La vieille Madame Werther

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Il y a une vieille femme qui vient dans le même café tous les jours, à la même heure. Elle s’assied toujours à la même place, si bien que les habitués du quartier n’osent jamais emprunter son petit coin de paradis. Elle a l’air paisible, si bien que l’on croit parfois qu’elle s’est endormie. Mais la vieille femme observe le monde qui s’agite autour d’elle. Le serveur la connaît bien. Il sait qu’elle va commander un thé au citron. Pourtant, il s’approche d’elle, espérant qu’aujourd’hui, elle bouleversera ses habitudes et qu’elle prendra ne serait-ce qu’un thé au jasmin. Il s’approche d’elle et elle sourit. Il lui a apporté la carte, comme à chaque fois. Elle comprend son manège mais elle persiste : elle boira un thé au citron. Le serveur se dirige vers la cuisine et en ressort presqu’immédiatement avec une théière. En cuisine, ils n’espèrent plus de changement. Ils pensent que c’est l’âge, que c’est le confort. Ils ont des théories sur cette dame : peut-être qu’elle n’aime que le citron, peut-être qu’elle a peur du changement ?
Mais elle n’a que faire des suppositions et des paris qui entourent sa solitude. Sa solitude ne semble d’ailleurs pas la chagriner. Elle paraît heureuse. Ou du moins, elle ne semble pas malheureuse. Mais ce n’est que ce que pensent les gens. Et les gens ont souvent tort.
Elle va rester quelques heures, à regarder les passants et apprécier sa boisson. Et puis, elle finira par se lever très lentement, très péniblement, et elle rentrera chez elle. Elle n’habite pas loin, alors demain, elle reviendra. Elle reviendra et rien n’aura changé : elle sera toujours aussi vieille, elle aura toujours un tailleur absolument impeccable et un grand chapeau jaune.

Six heures. Tout le monde se regarde en terrasse du café. Le malaise est palpable. Quelques étrangers discutent, mais les serveurs ne peuvent s’empêcher de surveiller la place. Deux jeunes femmes d’une trentaine d’années vérifient chacune sa montre. Six heures cinq. Elles demandent ensuite l’heure à la table d’à côté. Leurs montres sont justes. Ce n’est pas possible. La mère et le fils qui occupent cette table se regardent, épouvantés.
Elle n’est jamais en retard.
Un serveur lance à la cantonade : « Quelqu’un peut-il passer chez Madame Werther ? » Un homme en costume gris se lève. Il habite près de chez elle, il fera un détour par la maison de la vieille dame. Chacun reprend alors sa conversation. Madame Werther est vite oubliée. Parce qu’une femme de cet âge-là, ça n’intéresse personne.

Pierre Dumont attend que le soleil commence à se coucher et décide de rentrer. Il remet la veste de son costume gris et paye l’addition, avant de s’en aller. Il pousse la porte du café, fait un signe à la population et sort d’un pas décidé. La place de la mairie est tranquille, à cette heure-ci : les enfants sont rentrés chez eux et prennent leurs douches, les oiseaux se sont envolés. Pierre apprécie particulièrement le mois de mai. Il sent l’air un peu frais sur son visage avant de se reprendre. Il doit passer chez Madame Werther avant de rentrer chez lui. Il traverse la place, prend une ruelle piétonne et tourne dans une seconde rue.
C’est la rue pavée dans laquelle se trouvent les plus jolies maisons du village. Pierre adorerait y vivre. Non seulement pour la beauté des logis mais aussi pour le prestige du lieu. Il arrive devant une maison en pierre et sonne. Il sait que même si la vieille dame est chez elle, elle mettra du temps à arriver. Alors Pierre attend. Il attend cinq minutes avant de sonner à nouveau. Au bout de dix minutes d’attente, il décide de rentrer chez lui. Visiblement, la vieille femme n’a pas envie de recevoir de la visite. Il n’en est pas étonné. Cette dame au grand chapeau jaune ne lui semble pas sociable. Il repassera demain. Pour le moment, il faut qu’il rentre chez lui. Sa femme et ses trois filles l’attendent probablement pour le dîner. Il aura une pensée pour la vieille Madame Werther avant de s’endormir. Cette pensée l’effraye un peu, et d’ailleurs il la chasse rapidement de son esprit. Il ne mentionne rien à sa femme, qu’il embrasse tendrement avant de tomber dans les bras de Morphée.

Le réveille sonne à sept heures dans la chambre des Dumont. Emma l’éteint rapidement. Elle ne veut pas aller travailler, aujourd’hui. Son mari la pousse légèrement. Il lui murmure des mots encourageants et le couple se lève. Pierre demande à sa femme de se renseigner pour Madame Werther. Il n’aura pas le temps de passer chez elle avant de déposer les filles à l’école. Elle s’étonne qu’il n’en ait pas parlé avant. Emma aussi fréquente le café de la place de temps à autre, avec ses amis. Elle promet d’y passer à six heures. La famille commence lentement sa journée, et Madame Werther est à nouveau oubliée.

Au café, les paris vont de bon train. Où est Madame Werther ? Le cuisinier estime qu’elle est simplement malade, qu’elle reviendra aujourd’hui tandis que le serveur imagine une fin plus morbide. Il regarde trop les journaux télévisés et pense que la femme s’est fait kidnapper par une camionnette blanche. Certains clients ajoutent leurs pronostiques. Tout le monde semble terriblement inquiet pour cette pauvre vieille dame. Le commis décide qu’il préparera malgré tout un thé au citron pour six heures. La nouvelle s’est vite répandue et la plupart des villageois n’y croient pas trop. Ce soir, le café sera sûrement rempli. Si la vieille dame vient, elle sera probablement ignorée comme tous les jours précédents. Mais si elle reste disparue... Certaines personnes ont simplement plus de valeur quand elles sont absentes.

Une serveuse s’est particulièrement bien maquillée aujourd’hui. Elle ne compte pas profiter de cette disparition subite, mais elle ne voudrait pas mal passer à la télévision au cas où des journalistes s’empareraient de l’affaire. Il vaut mieux prévenir que guérir, pense-t-elle. Pierre Dumont l’a appelée hier soir pour la prévenir qu’il n’a pas vu la vieille madame Werther à son domicile. Elle s’est empressée d’appeler sa mère, qui a appelée sans aucun doute ses amis. Good news travel fast. La journée passe lentement pour tous les habitants du village.
À six heures moins dix, le café de la place est rempli. Une place reste cependant libre. Les villageois discutent entre eux, on pourrait presque croire qu’il s’agit de la fête de la ville. Il n’y a plus aucun magasin ouvert, tous les propriétaires ont fait le déplacement. La place n’est plus silencieuse. Les minutes avancent et tous espèrent apercevoir un chapeau jaune au loin. Mais le temps passe, et pas de chapeau. Emma Dumont discute avec l’institutrice de l’école. Elle profite de cette réunion pour demander comment sont ses délicieuses filles en classe. Un père s’ajoute à la conversation. Le café est bondé, l’extérieur du café est enfumé par ceux qui attendent et enchaînent cigarettes sur cigarettes. Ils profitent de la situation pour excuser leur mauvaise habitude. Trois personnes sont passées devant chez la vieille dame. Personne ne l’a vue. Quelqu’un appelle les pompiers à sept heures.

Les pompiers sont devant la porte écarlate de Madame Werther. Ils sonnent, espérant ne pas avoir à ouvrir eux-mêmes. Un public les regarde. Ce sont les curieux villageois, si inquiets pour leur doyenne. Madame Werther n’est, en réalité, pas la doyenne du village. Mais l’information est plus croustillante lorsqu’elle est exagérée. La vieille femme n’a pas répondu aux pompiers. Ils se préparent mentalement à quelque chose auquel ils ne s’habitueront probablement jamais.

C’est un sac noir porté par une civière qui ressort de la maison de Madame Werther. Les pompiers demandent à la foule de quitter les lieux, de les laisser emporter le corps de la défunte dame au grand chapeau jaune. Les villageois retournent vers la place. Personne n’ose rentrer chez lui, annoncer la triste nouvelle à sa famille. Tous savaient qui était cette femme. Tous l’avaient vue à six heures, à cette place, dans ce café, chaque jour. Tous savaient où elle serait en début de soirée, où elle habitait, ce qu’elle prenait au café, ce qu’elle y faisait.

Mais personne ne connaissait la vieille Madame Werther.

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