La vieille dame aux chats

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En compétition

Amoureuse des mots et des livres, j'inscris mes petits pas dans les pas des grands, il y a toujours quelque chose de magique dans cette marche  [+]

Image de Été 2020

Je venais de m’installer à Paris dans un studio que m’avait prêté un ami pour une semaine, et j’avais pour mission d’arroser ses plantes. J’avais saisi l’occasion de quitter Le Mans où je vivais, et avec soulagement ! Mon logement se situait dans un vieil immeuble Haussmannien et la chambre minuscule que j’occupais était sous les combles. En sortant de chez moi la première fois, j’avais vu la porte d’en face s’ouvrir et une vieille dame, voûtée et le visage inquiet, avait entrouvert sa porte. Je lui adressai un salut amical auquel elle répondit sans sourire en refermant la porte. Avant qu’elle ne se dérobe à ma vue, j’avais remarqué dans ses jupes deux fins minois qui me scrutaient aussi, deux chats siamois de toute beauté.
J’avais passé une première nuit assez agitée, j’étais follement excité de découvrir Paris et ses secrets, et je n’imaginais certainement pas ce que j’allais découvrir le lendemain. En me levant en pleine nuit pour boire un verre – c’était l’été et la chaleur sous la mansarde était suffocante – j’avais entendu des miaulements plaintifs qui venaient de chez ma voisine. Une porte avait claqué et tout s’était fondu dans le silence.
Le lendemain, quand je passai devant sa porte, j’entendis encore de nombreux miaulements. Je décidai de frapper, me disant que cette pauvre vieille devait souffrir énormément de la chaleur. J’entendais des pas chassés sur le parquet, des petits piétinements que j’attribuais aux deux minois que j’avais aperçus. Puis, des pas plus lents, traînants, se rapprochèrent. La figure de la vieille était apparue, fripée, exténuée, comme une vieille pomme sur le point de tomber. Comme elle avait changé depuis la veille ! Elle était vêtue d’une simple nuisette qui laissait voir ses jambes décharnées et ses bras en papier froissé. J’étais terrorisé, mais plus que tout, je voulais venir au secours de cette pauvre femme si proche de la mort.
« Bonjour madame, dis-je en me forçant à sourire. Je suis votre voisin pour une semaine, je loge chez Moinu, que vous connaissez peut-être ? Il habite en face. Je m’appelle Fraque.
— Ah oui, Moinu, je suis allée boire des bières chez lui il y a…
Comme elle ne finissait pas sa phrase, je lui dis :
— Est-ce que vous ne souffrez pas trop de la chaleur ?
— Ben, comme tout le monde ! Pourquoi ?
— Je ne sais pas, à votre âge…
La porte s’était ouverte un peu plus et je vis passer non pas deux, mais trois siamois, qui se ressemblaient énormément.
— À mon âge ? Ah oui, c’est vrai… Quel âge me donneriez-vous ?
— Euh… je ne suis pas spécialiste, mais… je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi âgé que vous ! Ma grand-mère a fêté ses quatre-vingt-dix ans il y a deux mois, et… je dirais que vous faites plus.
— Ah vraiment ?
Son visage se troubla, et elle passa sa main sur son visage, puis elle regarda sa main et se mit à pleurer. Les larmes coulaient dans les crevasses qui avaient élu domicile sur ses joues, et elle se tourna vers son appartement. Cette pauvre vieille n’avait vraisemblablement plus toute sa tête.
— Combien sont-ils ? me dit-elle, se reprenant. Je ne les ai pas comptés. Quelle histoire, vraiment, je suis foutue, foutue…
— De quoi parlez-vous ? De vos chats ?
— Oui… je ne les ai pas encore comptés ce matin. Je suis trop, trop fatiguée, ma mémoire commence à me jouer des tours.
— Je vais vous aider à vous assoir, et je vais vous servir un grand verre d’eau, si vous voulez.
Dans l’appartement, une forte odeur de pipi de chat me prit au nez. J’ouvris la fenêtre, et j’installai la vieille dame sur un fauteuil qui était à côté. L’appartement était aussi petit que le mien, mais il y avait des chats installés partout, des siamois aux yeux bleus cerclés de noir, qui me regardaient avec curiosité et amusement. La bonne vieille pleurait encore, et elle comptait ses chats. Je les comptais avec elle.
— Dix, dit-elle. Vous en comptez combien, vous ?
— Dix aussi, répondis-je étonné.
— Dix ! Dix ! C’est une catastrophe, je suis foutue, foutue…
— Pourquoi dites-vous cela ? lui répondis-je. C’est vrai que c’est beaucoup pour un si petit appartement, mais…
— Vous m’avez l’air gentil, avait-elle dit en me tenant les mains. Et vous êtes plutôt beau gosse. Il faut absolument que vous m’aidiez, je n’y arrive pas toute seule. Il faut qu’ils disparaissent. Tous ! Vous comprenez ?
— Disparaître ? Que voulez-vous dire ?
Son regard se troubla et elle se remit à pleurer.
— Je vais vous raconter mon histoire, si vous avez un peu de temps à me consacrer. Je vous préviens, c’est une histoire de fou… de fou. Mais c’est la vérité.
Et elle raconta son histoire. Incroyable, en effet, elle l’était, cette belle histoire.

“Vous pensez que j’ai cent ans, et c’est l’apparence que j’ai, mais en décembre prochain, et il faudrait un miracle pour que j’arrive jusqu’à décembre, j’aurais fêté mes vingt-quatre ans, soit à vue de nez quelques années de moins que vous. Je m’appelle Sinoé. Je suis arrivée à Paris il y a à peine deux mois, pour commencer un stage dans un salon de coiffure. Je suis orpheline, mes parents sont morts quand j’avais dix ans et j’ai acheté cet appartement avec l’héritage qu’on m’a légué à mes dix-huit ans. Je devais commencer mon stage en septembre, mais en attendant j’avais tout l’été à passer à Paris. Il faut vous dire aussi que depuis un an, je rêvais de me procurer un chat siamois. J’avais assez d’argent qui restait de l’héritage pour pouvoir me payer ce rêve. Je trouvai alors le meilleur éleveur de chats siamois de France, et le plus cher. Mon chat m’a été livré fin juin. C’est à partir de là que ma vie a basculé.
La vieille s’était remise à pleurer et pendant son récit, les chats allaient et venaient entre nos jambes avec des grâces égyptiennes. L’un d’eux sauta sur mes genoux, et enfonça ses griffes dans mes cuisses.
“C’est lui, je le reconnais, avait dit Sinoé. Il s’appelle Frisson. Il a tendance à griffer un peu quand il s’installe sur les genoux, mais regardez un peu ce port de tête ! Comment ai-je pu lui faire du mal ?
Elle reprit son récit avec détermination, pendant que Frisson ronronnait, s’abandonnant avec confiance à mes caresses.
“J’ai passé trois jours magnifiques avec lui, nous sommes restés comme des amoureux et je ne suis pas sortie pendant trois jours tellement il me fascinait. Je passais des heures et des heures à l’admirer. Je dessine beaucoup, regardez, au mur, il y a des dessins de chats partout. Maintenant depuis quelques jours, je ne peux plus dessiner. Ma main tremble, et je ne vois plus clair. Moi qui avais une si bonne vue ! Où est-ce que j’en étais ? Trois jours après l’arrivée de Frisson, il a bien fallu que je sorte, et puis il faisait beau, je suis allée me balader une bonne partie de la journée, et le soir je dois dire que Frisson m’a fait un peu la tête, mais bon. Le lendemain, je me suis réveillée avec un gros mal de tête. Dans la salle de bain, je me suis trouvé une tête bizarre, plus assurée, plus puissante. J’avais perdu des joues, et je me trouvais plus belle que jamais. Quand je suis arrivée dans le salon, j’ai vu Frisson sur le fauteuil, et cela m’a fichu une trouille pas possible. Je venais de le quitter, il était sur mon lit. Je regardai sur le lit, et il y était !
Prise de panique, je prends Frisson, sur le lit, dans mes bras, et vais de nouveau dans le salon. Il y a bien un autre chat. Je lâche Frisson qui ne semble pas du tout effrayé par le phénomène, et je vais voir cet intrus. Il était magnifique, encore plus beau que Frisson… J’étais comme hypnotisée, et tout ce que j’ai trouvé à faire, c’est de le baptiser. Vous allez me dire que ma réaction n’est pas vraisemblable, n’importe qui aurait voulu comprendre comment ce chat était apparu, mais quand l’impensable pénètre dans notre vie, l’esprit est capable de l’accepter, sans doute parce que ça nous apporte quelque joie. J’en ai en tout cas fait la douloureuse expérience… Je me suis couchée le soir avec mes deux chats en boule à mes pieds, Frisson et Floraison, et j’étais bien.
Trois jours plus tard, à votre avis, qu’est-ce qui s’est passé ? Un autre chat ! Il était sur mon lit quand je me suis réveillée, entre les deux autres, et en me penchant vers lui j’ai senti quelque chose de différent dans mon corps. Mes cuisses ne se soulevaient pas comme avant. Inquiète, j’ai couru dans la salle de bains et j’ai vu, sur mon visage, des rides nouvelles autour des yeux, sur le front… Je ne comprenais rien, je ne comprenais pas encore que j’avais trois chats, et que mon corps avait pris cinq ans en une nuit ! J’ai examiné mon corps de trente ans, ce n’était pas si mal. J’avais des formes pleines et agréables à regarder. Sans trop me soucier de tout cela, j’ai surtout pensé qu’avec trois chats, la litière allait être étroite, et vite pleine. Je suis allée faire des courses, et j’aimais bien me regarder dans les vitrines. Tout en marchant, avec ma nouvelle litière, j’ai eu l’idée, alors, du nom Prunelle. Vous savez, pour le troisième chat.
Vous vous doutez bien de la suite des événements. Trois jours après, j’avais quatre chats siamois, et quarante ans. Je n’avais même pas l’idée d’aller voir un médecin ! Je l’ai appelé Tourmente. À cinquante ans, et avec un cinquième chat, nommé Feuille, j’ai commencé à me poser des questions en regardant la date du calendrier. Cela faisait seulement vingt jours que Frisson était entré dans ma vie ! Qu’est-ce qui se passait ? Jusqu’où ce phénomène allait-il m’emmener ? Ce n’était pas sorcier à deviner… Les jours passaient, et au bout du troisième jour, j’allai me coucher terrorisée. Je n’avais pas envie d’avoir soixante ans. Je n’avais rien fait de ma vie, et puis je me disais, très naïvement, qu’ils ne prendraient jamais en stage une vieille de soixante ans dans leur salon de coiffure !
Le lendemain, j’avais six chats, et j’étais vieille. Mes cheveux devenaient gris, mes yeux se perdaient sous les paupières qui tombaient. J’avais une sorte de double menton filandreux, et les rides avaient envahi tout mon visage. Mon nez, je le trouvais allongé. Je ne pouvais pas y croire. J’eus un moment de lucidité et de révolte en voyant mes si beaux seins transformés en gants de toilette en à peine dix jours ! Il fallait me débarrasser d’un chat, pour perdre dix ans. Mais lequel ? Lequel sacrifier ? C’était un vrai supplice. Je pris le panier de Frisson, et je mis le sixième chat – oui, je réussissais à les reconnaître, bien qu’ils soient presque identiques – dans le panier. Il s’appelait Chêne. Je quittai mon appartement à la tombée de la nuit et j’ouvris le panier au bord de la Seine. Bien sûr, je n’eus pas le courage de le jeter à l’eau, mais bon, il resta assis à me regarder de ses beaux yeux bleus, sur le bord de l’eau. Avec résolution, je repartis chez moi, m’assurant qu’il ne me suivait pas, mais il restait là, assis au bord de l’eau, petite tache beige dans l’obscurité.
Le lendemain, je me sentais mieux ; je n’avais plus que cinq chats, mais je me sentais plus vigoureuse. L’idée me venait même de me séparer d’un autre, mais je les aimais trop, les petites bêtes, comment me serais-je séparée de Feuille, ou de Prunelle ? Cinquante ans c’était bien. Si j’avais pu rester ainsi, à cinquante ans et commencer à vieillir normalement ! Mais non, l’enchantement dont j’étais victime ne voulait pas s’arrêter. Le lendemain, comme par vengeance, je n’avais pas six chats, mais sept ! Je restai prostrée dans mon appartement avec mes sept chats, et j’avais perdu le goût de trouver un nom à ce septième chat. Il fallait faire vite, tant que j’avais encore un peu d’énergie. Avec une tristesse infinie, la nuit tombée, j’ai emporté Tourmente, Chêne, Feuille, Prunelle, Floraison, mais pas Frisson ! Oh, non, je n’avais pas pu… jusqu’à la Seine, et je les ai jetés à l’eau, le panier avec qui les emprisonnait et les entraînait au fond de l’eau. Heureusement, ils étaient petits et dociles, les chéris…
Je suis rentrée chez moi secouée de sanglots, la tête qui tournait, j’avais tellement honte de ce que j’avais fait ! Mais je ne pouvais pas me résigner à la mort sans rien faire, vous comprenez ? Ce n’était pas leur faute, mais c’était à cause d’eux que je vieillissais. Frisson m’attendait en ronronnant sur le lit, et je me suis serrée contre lui en pleurant, j’avais de nouveau trente ans, mais curieusement, me voir de nouveau belle et forte dans le miroir ne m’avait pas réconfortée. Et vous vous doutez de ce qui m’attendait le lendemain matin. Huit chats ! Je devenais folle, j’ai passé la pire journée de ma vie. C’est là que je vous ai vu sortir de chez vous. J’étais comme possédée. La nuit venue, j’ai sorti un couteau de cuisine et j’ai fait un vrai carnage… Même Frisson n’a pas échappé à ma rage, et je pleurais en égorgeant la pauvre bête. J’étais devenue un monstre, mes mains de vieille pleine de sang de chats ! J’ai eu le courage de descendre le sac poubelle qui contenait les corps, et avant de me coucher j’avais vu mon visage de jeune fille dans le miroir, mais mon regard sombre était celui d’une femme qui avait trop vécu.
Vous comprenez que nous arrivons à aujourd’hui. Ce matin, j’ai entendu les poubelles passer et j’ai soupiré. J’avais passé une nuit lourde de sommeil, et je me suis réveillée avec une soif terrible, c’est tout ce à quoi je pensais. Quand je suis arrivée dans le salon, j’ai vu les chats, mais sans trop comprendre si c’était normal ou pas, et… c’est à ce moment que vous avez frappé à la porte. Ils sont dix, vous comprenez, je ne vais pas tenir encore très longtemps, si vous ne m’aidez pas à m’en débarrasser.
Ému par cette histoire abracadabrante, je promis à la vieille dame d’y réfléchir. Il était certain qu’elle avait inventé toute cette histoire, et je trouvai cette imagination fascinante. À l’aube de la mort, l’esprit invente de si belles fables, pour échapper à la cruelle vérité qui l’attend ! Néanmoins, il était certain que les chats avaient besoin de nouveaux maîtres, et que ma pauvre vieille centenaire devait aller à l’hôpital.
“Je peux peut-être mettre une annonce, certains voudraient peut-être de ces chats, ils sont jeunes et beaux, on pourrait même les donner pour que ça aille plus vite.
— Mais oui, bien sûr ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Comme vous êtes gentil ! Si je retrouve mes vingt-quatre ans, on fêtera ça ensemble…
Je rentrai chez moi et lançai une annonce sur le bon coin, ‘offre dix chats siamois’. J’eus instantanément une dizaine de réponses. Ces chats-là, certainement, valaient beaucoup d’argent, et je n’en demandais pas un centime…
Le lendemain matin, je m’étais réveillé de bonne heure par le téléphone, un homme avait envoyé six messages pour dire qu’il pouvait passer récupérer les chats tout de suite, car il était dans le quartier avec son fourgon. Encore un peu endormi, j’allai frapper chez ma voisine pour lui annoncer la bonne nouvelle. Personne ne répondit. La porte était restée entrouverte, et je pus entrer. Je découvris ma voisine sans vie, dans son lit, entourée de tous ses chats. Mon téléphone vibra. L’homme intéressé par les chats était en bas, je lui dis de monter. Il avait une grande cage, et il enfourna dedans les délicates créatures aux yeux bleus.
‘Vous savez que ces chats valent une fortune ? Ils sont jeunes, ils ont à peine six mois. Vous aviez dit qu’il y en avait dix, mais moi, j’en compte onze. Je les prends tous ?’
Mon cœur se mit à battre. Onze ? J’observai le cadavre qui gisait sur le lit, grisâtre, déjà presque un squelette.
— Vous ne voulez pas en garder un ? me demanda le gars.
— Certainement pas ! lui répondis-je avec un frisson.

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Mathieu Kissa · il y a
Il a pas souhaité bonne chance au repreneur ? En tout cas chez moi, un chat ça suffit largement ! Bravo pour l'idée, et le style.
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Gaby S · il y a
J'aime bien le fantastique dans la nouvelle et puis le mot final qui ravive avec humour le frisson aux allures de chat !
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Olivier Modjazz · il y a
Bravo !
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Albane Charieau · il y a
prise de bout en bout
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Ode Colin · il y a
le titre m'a tout d'abord interpellé (oui j'adore les chats) et je suis bien contente car j'ai passé un bon moment à vous lire !
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Fleur A. · il y a
Brr...
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Nelson Monge · il y a
Une ambiance étrange, et une intrigue bien menée qui porte le lecteur jusqu'au dénouement.
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JFG Sanshiro · il y a
Ah chat alors quelle histoire.
J’en frissonne encore.
Une suite peut-être ?

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Henricson Suzette · il y a
Très subtil, on ne cesse de se poser des questions, j'ai beaucoup aimé.
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Eva Dayer · il y a
Un beau récit fantastique...

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