La vindicte d'Estérelle - 2

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Saint-Maur, jeune dans sa tête... croit aux fantômes - du moins ceux qu'il croise dans ses écrits. . Passionné de tout, mais surtout de sa femme !... Sous son vrai nom (il en a un) il a déjà  [+]

Où en étais-je ? Ah oui ! La symphonie de grelots au premier étage...
Donc, je suis monté voir. La musique ne provenait pas du carillon chinois à l’extérieur, mais de l’intérieur de mon bureau. Dès que j’ai touché la poignée de la porte, elle a cessé. Et, quand je suis rentré dans la pièce, j’ai vu. Un spectacle d’horreur ! Une abomination ! J’ai eu la vision effrayante ~ effroyable ! ~ de mon bureau parfaitement rangé ! Les notes manuscrites par rubriques, les livres dans un classement alphabétique impeccable, les affaires de bureau dans un ordre de grandeur décroissante. J’ai compris que je ne pourrais plus, avant longtemps, me retrouver dans cette organisation si parfaitement... parfaite... Et puis, sur ma table de travail, bien en vue, une illustration en couleurs que j’avais trouvée sur le net dans le but inavoué de m’en servir éventuellement de base documentaire pour le cas où je me déciderais enfin à écrire des contes pour les enfants. Le dessin en question représentait ~ comme par hasard ! ~ un lutin posant avec un air goguenard au pied d’un arbre poussant dans une courette devant une vieille bâtisse...
Lorsque j’avais récupéré l’image, je n’avais pas vraiment prêté attention au décor devant lequel le lutin posait fièrement. Mais là, j’ai reconnu mon avocatier, ma petite cour et même la façade de ma maison. Le doute n’était plus permis, l’image représentait ma demeure et le lutin était, sans le moindre doute possible, mon siffleur : même barbiche très longue aux reflets flamboyants, même bedaine, même gilet, mêmes poulaines. Le dessin avait même une légende, à laquelle je n’avais pas plus fait attention : Siblarius Lou Couquin, Gripet du Roucas (rocher en provençal). J’avais affaire à une sorte de selfie de mon lutin, comme on dit de nos jours.
Évidemment, la première chose que j’ai faite a été d’appeler mon épouse pour lui faire part de mon effroi et de mon indignation et lui montrer le spectacle affligeant de mon antre parfaitement ~ bien trop parfaitement ! ~ rangé. Elle, à la place de faire montre de l’empathie que j’étais en droit d’attendre de sa part en s’associant à mon malaise, est partie d’un grand éclat de rire, puis s’est mise à soliloquer à voix haute sur je ne sais quelle juste punition qui me pendait au nez depuis un bon moment et qui venait enfin de s’abattre sur moi, sur je ne sais quelle justice immanente qui finissait toujours par frapper au moment le plus inattendu. Bref, selon elle, c’était bien fait pour moi. Elle venait enfin d’être vengée après m’avoir fait, des années durant, une guerre qu’elle savait perdue d’avance pour que je me décide à remettre de l’ordre dans mes affaires. Et, avait-elle conclu : qui que ce soit qui a fait ça ~ elle m’a montré les rangées de livres classés et dépoussiérés ~ ce ne peut être qu’un bon génie. Quant à toi ~ elle a pointé vers moi un doigt vengeur ~ tu ferais mieux de prendre exemple sur lui, plutôt que de prendre ça pour une offense et t’acharner à vouloir identifier à tout prix l’auteur de ce... ce sorti... ce miracle ! Et puis, elle a disparu en me laissant au fond d’un gouffre de perplexité et de tristesse d’être à ce point incompris.
Ne sachant toujours pas à quoi m’en tenir ~ après tout si le lutin en question, le Gripet, était bien celui qui avait chamboulé mes affaires, je n’étais pas en mesure, contrairement à mon épouse, d’affirmer qu’il ne me voulait aucun mal ~ je suis allé, muni de l’illustration représentant le coupable, voir un voisin qui sait presque tout sur tout : un ancien professeur de français originaire d’Allemagne qui a décidé de passer à La Garde ses vieux jours. Ce brave homme, s’il avait vécu quelques siècles plus tôt, aurait été qualifié, j’en suis sûr, d’honnête homme, tant sa culture est étendue. Érudit et bibliophile, Gerhardt ~ c’est son prénom ~ trouve dans les livres qu’il collectionne, les réponses aux problèmes les plus divers qui lui sont posés. Visiblement pas étonné du récit que je lui ai fait de ma mésaventure, sans doute pour en avoir été lui-même victime, Gerhardt m’a donné, sans hésiter un seul instant, des conseils sur la conduite à tenir en pareil cas et - à toutes fins utiles - des recommandations pour m’attirer les bonnes grâces de la créature qui habitait mon avocatier.
« Mon ami, m’a-t-il déclaré, vous avez affaire à ce qu’on nomme par ici un Gripet. Il s’agit d’une petite créature, de type lutin, spécifique à la région de La Garde. J’ai là un petit ouvrage qui vous en dira bien plus sur lui et sur ses habitudes que je ne suis en mesure de le faire. Toutefois, si je puis me permettre, il serait sans doute mieux pour vous que vous ne vous perdiez pas dans cette lecture. En effet, si vous parvenez à entrer en contact avec votre... petit squatter, je suis sûr qu’il vous en dira beaucoup plus que vous ne pourrez jamais apprendre dans un livre, si documenté soit-il.
Disons que je vous le prêterai bien volontiers si vos tentatives d’approche ont échoué. Mais cela m’étonnerait fort, car votre Siblarius Lou Couquin, si je ne m’abuse, a déjà fait le premier pas en se montrant à vous, ce qui n’est pas si fréquent. Voyez-vous, les lutins se considèrent un peu comme nos mauvaises consciences à nous autres humains, et ils ont d’autant plus tendance à nous éviter qu’ils passent le plus clair de leur temps à nous jouer des mauvais tours. Or, si je m’en tiens à ce que vous venez de me dire du vôtre, ce n’est pas tout à fait le cas. Ne vous en déplaise, malgré tout ce que vous pouvez penser de sa malveillance à l’encontre de votre... système très personnel de rangement, il ne vous a fait, à proprement parler, aucune crasse. De plus, il s’est manifesté à vous en sifflotant un air gentillet... »
Il est vrai que l’anecdote que j’avais racontée à Gerhardt, pour ne lui épargner aucun détail susceptible de concourir à l’identification formelle de mon coupable, plaidait plus en faveur du lutin qu’elle ne le desservait. Aussi, ne souhaitant pas me ridiculiser davantage aux yeux de mon mentor, par ailleurs si soucieux de l’ordre impeccable de ses livres anciens et si sourcilleux de leur irréprochable classement, je me suis contenté docilement d’abonder dans son sens et de suivre la méthode qu’il me proposait.
« Alors, sachant qu’il est apparemment désireux d’entrer en contact avec moi, selon vous, que puis-je faire de mon côté pour... comment dire ? faciliter l’entrée en relation ?
- Il faut que vous sachiez que les lutins ont la réputation d’être très, très, très gourmands. Essayez donc de déposer au pied de l’avocatier, qui lui sert de maison, une confiserie, je ne sais pas moi... du nougat par exemple. Mais, dès que vous aurez déposé votre offrande, ne restez pas à proximité, car l’idée de cadeau désintéressé plait beaucoup à ces petites créatures. Renouvelez l’opération chaque jour, à la même heure ~ c’est très important ! ~ et ça ne m’étonnerait pas qu’au bout, disons, d’une semaine, votre locataire se montre à vous pour vous remercier de votre gentille attention à son égard.
- Et... c’est tout ? Mais... ensuite ?
- Oh, ensuite, c’est lui qui décidera de faire de vous - ou pas - son interlocuteur, voire davantage. En tout cas, ne lui forcez surtout pas la main. Contentez-vous d’être à la fois réceptif et désintéressé, et vous pourrez peut-être vous en faire un ami. Un ami précieux même, mais cela, comme je viens de vous le dire, ne dépend que de lui. Quant à mon livre sur les lutins, nous verrons plus tard. »
Quand je suis rentré chez moi, en passant devant l’avocatier, j’ai à nouveau entendu la petite mélodie sifflotée et rythmée par les grelots. Je suis aussitôt monté à la cuisine et j’ai cherché du nougat. Évidemment, il n’y en avait pas. Mais, dans une bonbonnière, à la place, j’ai trouvé des suce-miel d’Allauch. Me disant que ça ferait aussi bien l’affaire, j’en ai pris un et l’ai déposé au pied de l’avocatier où la petite romance se poursuivait. Puis, sans attendre la réaction du Gripet, je suis rentré dans la maison comme me l’avait conseillé Gerhardt. Le lendemain, après avoir constaté que la friandise offerte n’était plus là, j’ai renouvelé l’opération. Le surlendemain aussi, ainsi que le jour suivant.
Le cinquième jour, alors que je m’apprêtais à déposer mon offrande, j’ai entendu une voix qui disait quelque chose comme bonjour. J’ai fait comme si je n’entendais pas et j’ai déposé le suce-miel au pied de l’avocatier.
« Dites ! Vous pourriez répondre quand on vous parle. Je vous ai dit bounjour ! Vous êtes sourd ou quoi ?
- Euh... c’est à moi que vous parlez ?
- Vous voyez quelqu’un d’autre, vous ?
- Euh... non mais...
- Mais quoi ? Vous faites celui qui est surpris qu’un Gripet s’adresse à lui, alors qu’il fait tout depuis cinq jours pour entrer dans ses bonnes grâces ! Je recommence Bounjour moussu l’escrivant ! (Prov. : bonjour monsieur l’écrivain)
- Euh, bounj... bonjour monsieur le Gripet... je suis très heureux de... faire votre connaissance...
- Dites, comment ça s’appelle ce que vous m’offrez chaque jour ?
- En fait, je n’avais pas de nougat, c’est ce que euh... Gerhardt m’avait conseillé de vous offrir, alors j’ai trouvé ça... ce sont des suce-miel...
- Des suce-miel ? Boudíou mais qu’es aco ? (Prov. : bon dieu mais qu’est-ce que c’est ?)
- Eh bien ce sont des confiseries fabriquées à Allauch, vous savez c’est un village près de Marseille, à base de miel comme le nougat, mais disons plus... plus fondantes. C’est pour ça qu’on les enveloppe dans du papier...
- Ouaye, j’ai bien vu. Parce que pour s’en dépéguer (décoller) après, du papier...
- Je sais, ce n’est pas évident, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai arrêté d’en consommer. À cause des doigts qui collent...
- Mais enfin, ce léger inconvénient mis à part, il faut bien avouer que c’est rudement bon. Donc, je tenais à vous remercier...
- Si vous voulez, demain je vous en redonnerai...
- Y a intérêt ! Et même les jours d’après ! Et, moi de mon côté, comme je sais que vous êtes un peu conteur et un peu poète, alors en retour je pourrai vous raconter l’histoire fabuleuse de La Garde comme vous ne l’avez jamais entendue. Ça vous va ? »
Et voilà comment je suis devenu l’ami de Siblarius Lou Couquin (Le Coquin), Gripet du Roucas de son état et habitant de l’avocatier de ma cour. À partir de ce jour-là, il m’a raconté l’histoire de son peuple et l’histoire des fées. Celle d’Estérelle aussi et de bien d’autres créatures fabuleuses du cru. Toutes ces histoires, en fait, n’en font qu’une c’est l’histoire cachée, l’histoire magique ~ secrète ! ~ mais avec un h majuscule, de La Garde. C’est aussi l’histoire d’une terrible malédiction : la malédiction des grelots qui fut la cause et la conséquence de tout ce qui va suivre...
Ça vous plaît toujours ? Alors, à vendredi prochain pour la suite...
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