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La visite d'Hanna

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Gilles Paquelier

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C’est Noël. Il pleut depuis l’aube sur ce bout de terre d’Islande où j’ai loué une maison depuis 2 mois. Ma femme et ma fille, arrivées hier, s’affairent à allumer le salon de bougies parfumées. Une bonne odeur de cerf aux airelles sort du four.
Je me sens bien enfin, après tant de jours de solitude à essayer d’avancer sur l’intrigue de mon livre. La magie de Noël va-t-elle jouer sur mon inspiration en berne ? Assis devant la cheminée, un verre de vin chaud à la main, je me demande si j’ai bien fait de tout quitter pour un résultat si médiocre, 50 pages insipides, sans flammes, sans passion. J’ai bien envie de tout jeter au feu et de rentrer à Paris dès demain.
J’en suis là de mes réflexions moroses quand la porte résonne de coups de bâton. Etrange ! Qui peut venir un soir de Noël ? Je ne connais personne ici.
J’ouvre. Une vieille femme édentée, habillée de peaux sales et mal tannées, me sourit étrangement.
« Bonsoir » me dit-elle dans un français hésitant, « excusez ma curiosité. J’ai appris que vous habitiez dans mon ancienne maison. J’avais envie de vous connaître et de me poser ici un moment. Il fait si froid ! »
« Bien-sûr, entrez vous réchauffer, manger et boire quelque chose. L’hospitalité est sacrée un soir comme celui-ci »
« Merci, je m’appelle Hanna. J’aime bien les français. J’ai couru les chemins 2 ans dans votre beau pays »
« Ah, très bien. Asseyez-vous près de la cheminée. Vous paraissez épuisée. Je m’appelle Luc, et voici Marie ma compagne et Louise ma fille »
La dame s’assoit en grimaçant. Elle semble souffrir des hanches et traîne la jambe droite. Elle regarde Louise affectueusement.
« Votre fille ressemble à la mienne, perdue en mer un matin de Noël quand elle avait 16 ans. J’y pense tous les jours depuis, et aujourd’hui encore plus. Je préfère ne pas être seule ce jour-là. C’est horrible, vous savez, de perdre sa fille unique. Mon mari ne l’a pas supporté et s’est pendu un an plus tard, le matin de noël également. J’ai enterré son corps sur la grève. Et sa corde est toujours là, dans la soupente. Je ne sais pas pourquoi je l’ai gardée »
Louise devient toute pâle à cette évocation. Pour une ambiance de fête, c’est raté ! Un long silence s’installe, lourd et triste. Hanna tousse et poursuit de sa voix rauque et profonde : « Vous savez, cette maison, c’est la mort, les 3 familles qui l’ont habitée après nous, ont été de malheurs en malheurs. Les murs suintent la détresse et l’angoisse. N’y restez pas, je vous en prie ! Votre bonheur ne pourrait y résister »
Sur ce sinistre présage, la vieille femme lève son corps cassé d’épouvantail et sort en gémissant. Louise pleure maintenant. Je la prends dans mes bras, met un disque de chants de Noël. La voix chaude de Sinatra s’élève dans le salon, couvrant les rafales de vent et de pluie frappant les vitres.
Marie nous sert son plus beau sourire d’amour et nous dit d’une voix chaude et mal assurée : « Voilà, c’est fini »
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