La Ville en Fleur

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Écrivant à mes heures perdu. Je vous invite dans mon univers de lettres  [+]

Une ville en ruine aux structures métalliques dépassant de ses bâtiments, se mêlant à la verdure générale telle une œuvre d’art apocalyptique. Des routes et trottoirs craquelés, poussaient herbes et arbustes, des arbres gigantesques fusionnaient avec les gratte-ciels, dépassant ces derniers dont les vitres étaient toutes sans exception brisées, les débris disparus, engloutit dans la dense végétation. Seule la rouille des carrosseries des voitures tranchait avec le reste. Du lierre grimpait sur les murs, en recouvrant intégralement certains et de petits arbres poussaient dans les étages en bordure des fenêtres. Nombre de constructions ne tenaient en place que par la force de cette nature enchevêtrée profondément dans ses fondations.
Parmi ces buildings fleuris, il y avait un grand bâtiment rectangulaire massif couvert de lierre en fleur. Un arbre immense s'était mélangé avec l’un de ces angles, déployant son épais amas de branche et de feuillage une trentaine de mètres plus hauts, ombrageant le toit.
À l’intérieur, les épaisses racines se répandaient dans le sol, brisant le parquet griffé, autrefois verni. Contre les murs, s'élevaient jusqu’au plafond des étagères remplies de livres poussiéreux, mais toujours en bon état malgré les siècles. Différentes passerelles en bois accompagnées d’escaliers rapiécés récemment couraient tout autour de la pièce assurant la disponibilité de chaque livre. D’autres étaient empilés sur les tables ou amassés dans divers petits rangements.
Au milieu de la pièce, plusieurs piles de livres étaient entassées en cercle à même le sol. Au centre une femme nue aux longs cheveux blancs était assise tenant un livre ouvert entre ses mains. Lesquelles exhibaient au bout de leurs doigts des griffes courtes et opaques en lieu et place des ongles. Ses yeux d’un noir intense contrastaient avec sa peau très pâle qui présentait des zones craquelées plus sombres, ressemblant à de vieilles écailles. Ses vertèbres formaient de légères protubérances sous sa peau le long de son dos. Une marque que l’on pourrait assimilé à une cicatrice serpentait de sa poitrine à sa cuisse gauche.
Derrière elle, non loin, un homme était allongé, endormi sur un tapis de feuilles. Il avait les cheveux courts et une barbe de trois jours. Ses vêtements étaient usés aux couleurs complètement passées s’approchant d’un gris clair excepté sa chemise ouverte dont la plupart des boutons étaient manquants. Les rayures noires qui la caractérisaient sembler ne pas vouloir laisser le temps les effacer.
Il ouvrit les yeux péniblement, il regarda autour de lui et ne reconnaissait pas ce lieu.
"C’est pas là que je me suis endormi." Murmura-t-il en se redressant.
Toutes ces articulations craquaient aux moindres mouvements. Il vit la femme posait le livre qu’elle lisait sur le sol et s’approchait de lui, elle était grande.
"Bonjour, je m’appelle Max." Dit-il en se dégageant la voix.
La femme s’essaya juste devant lui, même assise elle dépassait Max de bien trois têtes, atteignant deux mètres sans difficulté.
"Bonjour." Répondit-elle d’une voix douce au timbre rauque. "Je me souviens plus de mon nom, mais..." elle jeta un œil aux bouquins derrière elle. "Tu peux m’appeler Chloé."
"Enchanté Chloé. On est où ?"
Elle montra avec son bras une direction.
"Par là, il y a l’océan le plus proche. Je t’ai trouvé dans la grande forêt au milieu de la ville. Je t’ai transporté jusqu’ici, je ne voulais pas manquer ton réveil. Je commençais à me demander si tu allé te réveillé." Ajouta-t-elle.
"Je finis toujours par ouvrir les yeux." Il déglutit hésitant à poser sa prochaine question."Ça fait combien de temps que tu m’as trouvé ?"
"Hum... Un peu plus de trois ans je dirais."
"Et qui sait combien avant."dit-il en soupirant
Il regarda le plafond, les rayons du soleil levant se faufilaient par de petits trous, pas plus gros qu’un poing.
"Fin d’après-midi, coucher du soleil peut-être avant le prochain..." Murmura-t-il à lui même. "Assez perdu de temps"dit-il cette fois à voix haute. "Il y aurait-il quelques choses à manger dans les environs, je meurs de faim."
Chloé se leva et l’invita à le suivre.
Ils traversèrent un rideau de lierre qui couvrait une brèche de quelques mètres dans un des murs. Derrière, à l’extérieur se trouvait un petit coin de verdure avec plusieurs arbres fruitiers aux feuilles vertes et aux fruits resplendissants.
Max cueillit une pomme plus rouge que son sang qu'il croqua à pleine dent arrachant sa chair tendre et juteuse.
"Délicieux. Rien n’est jamais aussi bon que lorsqu’on a vraiment faim." Il finit de mâcher le morceau appréciant chaque moment.
Ils étaient au milieu d’une rue, la végétation avait recouvert la route et les trottoirs, des feuilles orangées tombaient des branches dépassant les toits.
"C’est l’automne." Remarqua-t-il étonné. "C’est toi qui as planté ces arbres ?"
"Oui, après t’avoir trouvé. Je me suis dit que tu pourrais avoir faim à ton réveil."
Max s’adossa au tronc de l’arbre duquel il venait d’y arracher une poire se contentant d’acquiescer. Il mordit dans la poire restant silencieux. Il regardait les plantes grimpantes accrochées sur les façades des immeubles qui bordaient la rue et les voitures rouillées jonchant la route herbeuse.
Il essuya la larme qui coulait sur sa joue.
"Ça fait combien de temps que c’est arrivé ?"
"Un peu plus de cinq cents ans." Répondit-elle sans ménagement.
Max se laissa glisser le long du tronc jusqu’à toucher la terre, il balança sa tête en arrière contre l’écorce regardant le ciel encore orangé a travers les branches.
"Je vais pas dire que je sois surpris." Dit-il redressant la tête. "C’était toi la créature qui nous a anéantis, n'est-ce pas ?"
Elle cacha ses mains sous ses bras.
"Je ne vais pas te faire de mal, plus maintenant."
"Je sais, tu ne ressembles plus à cette bête monstrueuse assoiffée de sang. Tu as changé, ça te va bien." Il mordit de nouveau dans sa pomme. "Qu’est-ce qui t’a poussé à faire ça, exterminer l’espèce humaine ?"
"Je ne m’en souviens plus très bien, juste de certaines émotions. La colère, la haine, la rage qui faisait bouillir le sang dans mes veines." Les protubérances dans son dos grossissaient légèrement dans un craquement qui s’estompa aussitôt. "La tristesse aussi, je crois. Tout ça aujourd’hui me paraît n’être plus qu’un rêve très intense dont il me reste seulement des images floues et des sentiments brouillées.
Une bourrasque vint balayer ses cheveux blancs révélant sa nuque. Juste au-dessus de la dernière vertèbre, sa peau était très abîmée, la chair sombre à nue, craquelée tout autour.
"Désolé pour tout ça." Dit-elle remettant ses cheveux en place.
"Ça n’a plus d’importance maintenant, ce qui s’est passé, ce que tu as fait, qui tu étais, qui j’étais. Je suis sûr que n’importe qui aurait pu trouver une raison de vouloir faire la même chose." Dit-il en finissant sur un sourire. "Cela serait arrivé un jour ou l’autre. Si ça n’avait pas était toi, ça aurait été nous."
Max entendit un craquement provenant du toit à côté d’eux. Il jeta un œil, tendant l’oreille.
Il bondit et s’engagea dans l’immeuble à travers la porte tenue ouverte par le lierre enchevêtrer dans ses gonds. Chloé avait crié quelque chose, mais il n’y prêta pas attention, absorbé par le bruit qu’il venait d’entendre. Il courait, grimpant les marches deux par deux et esquivant les branches traversant la gage d’escalier. Il manqua de glisser à plusieurs reprises sur les feuilles mortes couvrant certaines portions. À bout de souffle, après une course éreintante de douze étages, il défonça la porte d’accès du toit retenu seulement pour un vieux cadenas complément rongeait par la rouille.
Il s’écroula emporté par son élan, la porte s’encastra avec violence dans le mur. Il releva la tête, reprenant son souffle et vit un bout de branche pourrie sur le sol, juste en dessous d’une branche à l’extrémité cassée. Il frappa le sol couvert de gravillon sans retenu s’entaillant la main un peu plus à chaque coup.
"Non, non, non !" Cria-t-il, la voix emplie de désespoir.
La main de Chloé empoigna son bras, le stoppant net. Des gouttelettes de sang coulaient des plaies de sa main, éclatant dans les graviers couvrant le sol du toit.
"Je ne me souviens de pas beaucoup de choses, mais je sais qu’ils sont tous morts, je sais que je m’en suis assurée." Dit-elle.
"Tu as peut-être oublié, c’est possible."
"Je suis désolé, tu es le dernier. Je te revois allongé sur le sol encore en vie, je voulais te tuer comme tous les autres et en finir avec l’humanité."
Elle lâcha son bras et s’assit en face de lui. Ses doigts se recroquevillaient, ses muscles se tendaient alors qu’une brume sombre s’échappait de sa paume. Elle attrapa sa main blessée et l’enveloppa dans les siennes, desquelles se dégageait une chaleur intense.
"Mais je ne t’ai pas fait." La brume se dissipa alors qu’elle libéra la main guérie de Max. "Et puis je t’ai oublié. Tu devrais être mort et décomposé comme tous les autres. Je ne sais pas pourquoi tu as survécu, est encore moins pendant cinq cents ans. Les humains ne vivent pas aussi longtemps."
Max examina et passa ses doigts où se tenaient ses blessures disparues.
"Je vais te montrer quelque chose."
Elle le prit dans ses bras et sans préavis elle sauta du toit, Max serra ses bras autour d’elle.
Quelques mètres avant le sol, il sentit un brusque ralentissement. Les pieds nus de Chloé touchèrent le trottoir avec délicatesse, comme ci elle venait juste de descendre une marche.
Elle posa Max sur le sol en lui souriant, qu’il pouvait jurer plein de malice.
Ils traversèrent plusieurs rues, toute plus fleuries les unes que les autres jusqu’à ce qu’ils arrivent devant un bâtiment où le lierre avait été arraché et la façade lavée.
Des lettres bancales qui autrefois devaient être illuminées formaient le mot cinéma. Visiblement placée ici récemment. Chloé tenait la porte ouverte, l’invitant à entrer.
La réception était propre, usée par les années, mais sans poussière et sans plantes essayant d’effacer l’Ancien Monde. Sur la gauche, un petit escalier conduisait à l’entrée des différentes salles. Sur une des portes était gravé dans le bois 'Salle 1'.
Max entra, devant lui s’étendait un long couloir aux murs noir au tissu élimé éclairé par de petits spots au plafond. Il était autant surpris de constater qu’il y avait de l’électricité que des ampoules qui fonctionnaient. La porte claqua dans un son étouffé. Il n’y avait aucun bruit, rien qui ne parvenait de l’extérieur, totalement isolé du monde abandonné extérieur.
Il traversa le couloir, croyant l’espace d’un instant être revenu en arrière, avant la fin. Il essuya la larme sur sa joue et ouvrit la porte.
Il n’en revenait pas, un véritable voyage vers le passé, un passé lointain qu’il avait presque oublié. La salle avait été entièrement nettoyée, du sol au plafond. Les murs avaient été repeints en rouge et noir. La moquette avait connu des jours meilleurs, mais un travail considérable avait été fait pour lui redonner son éclat d’antan. Et la toile de l’écran était rapiécée.
Max descendit l’escalier entre les rangées de sièges toutes restaurées sans exception. Il s’engagea dans une rangée centrale qui présentait un espace plus large que les autres. Au milieu de cette dernière, des fauteuils étaient fusionnés ensemble formant une banquette à l’assise plus large et au dossier plus haut.
Il s’assit, il était positionné en face de l’écran, comme un ami à lui le faisait toujours.
Chloé le rejoignit et s’installa à côté de lui, un gros pot de pop-corn entre les mains.
"J’ai lu que les humains avaient coutume d’en manger, alors j’ai aménagé un petit champ pour faire pousser du maïs, et j’adore ça depuis." Dit-elle, en avalant une poignée.
"Je pensais pas que tu avais besoin de manger."
"Non, je suis comme toi. Je le fais car j’aime ça."
Les lumières s’éteignirent et une image noire fut projetée sur l’écran, sur laquelle défilaient les différents noms des principaux acteurs du film avant de fondre sur la scène d’ouverture, un plan séquence accompagné d’une musique symphonique chargée de mélancolie.
"Comment tu as fait tout ça ?"
"Beaucoup de travail et j’ai remis en marche une ancienne centrale hydroélectrique en dehors de la ville. Enfin, une turbine vieille de cinq ans ne se répare pas seulement avec quelques coups de marteau et de la bonne volonté."
"Pourquoi ne pas avoir tout fait ça avec la magie ? Ça aurait été plus simple."
"Sûrement, mais ça n’aurait pas le même charme."
"Tu veux dire ambiance cinéma vieux de centaines d’années maintenu en état envers et contre tout ?"
Elle prit quelques secondes pour réfléchir.
"C’est ça. Maintenant silence et profite de la séance." Dit-elle en posant le pot de pop-corn entre eux deux.
Il en attrapa une poignée et s’enfonça dans le dossier, c’était la première fois depuis la fin qu’il se sentait à nouveau humain, faisant quelque chose de normal, plutôt que de jouer à la belle au bois dormant immortelle. Il appréciait ce moment comme aucun autre, il ne se sentait plus étranger dans un monde qu’il ne comprenait plus.
Le soleil était couché depuis heures déjà, la nuit éclairée par la lune avait pris la place du jour à l’extérieur de la salle de cinéma. À côté des sièges dans lesquelles ils étaient toujours assis gisaient des pots de pop-corn ainsi que des gobelets vides, remplis des restes de fruits mangés.
Sur l’écran était projeté le générique de fin d’un film.
"Ça fait combien ? Le sixième ou le septième de la journée." Dit-il enjouée.
"Le neuvième."
"Autant ! C’est passé si vite. En tout cas c’était la meilleure journée que j’ai passée depuis longtemps. Merci."
Max s’étira dans son fauteuil tout en bâillant à gorge déployée.
"C’est bientôt le déroulement du générique pour moi aussi on dirait."
"Tu veux bien me parler de tes réveils ?"
"Eh bien, le premier n’a duré qu’une dizaine de secondes, très confus, la panique, la couleur grise et une odeur de mort dans l’air. Les fois suivantes n’étaient pas très différentes, l’incompréhension fut une amie tenace jusqu’à ce que mes réveils devinrent suffisamment longs pour que j’eusse le temps de me calmer. Je n’avais aucune idée du temps qui s’écoulait entre chaque éveil. Je me doutais que ce n’était pas des heures, ni même des jours ou des semaines. J’utilisais au mieux ses quelques minutes, je cherchais des gens, mais je ne trouvais que des ruines, puis des plantes, l’herbes dans les rues, les arbres immenses transcendant les buildings grandissant parfois de plusieurs dizaines de mètres entre deux siestes. Le silence, personne. Ses quelques minutes sont devenues des heures et je devais bien reconnaître que c’était des dizaines d’années qui s’écoulaient parfois. J’ai fini assez rapidement, façon de parler, à accepter ma situation, j’ai arrêté de chercher une explication, et de trouver quelqu’un, enfin j’ai essayé. J’ai commencé à profiter au maximum de chaque seconde de conscience. Et plus vite que je l’espérais, j’ai ouvert les yeux une fois de plus et je t’ai vu. Le soleil se levait à peine. Mais là, il est couché depuis longtemps."
Il se frottait les yeux et bâilla une nouvelle fois.
" Ça te dérange si je m’allonge ?"
Elle l’invita d’un mouvement de tête, il posa sa tête sur ses cuisses et allongea ses jambes sur la banquette. Il regarda le plafond bardé de petits spots à la lumière légère.
"Le plus étrange dans tout ça, c’est que je ne rêve pas, jamais. Pour moi entre le moment où je m’endors et celui et je me réveille, ça ne me paraît durer que quelques secondes. Juste le temps de fermer et d'ouvrir les yeux. J’ai l’impression que tout cela ne dure que depuis quelques mois et pourtant mes souvenirs sont comme ensevelis sous des centaines d’années de poussière. Comment c’était, cinq cents ans, seule ? C’est ce que tu voulais, je suppose, mais je commence à me rende compte de ce que ça représente et ça me terrifie."
"J’ai oublié, beaucoup. La satisfaction et la joie du début. La haine et la rage qui s’estompèrent peu à peu. Tout passe qu’on y laisse suffisamment de temps. J’attendais désespérément une fin qui n’arrivait pas, j’errais sans but cherchant quelques choses d’inconnu, incapable de mettre des mots sur ces nouvelles émotions qui bouillonnaient en moi. J’ai cherché des réponses dans les ruines, et heureusement vous écrivez beaucoup. J’ai décortiqué vos différents langages et ses formes et j’ai lu. Jusqu’à ce que je trouve mes réponses. Il m’a fallu beaucoup de temps et de livres pour comprendre que c’était toi, que le monstre ne voulait pas être seul. Alors naturellement je me suis souvenu de l’humain que j’avais épargné. Je suis désolé."
Max essuya la larme poisseuse qui coulait sur la joue de Chloé.
"Ne le sois pas." Murmura-t-il luttant pour garder les yeux ouverts.
Elle passa sa main dans ses cheveux.
"Tu seras là à mon réveil ?" Ajouta Max.
"Je ne vais nulle part, je serais là. Et toi ne dors pas trop longtemps."
Il sourit.
"Maintenant j'ai une raison de me réveiller."
Ses paupières se fermaient sur ses yeux, le plongeant dans un sommeil profond. Elle baissa la tête et l’embrassa sur le front, ses cheveux tombèrent recouvrant leurs deux visages.
"Merci."
La salle de cinéma redevenue silencieuse, attendant qu’une nouvelle histoire soit projetée sur son écran rapiécé.
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