et l’on vit fleurir dans les gradins les programmes colorés qui détaillaient les enjeux de la grande épreuve à suivre.
Après avoir essayé en vain d’attirer l’attention de son père affairé à lire les annonces immobilières de la région, le jeune Victor Weisphel tira nerveusement la robe de sa mère. Il criait de toutes ses forces tout en pointant le deuxième virage : sa voiture favorite était de retour aux avant-postes, gagnant du terrain sur le leader à chaque courbe.
Coburn cligna des yeux en contrôlant son rétroviseur, car le petit point vert inoffensif remplissait maintenant tout l’espace. Le rouquin n’allait tout de même pas mettre sa victoire en question ! Il laissa la voiture verte venir à hauteur, puis inclina le volant avec douceur, faisant dériver sa trajectoire vers l’intérieur.
Pour éviter l’accrochage, Jones dut suivre le mouvement, et se retrouva sur la partie sale de la piste où s’étaient accumulés huile et débris de gomme.
Le bleu ne pourrait survivre longtemps à cette allure se disait Coburn qui roulait toujours à la limite de la zone de danger afin d’empêcher son rival de reprendre une meilleure adhérence.
Darnold essuyait nerveusement ses cheveux collés par la sueur. Jamais il n’avait vu ses deux voitures en tête aussi près du but.
Luttant sur cette portion délicate, Jones partit dans une embardée qu’il parvint à maîtriser par miracle et garda tant bien que mal sa ligne. En agglutinant les débris minuscules, la surface de ses pneus se modifiait petit à petit. Il ne tiendrait pas longtemps avant de visiter le décor.
En sortie de courbe, Coburn remonta en haut de l’ovale, remit plein gaz, lorsqu’il vit déboucher la voiture verte qui elle, n’avait pas freiné malgré le danger, et lui fit au passage une queue de poisson !
Le rouquin se trouvait désormais en tête sous les clameurs de la foule.
Il ne restait que deux tours. Juste deux misérables tours, et Coburn ne pouvait se contenter d’une place d’honneur !
Pour reprendre en main son destin, il lui fallait prendre une dernière initiative. Saisir sa chance lorsqu’elle se présente est le credo de tout américain en mal de réussite, et cette chance là était à l’intérieur de la piste.
Déboîtant furieusement, Coburn plongea à toute vitesse dans la partie ombragée, tentant le tout pour le tout. Au prochain tournant, il oubliera de freiner lui aussi. Si le rouquin y était parvenu au tour précédent, un pilote de son talent devait pouvoir le faire !
Profitant de la pente, la voiture rouge se porta à hauteur. Les calandres au même niveau, l’on ne pouvait dire laquelle avait pris l’avantage.
À l’amorce du délicat troisième tournant, c’était à qui freinerait le dernier. Le bolide rouge tenait la piste, les pneumatiques poussés à leur limite. Cette ultime audace allait être récompensée, mais elle avait conduit Coburn sur la partie la plus sale de l’ovale. Les débris de gomme qu’il soulevait déclenchaient des flammèches à la sortie du pot d’échappement. Coburn retardait le moment où il devrait corriger son allure, jusqu’à ce qu’une vibration transmise par le volant lui secoue les épaules. Puis un crissement caractéristique surgit de l’avant du véhicule : il avait bloqué une roue !
Serrant la gouverne de toutes ses forces pour maintenir le bolide en ligne, c’est l’arrière en perte d’adhérence qui se déroba et malgré un solide coup de volant, le champion ne put empêcher la voiture de perdre son angle d’attaque, de se retrouver en travers de la piste et enfin de partir, hors de tout contrôle, dans une toupie du diable vers le centre de l’autodrome, avant de heurter en fin de course un muret de brique envahi de publicités obscènes. Un écheveau de flammes jaillit aussitôt de l’arrière du véhicule, s’empara d’une roue.
Les têtes étaient tournées vers le lieu du drame, les yeux grands ouverts, les bouches figées en autant d’expressions qu’il y avait de témoins. Les commissaires de course se précipitèrent avec leurs extincteurs tout en évitant des lambeaux épars de tôle froissée. Bousculé par l’agitation du personnel d’urgence, Darnold esquissa une prière maladroite. On lui frappa dans le dos. Coburn allait-il s’en sortir autrement qu’en mille morceaux ?
On lui frappa dans le dos, encore. C’était Kaiser. À l’autre bout de l’ovale, la voiture verte, toujours en tête, roulait au ralenti. Il descendit du haut de la piste pour s’engager à l’intérieur et suivre les lignes qui marquent la zone d’entrée des stands.
— Mais que fait-il, il y a une course à gagner ! hurla Kaiser.
— Il n’a peut-être plus d’essence ? avança un mécano.
La voiture verte venait bien vers eux. Tim et Jose Luis s’avancèrent, prêts à intervenir, mais Jones ne freina pas et leur passa sous le nez en remettant les gaz.
La voiture verte alla jusqu’au bout des stands, puis roula sur la partie gazonnée avant de mettre un grand coup de frein à hauteur du panache de fumée noire.
Tad Williams, gardien de stade municipal en semaine venu toucher un cacheton au sein de l’équipe de sécurité était aux premières loges pour assister à un événement extraordinaire.
Un gamin pas plus épais qu’un hot-dog à vingt-cinq cents bondit hors de la voiture verte pour se porter au secours de l’épave. Au mépris des flammes qui s’étaient emparées du train arrière, il plongea les bras dans l’habitacle.
Le souffle court, Williams fut le premier à déclencher son extincteur, visant la base du feu.
Tordu comme une crevette, le gamin s’affairait seul au secours du pilote accidenté et avant même qu’on ne lui vienne en aide, se détendit tel un ressort pour extirper le corps de Coburn de la carcasse en flammes.
Une fois sur les lieux, Darnold et les membres de l’écurie virent Jones en train de réanimer son coéquipier couché sur le dos, à demi conscient.

Lorsque le vétéran Henry Brown franchit la ligne à bord de sa vieille Ford, il ne comprit même pas avoir remporté la course, tant la confusion était à son comble. Pour l’éternité, c’est bien lui qui figura au palmarès, et jamais il n’y eut de podium pour les voitures de Darnold.

L’on ne vit pas Freaky Jones de toute la semaine qui suivit. Coburn était encore en observation à l’hôpital que Darnold faisait déjà des plans pour la prochaine saison et se languissait d’en parler à son nouveau pilote, mais il ne le voyait plus.

Mrs Martha Harris avait pris son poste depuis trois jours lorsqu’elle entendit une sonnerie de bicyclette et vit entrer un jeune homme boutonneux dans le hall. Elle s’activait de bon matin pour entretenir la salle d’accueil dans une propreté digne de ce nom. Le dénommé Matthew qui l’avait précédée avait obtenu un job à l’université, mais n’avait sans doute jamais trouvé le placard à serpillière.
Le gringalet marqua un temps d’arrêt sur le pas de la porte. Il observa la grosse plante en plastique, changée de place, puis une paire de pots de fleurs, authentiques cette fois, ainsi qu’un petit arrosoir rose dans le coin. Martha l’observait par-dessus ses lunettes. Il paraissait perdu, s’assit, se pencha vers la table basse. Bien sûr, elle avait fichu en l’air dès son arrivée toutes ces revues vulgaires qui traînaient au milieu des actualités !
Elle vit le gamin se lever sans un mot, puis repartir sur son vélo. Ce fut la dernière fois que l’on vit Freaky Jones sur le circuit.

Des années plus tard, Robert Darnold qui croulait sous les factures impayées reçut une ultime visite des huissiers. Au moment de rendre les clés, il eut une pensée pour ce sauvetage héroïque qui fut tout compte fait sa plus belle victoire d’équipe.
Malgré son attention extrême aux choses de la course, ayant nourri l’espoir de voir reparaître le gamin, à la recherche du moindre indice, il n’entendit plus jamais parler de Jones.

C’est sans nul doute le professeur Jameson McDowell qui aurait pu le mettre sur la voie. Chef du département psychiatrique de l’hôpital St Mary, de l’autre côté de la ville, le professeur McDowell avait dû tenir enfermé de longues années un de ses patients pour mettre fin à ses escapades répétées en dehors de l’établissement. Le jeune Franklin Miller devait être protégé de lui-même, car il se prenait pour une sorte de Superman au point de menacer de se jeter par la fenêtre. Mais cela, Robert Darnold ne le sut jamais. Le Professeur n’aimait que le calme, la nature, le chant des oiseaux, et de sport, ne goûtait que le golf.
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