La Vigne de Belphegor

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Image de Hiver 2017
Elle fleurit les flancs d’une des plus belles croûpes de la Côte des Blancs. On n’est pas dans la champagne pouilleuse. A prés d’un demi - million d’euros l’hectare, ça serait faire injure au génie de l’homme Il a su en quelques siècles magnifier la géologie des lieux. Ces basses collines ne payaient pas de mine au départ. A part le Mont Aimé supposé évoquer un roi et qui, exposé à l’est, tourne le dos à la borne extrême du jour, chère aux anciens égyptiens. Qui se cache sous le voile de cet être oblong au col de cygne dont la silhouette n’apparaît qu’à l’aube dans les rangées de l’Enclos des Comtes ? Cent pour cent chardonnay. Blanc de blanc. Black tie de rigueur ? Ou niqab oriental ? Le mystère reste entier et intrigue. Pas seulement les manipulateurs qui parcourent les dix kilomètres de galeries et qui, en gentils rats des champs, servent la famille depuis trois siècles. Ils l’aperçoivent parfois à l’aube en arrivant au boulot dans les matins givrés. La chouette ou Belphégor ne l’ont-ils pas nommée parce ce qu’en torche, elle dévale la pente vers la vallée cintrée d’une eau noire comme le masque qu’elle porte ?
Le conseil d’administration lui aussi se ronge les sangs ; et il y a de quoi ! Trois de ses membres ont passé l’arme à gauche depuis le début de l’hiver ; un par mois ! A cette allure, les six administrateurs qui restent ne vont pas faire long feu et n’atteindront pas la prochaine récolte ! Le plus angoissant c’est qu’aucun d’entre eux n’a l’obligation de faire savoir aux cinq autres le nombre de parts qu’il détient. Toute cession entre vif peut rester anonyme. Cette disposition particulière a été inscrite dans les statuts de la société de famille par leur ancêtre commun, le Grand Jérôme, qui sous la Révolution considérant la cadence à laquelle la machine du Père Guillotin alignait les têtes dans la sciure, juste avant de placer la sienne sur la bascule, pondit cette merveilleuse subtilité du droit privé. On dit que Danton, ce jouisseur sadien, fou de sang et de vin, voulut faire abolir la clause par la Constituante pour faire main basse sur le domaine. Germinal en décida autrement. L’égalité, mort, n’est-elle pas ta loi d’airain ? Ce qui emmerde les survivants du conseil réunis aujourd’hui, c’est sans doute de ne pas savoir qui est le plus riche. On n’est pas dans une coopérative quand même ! Qui t’a fait roi ? Moi ! Semble répondre la myriade de bouteilles qui dans les crayères attendent le bon vouloir festif de deux milliards d’humanoïdes. Jamais autant de plaisir n’a été réuni en aussi peu de mains. En réalité, chacun sait que les derniers de cujus du conseil avant de mourir, ont reçu dans les quarante-huit heures précédant leur trépas la visite nocturne d’un être anonyme d’une élégance subtile qui les a convaincus de lui vendre leurs parts. Et c’est forcément l’un d’entre eux ! Sinon Maître Canaye, le notaire de la famille, n’aurait pas enregistré la transaction sur le registre en chagrin blond prévu à cet effet depuis la terreur.
Le conseil pour se rassurer a décidé de se réunir en cette fin de matinée de mars à « La Closerie », la gentilhommière Louis XIII qui sert de siège à l’entreprise. Six personnages en quête d’auteur qui se regardent en chiens de faïence, vont attendre ensembles le deus ex machina hypothétique qui leur apprendra lequel d’entre eux, a déjà éliminé à son profit, trois de ses pairs et s’apprête vraisemblablement à en éliminer cinq autres. Dans cette partie de poker menteur, qui a déjà en main la canne-flush mortifère ? Aucune réponse. C’est l’angoisse ! Car en plus, l’examen des corps par un médecin légiste discrètement mandaté, n’a révélé aucune trace de décès accidentel ou suspect. La nature et son cheminement erratique semble être la seule cause des trépas ! J’aime mieux vous dire que les bouchées à la reine que l’on vient de servir en entrée, ont du mal à passer malgré le crémant 1943 qui tient lieu de pousse-rapière.
Anne-Charlotte ne peut s’empêcher de gamberger en observant les uns après les autres, les oncles, tantes et cousins qui déjeunent avec elle aujourd’hui, et de supputer sur la capacité de chacun à exécuter un plan d’une aussi florentine audace.
D’abord, il y a l’oncle Paul : soixante-cinq ans aux prunes, un puits de science. Il parle grec à ses teckels ; dans le dernier couple en date, l’un a été baptisé Xénophon et l’autre Pindare. Malgré sa distraction légendaire et sa myopie, il ne les confond jamais. C’est un nez ! L’appendice qui lui tient lieu de phare est réputé être le meilleur des Coteaux d’Aÿ. Il t’assemble une cuvée prestige dix ans de suite sans varier les proportions d’un iota. Sûr que le jour où son ultime prédateur l’approchera, il le flairera. Par contre, il ne résiste à aucune femme : le bât blesse là !
A la droite de son oncle, est piquée sa marraine : Tante Hélène. Elle avale d’un long cou fripé mais perlé, ses soixante-dix piges. Son titre de gloire : avoir séduit dans l’année qu’elle passa à Madrid, une quinzaine de Grands d’Espagne. Elle commença évidement par le Duc d’Albe, qui anobli par sa femme, s’emmerdait et lui déclara en la voyant sortir devant lui de l’hôtel Plazza :
- Madame, vous avez une démarche de Reine !
- Mademoiselle ! S’il vous plait !
- L’émotion m’égare !
Le soir même l’affaire était dans le sac ! Les autres se refilèrent le tuyau en buvant du Xérès au bar du Cercle et en listant chaque soir, le rôle et le tour des plus titrés d’entre eux. Il paraît qu’on se donnait des notes. L’histoire ne dit pas si Tante Hélène en prenait ! Elle rentra à Paris déniaisée. A vingt-trois ans, la vie commençait bien pour elle, non ? Charlotte ne la voyait vraiment pas de la hauteur de sa grandesse consacrée, s’abaisser à intriguer pour ratisser les miettes d’un gâteau. ¡No es posible !
Anne-Charlotte était orpheline, ses deux parents étant morts dans un accident d’avion en se rendant à New-York quand elle avait cinq ans. Aux étrangers qu’elle rencontrait, elle ne racontait pas cette version. Elle inventait une fin plus aventureuse pour ses géniteurs ; alternant la forêt amazonienne ou l’Himalaya. Sa dernière trouvaille était le désert Libyen au temps du roi Idris. N’osant avouer à personne qu’elle en pinçait pour Kadhafi, elle vous parlait de la cyrénaïque comme si elle y avait vécu beaucoup plus qu’un week-end amélioré. C’est vrai qu’il avait un chic fou Mouammar ! A trente-cinq ans, elle restait ludique et gamine malgré son statut de femme d’affaires préférée des scrutateurs du CAC quarante !
- A qui penses-tu Anne-Chatte ? Ton dernier lover es-il blanc ou noir ?
- Il est métis, mon cousin.
- Tu as toujours privilégié l’entre deux.
- C’est la meilleure façon de muter !
Armand la connaissait bien. Il l’avait déflorée le jour de son quinzième anniversaire dans le garage de La Closerie. Pompettes, l’arrière de la Bentley Lagonda 1938 du grand-père leur était apparu comme l’endroit le plus propice pour s’envoyer en l’air. Elle ne roulait plus depuis la dernière guerre et son luxe d’hypogée moabite les attiraient depuis longtemps. Enfin c’était fait ! Ils étaient passés de l’autre côté et pouvaient commencer à prier ! La petite mort se chargeait de les booster ! Partageant toujours le même mystère, bien que son cousin soit marié ; elle ne pouvait imaginer qu’il soit capable de lui cacher quoique ce soit et surtout par une combinaison de cette importance. Mais attention ! bien qu’il s’agisse d’un mouvement naturel, il ne faut pas sous estimer les anciens partenaires sous prétexte qu’on les a eu.
Belle, la sœur d’Armand, avait fait ses études avec elle. Elles avaient écumé ensemble les pensionnats les plus huppés d’Europe. Adepte du vice saphique, sa scolarité débridée s’était déroulée au grand galop. Anne lui avait longtemps envié cette déviance qui lui permettait de transcender l’ennui nauséeux de l’adolescence et de lui prendre dix longueurs d’avance dans la science des relations épidermiques. Depuis, bien sûr, elle s’était rattrapée n’ayant elle, que des pratiques conformes à l’orthodoxie de son temps. Tandis que Belle avait régressé : on la comparait maintenant à Nathalie Barney. Toutes les gousses sont dans la nature ! Ayant en permanence trois nymphettes au feu, il ne pouvait être question pour elle de développer une autre faculté que cet amollissement lesbien.
Le dernier pion était son petit frère ; étrange et secret. Un film protecteur le maintenait dans sa bulle et pour deviner ce qu’il avait sous le cortex, il fallait se lever de bonne heure ! Comme hébété par la valse hésitation dans ses flirts entre le mâle et la femelle, il était en permanence en instance d’imploser ou d’expirer. Anne-Charlotte ne le voyait pas échafauder un plan de carrière ambitieux Il se contentait de pousser ses jetons de présence sur la grille ajourée du Conseil.
Mais alors qui ? Et quelle serait la prochaine victime d’un être improbable qui se trouvait dans la brochette de gens du monde se contentant d’entériner des décisions prises par d’autres et d’en déguster les dividendes bullés ? Une bande décimée en somme !
De toute évidence la réponse n’était pas là et agacée, Anne se leva de table, sans avoir terminé le soufflé au marc du dessert. Elle déclara avant de quitter la pièce :
- Je vous demande de ne plus vous rencontrer les uns les autres sans témoin et de m’avertir à la moindre tentative d’approche de l’un d’entre vous par un autre. Il y va de votre propre vie et de la survie de notre groupe. En attendant motus ! Nous avons quelques filiales opéables et la confiance est par principe volatile. Sauf celle que je vous garde !
Rideau ! Anne avait décidé d’agir. Elle ne rentrerait pas à Paris. Son moteur de recherche lui disait que la réponse était ici ; sur cette terre qui les portait encore et faisait leur fortune. Sous cette terre plutôt. Car le pactole s’écoulait tel un majestueux boa dans les dix kilomètres de dédale d’un labyrinthe mythique. Le minotaure n’avait qu’à bien se tenir. A nous deux Belphégor, je serai ton Thésée !
Elle monta dans sa chambre pour se reposer et se changer. La soirée serait rude ! Quand elle sortit vers sept heures il faisait presque nuit et elle gagna la vigne. Juste à l’endroit où sur un tertre, une petite construction médiévale écaillait le ciel pourpre. C’est tout ce qui restait de l’Abbaye de Saint-Nicaise rasée sous la Révolution. Seule demeurait la sacristie par laquelle on entrait pour descendre l’escalier menant aux caves. Dans le temps, les moines s’y réunissaient une fois par an. Et l’on n’a jamais retrouvé la salle où ils allaient ensuite prier ou plutôt comme les sans-culottes le pensaient, puiser dans le trésor d’Attila dont le barbare s’était allégé pour mieux fuir les Champs Catalauniques voisins. Ils eurent beau retourner les pierres et passer les bénédictins à la question, rien n’y fit et le mystère demeura entier. Cette histoire de trésor n’était d’ailleurs pas étrangère à l’attachement que la famille avait gardé pour ces lieux, luttant contre vents et marées pour les conserver. En effet, plusieurs fois ruinés ils avaient réussi à se refaire. Apparemment, aujourd’hui, quelqu’un s’y intéressait de très près ! Anne était décidée à défendre son bien et pour mieux lutter contre le prédateur, elle s’était habillée comme lui. Pressentant le combat final, elle avait loué au Cor de Chasse, non pas un habit de soirée mais la tenue du Belphégor qui avait tant passionné les téléspectateurs des années soixante. Le costume androgyne ne moulait pas ses formes. Mâle ou femelle ? Qui allait-elle découvrir sous le déguisement adverse ?
Arrivée au niveau de la Galerie des Merveilles, ainsi nommée parce que les grands millésimes y étaient rassemblés, elle se dirigea vers les 61. C’était son année de naissance. Le précieux stock était exposé dans une niche entre les 55 et les 70. Il en restait encore plus de cinq mille bouteilles, toutes vibrantes et provocantes. Elle n’allait découvrir la scène de l’événement le plus étonnant de sa courte vie qu’après avoir dépassé le muret de la niche précédente.
La table est dressée sur une nappe blanche brodée à son chiffre. Deux chandeliers dix-huitièmes l’éclairent. Au centre, un calice de cristal darde ses feux sur un rafraichissoir en vermeil planté d’une bouteille de 61. De part et d’autre un verre. Ah ! Il y a un mot sur la table : - Sers-toi j’arrive ! Bizarre, c’est son écriture ! Soufflée Anne Charlotte l’est. Jambes coupées elle s’assied et se vide une coupe ! Manège ! La pièce se met à tourner comme à la foire du Trône quand elle avait quatre ans et que montée sur le même dada avec...
- Tu es pile à l’heure ma chère sœur !
Anne-Charlotte se voit avançant vers elle-même. Elle est vêtue du même tailleur que pour le déjeuner à La Closerie :
- Toujours aussi bon le 61 ? C’est aussi mon préféré. Normal puisque je suis toi. Maman a eu raison de m’offrir à sa sœur qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Trente ans d’Australie. Ça te construit une femme, le bush, non ? Surtout qu’avec les aborigènes, on est sûr là-bas de garder son âme première. Ils sont tous de l’éocène. C’est bien l’ère du rêve ? Tu vas avoir maintenant le temps d’en faire de beaux, grâce au bidule dont j’ai trituré les bulles. Plus d’effort désormais pour être moi, mon double est tout trouvé. Jumelles monozygotes nous ont déclarées les grand généticiens qui désormais manipulent la planète. Pour dans dix ans, je te promets un clone si tu t’ennuies là haut, au paradis des filles de roi. On s’embrasse ?
Belphégor s’endormit profondément et ne se réveilla pas quand elle lui vida le reste de la bouteille sur la tête.

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