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La vieille folle

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Moeun Touch

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Tioum Roum Thmey, début 1980, frontière Cambodge Thaïlande. Dans ce camp improvisé pour accueillir des réfugiés qui ont profité de l'entrée de l'armée Vietnamienne au Cambodge pour fuir vers la Thaïlande, protégé par à peine une vingtaine au plus de soldats cambodgiens, un très jeune garçon erre ça et là, seul ou avec ses camarades volatiles, à la recherche de boissons, de nourriture et au pire, de fraîcheur, sous une constante chaleur cuisante quotidienne.
Lorsqu'il a vu le visage et la détresse de cette vieille femme que tout le monde croit folle, certaines images et certaines interrogations poursuivent son jeune cerveau jusqu'à aujourd'hui. Un souvenir rempli d'émotions encore maintenant.

***

Ce jour là le soleil n'était pas du tout clément.
Avec mes camarades de jeu, on crevait plus de soif que de faim. D'habitude c'était le contraire. Le soleil tapait tellement dur qu'on decidât d'aller nous réfugier dans le puits qu'on avait creusé progressivement pour chercher un peu de fraîcheur et peut être un peu d'eau à boire.

On espérait fort que le puits ne fût pas asséché par ces rayons de soleil brûlants. En allant vers ce puits, on s'abritait de temps en temps dans les peu d'ombres provisoires qu'on rencontrait, sous les arbres ou dans des cabanes en paille abandonnées. Il n'y avait rien à faire, la chaleur ce jour là fut tellement infernale qu'on allât sûrement finir endormis au fond de notre puits, couverts de boue rafraîchissante.

Mais sur le chemin, une foule insolite de gens attira notre attention, rassemblés autour d'un grand arbre. Ils cherchaient sûrement un peu d'ombre. Mais pourquoi étaient ils aussi nombreux?

- Regarde le petit, là bas, il y a peut être quelque chose à manger et à boire!
+ Mais non, ce n'est pas un marché, ces gens se disputent pour rester dans l'ombre. Vous ne voyez pas qu'ils sont autour de cet arbre?!
× Tu as raison le petit, mais par contre ils ne se disputent pas. Ils regardent tous vers le haut.
Quelqu'un est peut être entrain de leur cueillir des fruits?
+ Mais non cet arbre n'a pas de fruits!
- Oui, c'est vrai, on l'a déjà visité cet arbre.
S'il y avait des fruits,tu l'aurais déjà dépouillé. Dis donc, tu as une bonne mémoire le petit. Quand il s'agit de fruits ou d'oiseaux, pas la peine de te répéter deux fois!
× Allons voir de plus près avant que le petit ne nous pose des questions stupides!
+ Ça va, je ne suis pas le seul à poser des questions stupides! Vous aussi des fois!
× Vous aussi des fois! Nia nia nia! Toujours en train de riposter. Avec cette chaleur en plus, tu vas vite m'énerver.
- Vos gueules les bouses de vache! Allons voir ce qui se passe.

...

- Putain il y a trop de monde, ça va être dur d'aller devant! Eh le petit, creuse nous un chemin!
Putain il est où?
× Il est déjà tout devant!Dès qu'il est curieux personne le l'arrête. En plus il profite de l'ombre que les gens lui font. Lui au moins, il sait profiter de sa taille. Faisons pareil, tiens!
- Comme il fait tout le temps avec nous. Il faut toujours qu'il marche dans nos ombres.
× C'est clair que haut comme trois pommes, il ne risque pas de nous rafraîchir avec son ombre. Il faudrait qu'on marche comme les canards à côté de lui pour qu'il nous donne de l'ombre.


- Tu ne veux pas qu'on crie aussi COIN COIN pendant que t'y es! ?



Ha ha ha !(rire)

Ah enfin de l'ombre! L'avantage d'être plus petit que les autres, c'est de pouvoir se rafraîchir dans une foule comme celle là. Mais après avoir regardé en haut.. oui, en haut, un visage diabolique nous fusillait du regard.


Des tonnes de questions me traversèrent la tête mais aucune ne resta dedans.
Elles ne faisaient que traverser furtivement, car mon cerveau était constamment encombré par les questions de survie qui prenaient sans cesse plus de place. Toute autre question, même animée par la plus grande des curiosités, fût mise de suite de côté, ou au pire, sur une liste d'attente.

Une vieille femme très âgée, pouvant à peine tenir debout, était au dessus de cet arbre que mes potes et moi, presque aussi agiles que les singes, avions du mal à grimper!
Elle me foutait la trouille! Pour dire les choses un peu plus crues.
Les 45 degrés voire 50 degrés qui cuisaient ma peau depuis un bout de temps disparurent et laissèrent place à la glace envahir mon corps couvert soudainement, intégralement de chair de poule.

Ces cheveux longs blanchâtres!
Ce visage plein de rides millénaires!
Ces dents noires, bizarres et effrayantes!
Ces vêtements noirs sales et déchirés!
Ces regards profonds, vides et imprécis!
Cette silhouette squelettique et démoniaque!

"C'est une sorcière! ", me dis je dans ma tête, me préparant à partir en courant.

Oui, elle ressemblait comme deux gouttes d'eau à la description d'une sorcière, de ces conteurs d'histoires de fantômes! Sauf que là, elle était là, devant nous, réelle, entrain de nous faire peur, juste en nous regardant! S'il n'y avait pas cette foule autour de moi, je serais sûrement parti en courant, le premier.
Avec son regard glaçant plein de désespoir, elle regardait la foule du haut de l'arbre et visait au hasard quelques hommes dans la foule.

* Allez viens mon fils, viens voir maman, ne la laisse pas toute seule je t'en prie! dit elle avec une voix morbide et agonisante comme si elle venait de perdre un de ses enfants.

Une voix rauque tellement effrayante, comme l'exagerait souvent ces conteurs d'histoires de fantômes, sauf que là, elle le faisait sans forcer. Sans forcer, oui sûrement, car de la force, elle ne semblait en avoir aucune, squelettique comme elle était. Elle ne devait pas avoir mangé depuis un bout de temps. Alors comment avait elle fait pour grimper sur cet immense arbre? Elle savait voler, c'était sûr, comme ces sorcières dans les histoires qu'on nous racontait. Plus j'y pensais, plus mon corps tremblait. Ma chair commença doucement à quitter mes os mais ma curiosité les contrôlait et nous gardait en un seul morceau.

* Viens toi le petit, viens voir maman! continua t elle en me fixant avec un regard fantômatique et en me tendant les bras, avant de fixer d'autres jeunes à peine plus âgés que moi.

Ces derniers lui lancèrent des cailloux en la traitant de vieille folle et de sorcière! Quant à moi, glacé de peur et hypnotisé par la curiosité, j'essayais de comprendre ce qu'elle me disait. Ce n'est pas tous les jours qu'on peut discuter avec un esprit, et encore moins avec une sorcière. Hélas sans succès! Rien ne me permettait de comprendre toute cette histoire. Trop de choses bizarres, trop d'incohérences!
Mon cerveau fumait pendant que les autres petits cons continuaient de lancer encore quelques caillasses, devant une foule interrogative, curieuse et encore hypnotisée de peur.
S'ils avaient peur des fantômes comme moi, jamais ils n'auraient osé lui faire cela car elle viendrait les hanter jusqu'à la fin de leur vie. Mais tout le monde ne croit pas forcément aux esprits, aux sorcières ou aux histoires de fantômes.

Moi qui croyais que les sorcières étaient méchantes et plein de pouvoirs maléfiques. Celle là était inoffensive. Elle voulait juste que l'un de nous la rejoignît là haut. Elle était complètement perdue, au milieu de cette foule. Les pierres continuaient de pleuvoir sur elle sans la toucher. Les petits voyous n'étaient pas assez forts et assez adroits, heureusement pour elle.
Un homme de la foule s'avança et arrêta les jeunes irrespectueux.

÷ Laissez la tranquille, bande de p'tits cons! Vous ne voyez pas qu'elle a perdu toute sa tête?
Tenez bon, Madame je vais monter vous aider à redescendre.
= Non, jeune homme ne faites pas ça sinon elle va vous pousser du haut de cet arbre. Ne vous inquiétez pas pour elle! intervint une dame.
÷ Mais comment va t elle faire pour redescendre? Il faut qu'on l'aide!
= Si elle a réussi à monter, elle saura trouver le moyen de redescendre . C'est une femme, ne l'oubliez pas, notre instinct de survie nous surprend tout le temps. Laissez la, si vous voulez l'aider. Monter l'aider ne fera qu'accentuer sa folie.
÷ Merci de me rassurer Madame, vous avez l'air de savoir ce que vous dites.
J'imagine qu'elle a perdu toute sa famille?
= Pour avoir perdu sa raison, elle du voir toute sa famille se faire massacrer et touturer devant elle, la pauvre. Allez, circulez et laissez la tranquille s'il vous plaît!
÷ Vous avez entendu les p'tits cons?!

Après ces derniers mots la foule s'éparpilla lentement, jetant de temps en temps un regard en arrière pour voir ce que faisait la vieille femme.
Quant à moi,j'avais complètement oublié les histoires de fantômes et de sorcières et m'éloignais plus lentement que les autres de cette arbre. J'avais vraiment peur qu'elle ne tombât de cet arbre.

Quant à cette histoire d'instinct de survie féminin, j'y croyais plus que les histoires de fantômes puisque ma mère et une de ses amies avaient marché et couru avec des jambes trouées par des fers barbelés, justes pour voler de la nourriture pour leurs enfants.

Cette triste scène m'avait fait oublier la chaleur,le puits, la soif et la faim.
Le lendemain je fus retourné à cet arbre mais la vieille femme avait disparu.
Aurait elle sauté?
Ou bien était elle redescendue comme le disait la dame?
Quelqu'un l'avait il aidé à monter ou à redescendre?
Je ne l'avais plus jamais revue et ces questions la concernant sont restées sans réponses jusqu'à aujourd'hui.
Avait elle vraiment vu toute sa famille se faire massacrer par les Khmers Rouges? Avait elle encore de la famille, quelque part, qui la cherchait encore?

J'aurais tellement aimé écrire toute son histoire et expliquer ce mystère de l'arbre.
Mais cela n'a plus d'importance car de toute façon elle avait déjà perdu toute sa tête.
Depuis cette scène mon cerveau avait un peu mûri. Je m'intéressait à plus que des boissons, de la nourriture et de l'ombre. Les histoires des autres commençaient à me faire grandir, sans pour autant que j'y comprisse vraiment tout.

Aujourd'hui encore, je vois de temps en temps, cette image d'une vieille dame, assise sur une branche au dessus d'un arbre, comme une illustration d'une vieille légende millénaire, de "la vieille folle", qu'on raconte pour faire peur aux enfants, mais qui au contraire, attriste certains d'entre eux. À l'époque où je croyais encore au paradis et aux anges, je priais souvent pour que cette vieille dame puisse un jour retrouver toute sa famille.

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Moeun Touch · il y a
Merci Badiste001, pour la lecture et le commentaire. C'est motivant.
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Badiste001 · il y a
J'ai vraiment bien apprécié cette lecture. La construction de ton texte est très bien faite.
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