7
min

La Voisine

Image de Mathieu Kissa

Mathieu Kissa

96 lectures

9

Une intéressante rétrospective des faits divers les plus marquants de la décennie passée, publiée récemment par un grand quotidien régional, a remis en lumière une série de cambriolages particulièrement audacieux, perpétrés dans les beaux quartiers de notre ville.
Ces évènements, déjà oubliés, avaient pourtant mis en émoi le département il y a quelques années, faisant à l’époque les titres de la presse régionale, faisant même l’objet de sujets aux 20 heures des chaînes de télévision nationales.

Dans son article, le journaliste soulignait le caractère mystérieux et remarquable, à plusieurs titres, de cette série de cambriolages : elle n’a jamais été élucidée ; les visites domiciliaires, toujours en l’absence des propriétaires, se faisaient très « proprement », avec une certaine virtuosité même, selon la police, serrures forcées « proprement » aussi, avec beaucoup de savoir-faire, selon des serruriers interrogés ; le ou les cambrioleurs savaient ce qu’ils cherchaient : de l’argent principalement, des bijoux éventuellement, exceptionnellement une œuvre d’art, choisie avec discernement.
Les témoignages sont rares. Les voisins n’ont jamais rien remarqué d’anormal. Sauf le jour où une dame distinguée, regagnant son appartement dans une résidence de standing, croisa dans l’escalier une longue et mince silhouette, jean et sweat noir, capuche retombant sur les yeux, qui descendait d’un pas pressé. Surprise, elle n’eut que le temps de se plaquer au mur et d’adresser un « bonjour » à un sac à dos, noir aussi ; en retour elle perçut un vague grognement tandis que la silhouette disparaissait dans le claquement de la porte du hall. Arrivée chez elle, elle constata sa porte qui ne fermait plus, la disparition de la statuette en bronze qui ornait son entrée, et diverses autres catastrophes. Dans ces conditions, la presse n’avait pas manqué d’évoquer un Arsène Lupin moderne...
Remarquable enfin, et on l’a oublié, le fait que ces cambriolages cessèrent du jour au lendemain, sans raison apparente puisque tout semblait réussir au(x) malfaiteur(s).


A l‘époque de ces évènements, Théo habitait seul un modeste deux pièces au dernier étage sans ascenseur d’une petite résidence HLM dans une banlieue proprette, sans histoires, et triste.
Après une adolescence chaotique, entre fréquentations douteuses, petites bêtises, courts passages en centres éducatifs en milieu ouvert et divers séjours en foyers d’insertion pour jeunes en difficulté, il s’était assagi. Ce qui avait intrigué ses anciennes relations.
Avec l’aide d’un éducateur et d’une assistante sociale, il avait obtenu ce logement et un stage de formation. Il subsistait depuis lors sans se plaindre, de stage en stage et d’emploi jeune en emploi aidé.

Depuis deux ans qu’il vivait là, tous les jours Théo se levait tôt, pour aller travailler, ou se former. Il rentrait en début de soirée, tenant à la main un sac avec quelques courses faites à la supérette du quartier, et préparait son modeste dîner dans sa petite cuisine. Il regardait peu la télé, passait une heure devant son ordinateur puis se couchait, seul. Depuis quelque temps il trouvait amusant de suivre dans les médias les méfaits d’une bande de cambrioleurs qui sévissait dans la région.
Les week-ends, il ne se levait pas beaucoup plus tard, et passait la journée à circuler en tram ou en bus dans les quartiers chics de l’agglomération. Il descendait, apparemment au hasard, jamais au même arrêt, et marchait, au hasard aussi, apparemment. Il s’arrêtait devant un bâtiment, ou une entrée de résidence qui lui plaisait, et prenait quelques photos avec son smart-phone ; parfois il s’attardait plus ou moins longuement à contempler l’entrée de la résidence qu’il avait choisie.


Mais cet emploi du temps bien réglé se trouva perturbé par l’arrivée d’une nouvelle locataire au 2ème étage. Un samedi, il avait croisé dans l’escalier une jeune femme, les bras encombrés d’un volumineux carton. Leurs regards s’étaient croisés et il avait failli rater une marche. Il allait proposer ses services quand deux malabars apparurent, chargés d’énormes cartons... Deux types, pas un, calcula-t-il, donc deux potes, pas un petit ami. Il passa son chemin, se promettant d’y revenir plus tard.
Le dimanche il jeta un coup d’œil aux boîtes à lettres : Fatima, elle s’appelait. Il sourit, se dit qu’il aimait ce prénom.
Les jours suivants Théo croisa Fatima plusieurs fois dans l’escalier, comme par hasard. Mais avec les filles, timide il avait toujours été, timide il resta face à sa jolie voisine. Bonjour - bonjour, ça va, bonne journée... Le soir il oubliait d’allumer la télé, vidait dans la poubelle une assiette à moitié pleine, négligeait ses navigations sur le net, se couchait et ne s’endormait pas. A son désespoir, il en restait toujours au même point tandis que les jours passaient.
Est-ce qu’elle le calculait seulement, lorsqu’elle répondait avec un sourire mécanique à son bonjour ?
A force de gamberge stérile, il en arrivait à se demander si le fait que Fatima soit black n’aggravait pas son blocage. Des potes de toutes les couleurs, il en avait connus, du temps des centres éducatifs et des foyers d’insertion, il n’avait jamais eu de problèmes pour s’intégrer. Mais ils étaient entre mecs... Une meuf c’est autre chose !

La semaine suivante Théo tenta de se ressaisir en se forçant à reprendre son train-train quotidien, son travail, ou sa formation. Il se remit à suivre les exploits de sa bande de cambrioleurs préférée. Voilà qu’on parlait maintenant d’Arsène Lupin ; ça lui disait quelque chose...
Le soir il entra dans une grande surface de produits culturels. L’idée de passer par les rayons librairie ne l’effleura pas, il fila droit sur les DVD et trouva ce qu’il cherchait : un film d’Arsène Lupin.


Le même soir, sur son palier, Fatima pestait contre elle-même et la malchance, les bras ballants devant sa porte, au milieu de ses sacs de commissions. Elle avait perdu ses clés, sans doute lorsqu’il avait fallu courir, et bien sûr le double était bien rangé au fond d’un tiroir, dans l’appartement... Il ne lui restait plus qu’à attendre l’arrivée de son collègue Renaud qui l’avait appelée alors qu’elle cherchait le numéro d’un serrurier. « Je m’en occupe, j’arrive » avait dit le collègue ; il ne lui avait pas laissé le temps de répondre qu’un numéro de serrurier suffisait.
Le temps passa... quelques minutes tout au plus, mais debout sur son palier c’est long. La porte d’entrée de l’immeuble s’ouvrit, des pas dans l’escalier, c’était le voisin du dernier, en jean et sweat noir, sac au dos, comme d’habitude.
Le cœur qui accélère un peu, prendre un air dégagé, pousser du pied les sacs restés en travers du passage.
« - Bonjour, ça va ? demande le voisin, comme d’habitude.
  - Ca va, merci... » (petit sourire coincé).
Son regard tombe sur les sacs. Il parvient à bafouiller :
« - Tout va bien ? pas de problème ?
-... En fait j’ai perdu mes clés ! J’attends... un serrurier.
- Ah !... » Un instant il semble hésiter, pose un pied sur la première marche, se ravise et, d’un ton plus assuré :
«  - Un serrurier ! Vous allez vous faire gruger ! Laissez-moi faire, je vais vous arranger ça... ».
Décidément, tout le monde s’en mêle ce soir. Dans l’espoir d’impressionner sa belle voisine, Théo adopte l’attitude décidée de celui qui prend les choses en mains. Il pose son sac à dos par terre, s’accroupit et farfouille un instant dedans, en sort une épaisse trousse qu’il ouvre, faisant apparaitre toute une panoplie de clés, d’outils et d’ustensiles que Fatima est incapable d’identifier, de toutes dimensions et formes, il y a même des fils de fer tordus en forme de crochets. Devant la surprise de la jeune femme, il explique, un peu embarrassé, qu’il suit une formation en serrurerie.
Avec la trousse s’est échappé du sac un DVD, éjecté par l’enthousiasme - fébrile - du jeune homme.
«  - Non mais vraiment, c’est trop gentil, mais ce n’est pas la peine, essaie Fatima, mon collègue va arriver avec un serrurier, il ne va pas tarder... »
Théo ne prend même pas la peine de répondre. Il n’a pas de temps à perdre, avant qu’un des deux malabars qu’il a croisés l’autre jour ne se pointe : il attaque la serrure, armé d’un énorme trousseau d’instruments de chirurgien.

Ca lui prend trois minutes. Au bout de la première il s’est retourné pour préciser à sa voisine qu’il y allait doucement pour ne rien abimer.
La porte s’entr’ouvre. Il se retourne, sourire triomphant aux lèvres, fait un pas de côté, incline son buste tandis que son bras droit dessine un gracieux demi-cercle invitant sa belle voisine à franchir le seuil, et attend l’invitation à prendre un verre...

Mais il s’est à peine redressé que retentit une petite musique qui le fait sursauter et pâlir, provenant de l’extérieur, du bout de la rue : la sirène deux-tons d’une voiture de police. Fatima aussi a sursauté, et fronce les sourcils, agacée. Toujours dans la discrétion, Renaud ! Elle se tourne vers Théo :
«  - Désolée, il était déjà parti, trop tard pour le prévenir que ce n’était plus la peine... Et tout le quartier va savoir que je suis flic ! » soupire-t-elle en levant les yeux au ciel.
Théo a déjà le nez dans son sac, y balance vite fait ses clics et ses clacs ; articule un « au revoir » à peine audible, lève un regard désespéré sur Fatima et, rabattant sa capuche sur son front, disparait dans les étages, trébuchant sur les marches.
Décontenancée, Fatima lance un « merci ! » dans le vide, puis ramasse le DVD oublié par terre : Arsène Lupin...
Au même instant, crissements de freins devant l’entrée de l’immeuble, la sirène s’arrête, claquements de portières. Apparaissent les deux malabars croisés par Théo le jour de l’emménagement, suivis d’un monsieur en salopette bleue, plus âgé et plus chétif, une boîte à outils à la main. Renaud ne peut rien faire sans son coéquipier Sofiane, et vice-versa. Et le serrurier est un modèle du genre, vintage.
Fatima se renseigne :
« - Me dites pas que vous avez aussi mis le gyrophare ?
- Bien sûr que si, ça bouchonnait... sauf dans ta rue, heureusement, on est arrivés en sens interdit. » A nouveau la jeune fille soupire en levant les yeux au ciel, puis passe à autre chose :
« - Bon, ben, entrez, vous prendrez bien quelque chose ?
-... C’est quoi ce plan, t’as crocheté ta porte ? Je te préviens, ça compte pas dans les compétences pour valider ton stage !
- Naan, c’est mon voisin du dernier qui est apprenti serrurier, ou quelque chose comme ça. Il m’a arrangé ça en deux minutes, je n’ai même pas eu le temps de vous prévenir. Et ça je le regrette vraiment », ajoute-t-elle en pensant au triomphe que va lui faire le quartier demain.
«  - Au fait, bravo pour cet après-midi, c’est grâce à toi qu’on a serré Youssouf le Suisse, comment tu l’as coursé, j’en reviens pas !
- C’est là que j’ai dû perdre mes clés... »
Le serrurier, avant d’entrer, examine et apprécie d’une moue connaisseuse le travail de Théo :
«  - Beau travail, rien à dire... C’est pas un apprenti, votre voisin, c’est un spécialiste, un artiste, même, j’aurais pas fait mieux !
- Ah non, ça va bien comme ça, les artistes, on a assez des monte-en-l’air qui nous pourrissent la vie depuis des mois !... » râle Sofiane.

Fatima referme tout doucement derrière les trois hommes. « Bière pour tout le monde ? Asseyez-vous, j’arrive », articule-t-elle en s’appuyant à la porte. Réfléchir très vite. Elle ferme les yeux, pour résister à l’étourdissement. Signalement d’Arsène Lupin : sweat noir, capuche, jean, sac à dos noir... Elle tient encore son DVD dans la main. Elle se complimente : « chapeau ma vieille, sacré Sherlock que tu fais ! », et mesure l’étendue du désastre, une belle histoire d’amour avortée, sa vocation de flic qui vacille avant même sa titularisation...
Mais pas le temps de s’apitoyer, Fatima est avant tout une femme d’action : occuper les soiffards, des fois qu’un gentil voisin, dont elle ignore même le nom, n’ait pas pu passer par le toit et doive redescendre en urgence - et discrètement - pour quelque course, ou pour changer d’air...
9

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de F. Gouelan
F. Gouelan · il y a
Du beau travail, un gentil cambrioleur et une histoire qui file sous les yeux comme si on y était.
·
Image de Alexienne Duplessis
Alexienne Duplessis · il y a
Je vous découvre et j'apprécie cette plume très alerte - Une histoire bien menée Bravo ;)
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Nouvelle bien écrite et bien construite !
Apprécierez-vous "Il dessine Armstrong", mon tanka lunaire finaliste ?

·
Image de Isabelle Lambin
Isabelle Lambin · il y a
Une enquête rondement menée même si la chance y est pour beaucoup
·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Un apprentissage réussi, un stage presque autant ... Tout le monde est content !
·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
Rendez service aux gens ! Il y a de quoi décourager les meilleures bonnes volontés. Merci j'ai bien apprécié et le style et l'histoire.
·
Image de Alba Kertz
Alba Kertz · il y a
Par curiosité, je voulais juste parcourir rapidement ce texte pour le reprendre plus tard en prenant mon temps, (car j'en manquais justement un peu à cette heure, du temps) .. Et voilà que la qualité de "la plume", l'écriture sans fautes, la légèreté du ton tout en nous contant une histoire policière originale et primesautière (je pourrais même dire joyeuse...) toutes qualités propres aux nouvelles de Mathieu, voilà donc que tout ceci m'a fait oublier d'autres obligations ! La chute tient les promesses de ce texte savoureux ! A lire et relire, absolument, surtout si l'on aime les écrits imprégnés d'humour, l'une des grandes qualités de Mathieu. Bravo !
·