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La voiture rouge

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Plume

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Quand Paul alla consulter la voyante, il ne s'attendait pas à voir apparaître une longue tige asexuée, à l’allure négligée, habillée en jean, les cheveux attachés avec un stylo. Elle ne ressemblait pas à la belle gitane aux yeux de braise, sensuelle et sulfureuse, qu’il s’était imaginée...
— Oh mon Dieu !
— Et voilà qu’elle invoque Dieu... On aura tout vu ! chuchota-t-il à l’oreille d’Hugo.
— De votre corps émane une énergie négative. Quelque chose de grave va vous arriver... C’est très grave... Je vois du sang... C’est rouge... Rapide...
— C’est surtout assez vague !
— Vous allez mourir... À cause d’une voiture rouge !
La séance fut vite écourtée par les jurons que vociféra Paul en remettant son manteau.

Les deux amis marchèrent quelques minutes sans rien dire.

— Avec moi, elle ne s’est jamais trompée..., dit Hugo en enfilant son manteau.
Ils avaient vraiment dû partir comme des voleurs sous les invectives de la voyante, vexée que Paul lui dise qu’elle était moins sexy que le balai qui devait lui servir de monture.
— Tu ne vas pas recommencer !
— Elle a peut-être voulu te faire peur. Tu n’étais pas très coopératif...
— Et toi tu menaces de mort tous les gens qui ne coopèrent pas ?
— C’était peut-être maladroit de sa part !
— Maladroit ? Tu connais le principe de l’autosuggestion ? Quant à toi, il serait temps que tu deviennes un peu responsable... Franchement, comment peux-tu continuer à voir de tels charlatans?
Paul regarda sa montre et accéléra le pas :
— Il faut que je me dépêche, Timothée m’attend et Alba ne peut rester que jusqu’à six heures.
— Alba... répéta-t-il avec un sourire alléché, la jolie nounou...
— Bon, je dois te laisser. On se rappelle plus tard ! répondit Paul sur un ton sec qui dissimulait mal son exaspération.
Il n’aimait pas parler d'Alba. Oui, certes, elle était très belle, très désirable, très vive, très... Mais elle gardait Timothée et il ne fallait pas mélanger sexe et travail ! Décidément, Hugo avait le don de l’énerver.

Plusieurs semaines passèrent. Paul décommanda à plusieurs reprises ses rendez-vous avec son ami. Il avait beaucoup de travail, peu de temps à consacrer à son fils et surtout pas la moindre envie de partager les fantaisies ou les sarcasmes d’Hugo.

Absorbé par ses pensées, il traversa sans regarder les feux, et encore moins la voiture qui se dirigeait vers lui. Paul fut juste bousculé et continua son chemin en maugréant.
Une petite boule restait coincée entre ses sourcils au point d’en avoir mal au crâne. Cette voiture avait quelque chose de spécial... Ce n’était pas le conducteur, il était tout à fait quelconque. Ce n’était pas non plus le choc, il n’avait presque rien senti. C’était la couleur. Oui, il s’en rappelait maintenant, c’était une Twingo rouge. C’était ridicule, ce type de voiture était parfaitement inoffensif. Et pourtant un accident était si vite arrivé...
Le soir, devant la maison, une Audi rouge était garée dans leur avenue. Il ne l’avait jamais remarquée auparavant.
Alba l’attendait en fumant une cigarette devant la porte. Paul esquissa un salut de la main en murmurant « bonsoir » de façon quasiment inaudible. Devenue pourpre, elle essaya pourtant de rester calme.
— Vous n’avez pas regardé mes messages ? Je vous en ai laissé quatre il y a une heure ! J’ai un rendez-vous avec mon ophtalmo dans dix minutes... Et vous savez combien de temps il faut pour obtenir ces rendez-vous ? Six mois ! Mais vous vous en fichez, vous êtes au-dessus de tout ça !
— J’ai marché ! bafouilla Paul, en regardant le pull framboise d'Alba. Il était un peu trop moulant et présentait avec ostentation sa ronde et pleine poitrine. Alba remarqua que le regard de Paul restait immobilisé sur ses seins comme s’il s’agissait de fruits juteux, et ne sachant comme réagir, elle s’énerva davantage.
— Très bien, et maintenant, je suis en retard, et je vais devoir encore attendre six mois ! Merci Paul ! C’est bien de réfléchir toute la journée, mais maintenant il serait temps de penser aux autres !
Paul s’aperçut de la gêne d'Alba et chercha avant tout à la calmer en la regardant enfin dans les yeux. D’une voix étonnamment calme, il lui proposa de la conduire en voiture chez son médecin.
Alba esquissa un petit sourire et prit Timothée dans ses bras.

Pendant le trajet du retour, Paul pensa de nouveau à cette voiture qui avait failli l’écraser. Il ne put réprimer l’envie d’en discuter avec Alba.
— Je me suis fait renverser par une voiture cet après-midi. Une voiture rouge !
— Mais vous ne pouviez pas le dire avant ? Êtes-vous sûr que ça va bien ? Vous avez mal quelque part ?
— On se calme, dit Paul, assez satisfait de provoquer une si vive inquiétude chez la jeune fille. Je n’ai rien eu.
— Et le conducteur de la voiture s'est arrêté ?
— Non.

Pendant tout le reste du trajet, il resta songeur, oui, le problème venait bien des conducteurs de voiture rouge qui désirent attirer l’attention, se faire remarquer, montrer qu’ils assument les qualités qui accompagnent le rouge, la passion, la vitesse, l’agilité. Une forme de torero de la route... Ses yeux replongèrent sur les seins d'Alba mis en valeur par son pull rouge. Il reconnut que c’était également une couleur très sexuelle. Trop peut-être...
Finalement, dans la nature, le rouge était associé au sang... À quelques fleurs aussi, mais avant tout au sang. Paul n’aimait pas cette couleur trop criarde, trop violente, trop expressive. Excessive. Or tout ce qui est excessif est potentiellement dangereux. Ces voisins qui avaient le mauvais goût d’avoir choisi cette carrosserie d’un rouge outrageant voulaient imposer leur présence et leur puissance... Le lendemain matin, il ne les salua pas, il les trouvait trop arrogants.

Timothée était happé par une rediffusion de Blanche-Neige et les sept nains...
— Vous le laissez regarder ça ? demanda-t-il à Alba qui rangeait l’appartement pendant ce temps là.
— Je ne vois pas où est le problème, c’est mignon comme dessin animé. Vous-même, vous avez dû aimer ça quand vous aviez son âge.
— Non, ma mère ne voulait pas, elle disait que c’était un dessin animé machiste où la femme était réduite à la condition d’esclave par sept pervers qui la laissaient tout faire !
— C’est certain, votre mère n’est pas un modèle pour Walt Disney !
— Qu’est-ce que vous insinuez par là ?
— Mais rien ! Allez, je dois y aller ! Regardez la fin avec Timothée, vous verrez que le prince charmant est un jeune homme ouvert qui aime aussi les femmes de ménage !
Il entendit la porte claquer violemment derrière Alba, comme si elle voulait manifester son irritation. Qu’avait-il encore pu dire pour la vexer ? Elle était d’une insondable susceptibilité ces derniers temps. Mais Paul ne chercha pas à aller plus loin, conscient de son incapacité à percer l’opacité de la psyché féminine.

Ses rêveries furent interrompues par Timothée qui lui tirait la manche.
— Regarde papa, c’est la méchante sorcière !
— Celle qui ne fait pas le ménage ? dit-il sur un ton narquois. Devant le regard interrogateur de son enfant, Paul se rattrapa :
— Ah, oui, elle est très moche la vilaine sorcière...
Puis son attention se fixa sur la pomme rouge qu’offrait la vieille femme. Même dans les dessins animés, le rouge était une couleur négative, synonyme de mort, de sang et de trahison.
— Papa, c’est pas bon les pommes ! dit Tim qui cherchait à faire diversion. La sorcière l’effrayait... Comme toutes les vieilles dames d’ailleurs.
— Mais non Tim, les pommes vertes et jaunes, c’est bon, mais par contre les pommes rouges, c’est mauvais pour les intestins !
— C’est quoi les intestins ?
— Les pommes rouges, c’est mauvais, c’est tout ! trancha Paul.

En fait, tout ce qui était rouge pouvait devenir dangereux. La voyante, qui n’en était pas une, avait simplement un bon sens de la psychologie humaine. Elle savait qu’un grand nombre d’accidents pouvaient être en relation avec le rouge. Même une tomate ne restait pas inoffensive ! Non, bien sûr, seul devant une tomate, il ne risquait rien. Mais il ne mangeait jamais de tomate nature. Les tomates étaient finement coupées en rondelles grâce à un couteau effilé et pointu. Or un accident était vite arrivé. Ce n’était donc pas la tomate en elle-même qui était dangereuse, mais ce qui lui était lié. Tout comme une voiture rouge par rapport à un automobiliste dangereux, frustré et impulsif.

En rangeant les affaires de Tim, Paul trouva une belle petite voiture rouge qu’il ne reconnaissait pas. Il interrompit Tim, toujours concentré sur son dessin animé.
— Dis-moi Tim, elle vient d’où cette petite voiture ?
— C’est Alba qui me l’a donnée ! Elle est belle...
— Tim, les petites voitures rouges, c’est comme les pommes rouges, c’est mauvais...
— Mais c’est Alba...
— Alba ne sait pas toujours tout ! Alors, la petite voiture rouge va aller à la poubelle parce qu’elle est très méchante !
— Mais papa, c’est ma préférée, gémit Timothée, les larmes aux yeux.
— Et bien, je t’en rachèterai une autre...Une belle grosse voiture verte ! dit Paul d’une voix légèrement irritée en insistant sur le mot « vert ».
— J’aime pas le vert ! Et puis ça n’existe pas les voitures vertes !
— Tim...
Trop tard, Tim avait déjà explosé en larmes. Alba revint deux heures plus tard. Elle alla embrasser Tim, encore brûlant et humide à force d’avoir pleuré.
— Que s'est-il passé ? Tim est malade ?
Paul brandit le jouet devant Alba stupéfaite.
— Non, c’est à cause de votre foutue voiture ! De quel droit vous permettez-vous d’apporter ce genre d’horreur chez moi ? Vous voulez pervertir les goûts de mon fils ? Vous voulez qu’il devienne comme ces petits bourgeois d’à côté qui emmerdent tout le monde avec leur voiture affreuse ?
— Mais calmez-vous, c’est un jouet ! Les enfants qui jouent aux soldats n’achètent pas de mitraillettes plus tard, alors arrêtez de délirer ! Et quand bien même il conduirait une voiture rouge, je ne vois pas où est le mal !
— Et bien, j’arrêterai de délirer quand vous ferez votre boulot correctement !
— Très bien, alors débrouillez-vous sans moi ! J’en ai assez de vos crises et de vos humeurs ! Et elle claqua la porte sans laisser le temps à Paul de répondre.

De dépit, il jeta la voiture dans la poubelle et sortit fumer une cigarette. Timothée, réveillé par la dispute, chercha son père dans le salon. Quand il vit sa petite voiture dans la poubelle, il vérifia que personne ne le surveillait et prit le jouet qu’il cacha dans sa poche.
Paul entra quelques secondes plus tard, et Tim prit un air innocent en demandant où était Alba.
— Elle est partie faire des courses !
Paul ne savait pas mentir et même un enfant de six ans pouvait le remarquer.
— Vous vous êtes disputés ?
— Mais non ! Allez, va regarder la télé ! Et reste tranquille pendant que je vais dans le jardin !

Une fois son père sorti, Timothée sortit la belle Ferrari de sa poche et la fit rouler sur le tapis. Vroum, vroum...C’était vraiment la plus belle voiture du monde ! Tim eut juste le temps de cacher le jouet défendu sous le tapis quand son père entra.

— Qu’est-ce que tu fais par terre ? lui demanda Paul qui était couvert de terre. Va me chercher mes autres chaussures dans ma chambre !
Tim semblait hésiter. Il regarda longuement le tapis !
— Mais qu’est-ce que tu attends ! Allez vite ! dit Paul qui commençait à s’impatienter.
L'enfant n’osait pas quitter son père de vue et monta tout doucement les escaliers, effrayé à l’idée de perdre de nouveau sa merveilleuse petite voiture. Dans la panique, il ne parvint pas à trouver les chaussures. Appuyé contre l’armoire, il réfléchit un moment. S’il faisait monter son père dans la chambre, il aurait le temps de reprendre son jouet.
— J’les trouve pas ! cria-t-il du haut de l’escalier.
— Tim, tu ne fais aucun effort ! Excédé, Paul retira à la hâte ses chaussures. Le sol était glissant... Il fit un saut de chat sur le tapis pour éviter de mettre de l’eau sur le beau parquet qui venait d’être ciré.

Timothée entendit un grand boum. Un juron. Puis le silence...

— C'est gentil Alba d’être venue. Paul est dans le coma depuis deux jours. Hématome extradural. Tout ça à cause de cette voiture qui traînait sur le sol ! Franchement, laisser les jouets traîner ainsi...
Alba n’écouta pas la suite.

Paul était étendu sur le lit, relié à un tuyau. Cet univers impersonnel et blanc l’effrayait, il lui rappelait la mort. Elle aurait tant aimé avoir révélé ce qu'elle ressentait, mais maintenant, il fallait attendre, entretenir l'espoir d'un réveil. Elle remonta jusqu'aux épaules de Paul le drap sur le coin duquel une petite croix rouge était brodée.

PRIX

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Zouzou · il y a
quand le rouge voit du noir ! mes voix
en lice, Au bon ressort si vous aimez...

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Artvic · il y a
Mon soutien
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Plume · il y a
Merci!
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Rouge destin, mes voix, je vs invite sur mon site pour "JE NE SAVAIT PAS" merci
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Plume · il y a
Merci!
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Atoutva · il y a
C'est le Destin qui a parlé.
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michel jarrié · il y a
Le rouge est mis...et bien mis.
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Plume · il y a
Merci!
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Albane Charieau · il y a
Pauvre Timothée et pauvre Alba, comme ils doivent se sentir seuls et bien coupables. Mais c'est la faute à la mal chance voilà tout!
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Philippe Clavel · il y a
De bons ingrédients pour une bonne nouvelle
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Plume · il y a
Merci!
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette histoire de voyante bien menée et envoûtante, Plume ! Une invitation à venir vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est également en lice pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bon dimanche! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Plume · il y a
Merci et à bientôt sur votre page.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand merci d'avance, Plume, et à bientôt ! Bon dimanche !
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JACB · il y a
De quoi avoir une trouille bleue du rouge !!! C'est fort bien raconté Plume !*****
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Plume · il y a
Je vous remercie! Oui, la fin est assez noire!
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Odile · il y a
On n'y croit pas... mais on y croit quand-même
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