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La Vieille aux pigeons

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J’l’aime bien, moi, mon coin d’ville. De toute façon, c’est tout c’que j’ai. J’ai pas vraiment l’choix, si j’veux qu’la vie soit supportable.
J’me balade pas mal dans mon quartier. Je fouine un peu, à droite, à gauche. J’laisse traîner mes oreilles, mes yeux, partout. J’m’instruis, quoi !
Y a une vieille dame qui passe souvent dans mon quartier. Quand elle m’a vu, la première fois, elle m’a demandé c’que j’faisais là, si mes parents savaient qu’j’étais dehors, et patati, et patata. Et tout ça, d’une voix sucrée d’gentille mamie. C’est comme ça qu’devraient être toutes les grands-mères du monde, j’imagine. Enfin, presque toutes. La mienne, de grand-mère, a jamais voulu m’voir. Un bâtard, ça fait pas un vrai petit-fils, qu’elle a dit à ma mère. Ma mère a moi m’a fait toute seule, même si au départ ils ont dû s’y mettre à deux. M’enfin, comme elle a pas gardé le père, elle est devenue une fille-mère, ce qui sans sa famille ne s’fait pas, i’ paraît.
Quand j’étais p’tit, j’savais même pas c’que ça voulait dire un bâtard, et encore moins ce que c’était, une fille-mère. A force de pas savoir, j’en ai eu marre. J’ai demandé à mon voisin, qu’était instit’, si un bâtard ne pouvait pas faire un petit-fils convenable. Il a eu l’air tout chose. J’m’en souviens très bien. J’avais sonné à sa porte, j’avais bien dit « Bonjour, Monsieur, excusez-moi de vous déranger », parce que ma mère fait c’qu’elle peut, et même si elle me laisse traîner les rues, elle m’a appris la politesse. Et puis, j’lui avais balancé comme ça, d’entrée d’jeu, ma p’tite question. Il m’a regardé longtemps comme s’il comprenait pas, il s’est gratté les trois cheveux qui lui restaient et puis il m’a répondu qu’un bâtard était un animal dont les parents étaient de races différentes, et qu’il fallait beaucoup les aimer, parce que c’était les plus beaux, même si les imbéciles ne s’en rendaient pas compte. Après, il m’a regardé encore un moment, avec un drôle de regard. On aurait dit qu’il allait se mettre à chialer, là, devant moi. J’me suis barré vite fait. J’aime pas quand quelqu’un pleure, on m’a jamais dit c’qu’i’ fallait faire dans ces cas-là. J’lui ai quand même dit « merci beaucoup, m’sieur », avant d’m’en aller. Ma mère m’a bien appris.
Ça m’a donné à réfléchir, cette petite explication. J’pouvais pas être un bâtard, c’était pas possible. J’étais pas un chien, j’étais un p’tit garçon. Quand même le soir, j’ai regardé ma mère d’un autre œil. J’ai bien vu qu’elle était belle. Ça, elle est belle, ma mère ! Une putain d’blonde, avec des jambes qu’en finissent pas, et tout c’qu’i’ faut autour. J’l’ai bien regardée, même que j’ai dû insister parce qu’elle a fini par me trouver tout drôle et m’a demandé pourquoi j’la regardais avec ces yeux de merlan frit. J’ai fait celui qui débarquait d’la lune, qu’était en train de rêver, et puis j’suis allé en douce
dans la salle de bain. Là, y a un grand miroir où on peut se voir en entier dedans. J’ai bien vu qu’j’ressemblais pas à ma mère. Autant elle est blonde, autant, moi, j’suis noiraud. De haut en bas. J’me contente pas d’avoir la peau bien mate, i’ faut aussi qu’mes yeux et tout c’qui pousse sur ma tête soient noir charbon. J’me suis dit que sûrement, ma grand-mère m’appelait bâtard parce que mes parents étaient de races différentes. J’me suis dit aussi que ma grand-mère était forcément une vraie conne de pas m’aimer vu que j’étais le plus beau des petits-fils qu’elle aurait jamais. Plus tard, j’ai su qu’un bâtard était aussi un enfant né hors mariage. Mais j’ai toujours préféré la version de mon voisin. Elle faisait de moi un être précieux et rare.
En grandissant, c’est à ma mère que j’ai commencé à poser des questions. J’lui ai demandé un jour de m’en dire un peu plus sur mon père que le peu que je savais, à savoir qu’il avait dû être plutôt du genre bronzé, vu la tête que j’avais. Ma mère n’a pas eu l’air étonné. Elle m’a dit qu’il fallait bien qu’ça finisse par sortir, qu’elle s’y était préparée, qu’elle ne voulait pas me mentir. C’est vrai qu’elle a été honnête, qu’elle m’a dit toute la vérité. N’empêche qu’elle aurait pu m’expliquer tout ça avant qu’ça commence à m’poser problème. Passons. Elle a cru bien faire. C’est pas facile d’être fille-mère, on est toujours toute seule pour prendre toutes les décisions. Alors on peut pas prendre toujours les bonnes. Et là, elle avait décidé d’attendre que j’me décide moi-même à effleurer le sujet. Finalement, c’est bien moi qui suis venu à elle. Et même si c’est un peu lourd, pour un enfant, de prendre une décision pareille, je ne lui en ai pas voulu, parce qu’après la première question, elle m’a tout déballé, sans qu’j’ai besoin de lui tirer les vers du nez.
Elle m’a expliqué que sa famille était riche, qu’elle avait eu une aventure avec un ouvrier du bâtiment venu procéder à des travaux de rénovation dans la grande demeure familiale. Il était originaire d’Afrique du Nord et comptait retourner dans son pays sitôt finies les dorures du grand salon. Il avait été déçu par la France. La France l’avait repoussé, avec mépris, la France lui avait dit d’aller faire la manche ailleurs lorsqu’il lui avait demandé du travail. Il préférait partir. Il aurait voulu l’emmener avec lui. Il l’aimait, disait-il. Il avait trois chèvres au pays, plus quelques poules et un bout de jardin. Un de ses frères avait pris soin en son absence du peu qu’il possédait. Il lui avait promis de la rendre heureuse. Il lui avait promis, là-bas, une vie simple et digne. Elle n’aurait pas eu grand-chose à faire. Il aurait continué à cultiver sur son petit bout de terre les fruits et les légumes qui les auraient nourris. Plus tard, il se serait associé à son frère, qui possédait un lopin de terre plus important que le sien, et ils seraient allés vendre dans les souks ces beaux fruits gorgés de
soleil. Elle n’aurait eu, elle, qu’à distribuer le grain aux volailles et prendre leur lait aux chèvres. Pour ce qui était des repas, il n’était pas difficile. Il lui aurait appris comment on fait la soupe aux fèves et le pain de son pays. D’ailleurs, ses sœurs à lui l’auraient aidée, pour le linge, la maison, pour tout. Elle aurait eu du temps libre, pour se promener, prendre des bains dans la rivière, pour lire si elle voulait. Plus tard encore, quand ils auraient eu assez d’argent, ils se seraient installés dans une grande ville. Là, les distractions n’auraient pas manqué, même pour une européenne.
Ma mère n’avait pas eu le courage de suivre cet homme qui l’aimait. Elle n’avait pas pu se résoudre à quitter le confort dans lequel elle avait grandi. L’ouvrier nord africain était rentré au pays et elle, était restée dans la grande demeure où elle n’avait pas tardé à s’arrondir. Cet homme qui était mon père l’avait aimée si fort qu’il lui avait fait un enfant. On avait caché ma mère tout le temps de sa grossesse, quelque part en Suisse. Puis j’étais né, et vu la tête que j’avais, que j’ai toujours, on n’avait pas pu en supporter davantage. Ma mère avait été honnie, bannie de la famille, et ma grand-mère n’avait jamais voulu me voir.
Ma mère ne m’a rien dit de plus mais j’ai trouvé depuis, dans une vieille boîte à chaussures, des lettres jaunies qu’elle avait reçues lors de son séjour en Suisse et dans lesquelles ma grand-mère intimait à sa fille de revenir à la raison, lui promettant l’absolution totale si elle acceptait d’abandonner son enfant à la naissance en accouchant sous X. Ma mère n’a pas accouché sous X, mais sous son nom véritable. Ce nom, elle me l’a donné, avec tout son amour. Jamais plus elle n’a entendu parler de sa mère ailleurs que dans les rubriques mondaines des magazines. Et si j’ai pas manqué d’amour, j’ai en revanche manqué d’grand-mère.
J’lui aurais pas demandé la lune, à ma grand-mère. Tout simplement un peu d’amour. Rien de plus. Juste qu’elle s’inquiète un peu pour moi, comme cette vieille dame la première fois qu’elle est passée dans mon quartier, et qui m’a gentiment grondé parce que j’traînais dehors.
J’lui ai toujours trouvé un air de brave mamie, à c’te vieille dame. Et jusqu’à y a pas si longtemps, elle représentait mon idéal de grand-mère, avec ses cheveux tout blancs qui moussent comme du coton, qu’ça lui donne un air tout doux.
C’est vrai qu’la première fois qu’j’l’ai vue, j’l’ai aimée tout de suite. Y avait je sais pas quoi dans ses petits yeux qui m’plaisait bien. Elle avait une manière de les bouger tout l’temps dans tous les sens que je trouvais comique. Et puis, dès qu’elle m’avait aperçu, elle les avait laissés se poser sur moi doucement, ces p’tits yeux, et ç’avait été comme une caresse, comme une façon de me dire qu’elle m’avait vu et que j’existais, en tant qu’enfant, donc digne d’amour. Elle m’avait demandé gentiment c’que j’faisais là, et pourquoi j’étais pas chez moi, avec mes parents, quand dehors il faisait si froid. J’m’étais sauvé comme un voleur. J’pouvais quand même pas lui dire, à c’te vieille dame, que j’vivais avec une fille-mère qu’était trop crevée après ses huit à dix heures à faire des ménages pour pas s’endormir devant sa télé pendant qu’je jouais les filles de l’air. J’pouvais pas lui expliquer, c’était une vieille dame, elle pouvait pas trouver ça bien moral.
Chaque fois qu’j’l’avais revue, après cette première fois, j’étais toujours resté en retrait. J’la regardais passer, quand elle passait dans l’coin, mais j’m’arrangeais pour laisser une certaine distance entre elle et moi, pour qu’elle puisse pas me parler autrement qu’en criant, ce qui doit être plutôt pénible pour une vieille personne qui doit plus avoir tellement de voix. Mais elle n’avait jamais cherché à me parler, elle s’était contentée de m’faire un p’tit sourire avec un signe de sa p’tite tête, histoire de m’dire bonjour. Comme je suis bien poli et que ma mère m’a bien appris, j’faisais moi aussi un p’tit signe de tête, sans sourire, sérieux comme un p’tit homme, mais plus du tout méfiant. A force de s’faire des signes de tête par-ci, par-là, on a fini par s’rapprocher. On s’parlait toujours pas, mais on marchait des fois côte à côte plusieurs dizaines de mètres d’affilée. On finissait par se quitter avec le même p’tit signe de tête.
Plus ça allait, plus on marchait longtemps côte à côte, sans rien s’dire, quand elle passait dans l’coin. J’ai même fini un jour par l’accompagner carrément jusqu’à une petite place, deux rues derrière mon immeuble. Elle a pris dans son sac un gros morceau de pain et elle l’a balancé aux pigeons. Ça m’a bien plu, qu’elle aime les animaux. J’les aime, moi aussi. Ils m’ont toujours moins déçu que les hommes.
Elle a repris du pain dans son sac et m’en a donné un bout, toujours sans rien dire. On a donné tous les deux du pain aux pigeons, sans parler, assis sur la première marche d’un monument aux morts, le sac plein de pain posé à nos pieds.
Un pigeon, plus gras et plus confiant que les autres, est venu becqueter jusque devant nos pieds. Alors, on n’a plus bougé du tout, pour pas lui faire peur, et il s’est approché de plus en plus de la vieille dame, qu’avait l’air de guetter que’qu’ chose maintenant que j’y pense, même que ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille. Y avait des miettes de pain jusque sur les chaussures de la vieille et tout autour de ses pieds. Le pigeon a commencé par piquer le bout des pompes, puis par en faire le tour pour s’taper toutes les miettes. Pendant une petite seconde, il a tourné le dos à la vieille, et avant que j’comprenne ce qu’i’ s’passait, elle tenait ferme le pigeon dans une main et de l’autre elle lui tordait le cou.
Quand elle m’a invité, de sa voix si gentille, à manger du pigeon avec elle, je sais pas c’qu’i’ m’a pris, j’ai pris mes jambes à mon cou. Et même maintenant, quand j’la vois, même si j’comprends pas trop pourquoi, j’la vois plus passer dans l’coin sans éprouver un drôle de truc. J’aime toujours bien la voir, et j’continue à lui dire bonjour d’un signe de tête. Mais plus jamais je l’accompagne, j’aurais peur qu’elle m’offre des bonbons...
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Denys de Jovilliers · il y a
Une nouvelle bien écrite, bien rythmée. L'enfant narrateur est sympathique et la chute amusante.
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Denys :-)
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Fredo la douleur · il y a
Même si "La Vieille Aux Pigeons" se révèle être au final un texte, mettons un peu moins trash-cash que ceux que j'ai pu découvrir précédemment, il n'en demeure pas moins votre style un peu (bouscule tout) ! Et c'est tant mieux ! Vous abordez un sujet difficile avec des mots propres à votre univers qui tend à l'originalité ! ^^
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cendrine borragini-durant · il y a
Mon style un peu bouscule tout! J'adore, ça me résume pas trop mal...
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Charline Martinez · il y a
Bonjour, c'est surprenant, un peu décousu, on ne s'attend pas du tout à cela et j'ai quand même un peu de tristesse à voir que cette femme n'est pas la grand-mère….
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cendrine borragini-durant · il y a
C'est décousu comme le discours d'un jeune garçon de 10 ou 12 ans. Ne pas oublier que c'est lui qui s'exprime, pas la presque quinqua que je suis. Quant à la véritable grand-mère du jeune narrateur, on connaît bien avant la fin de l'histoire sa véritable nature (coincée dans des principes d'une autre époque, raciste...bref plus que médiocre sur le plan humain). La mamie de substitution (la gentille) a beau se présenter sous des traits de brave petite vieille, la promptitude avec laquelle elle tord le cou du pigeon a de quoi faire frémir...
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François Paul · il y a
De l’horreur au récit émouvant, de la place de l'enfant et de la mère...Quelle plume très personnelle. Bravo.
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci François :-)
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lcourdavault · il y a
Quelle belle histoire émouvante! Comme j'avais lu vos précédentes aventures, je m'attendais un peu à une fin "différente", je n'ai pas été déçu! J'adore!
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cendrine borragini-durant · il y a
Eh bien,non, ni hémoglobine ni affreux jojo cette fois-ci! Il faut savoir varier les plaisirs... :-) Heureuse de vous avoir surpris sur ce coup-là.
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Brigitte G. · il y a
Vous décrivez avec justesse la triste réalité de ces filles mères qui étaient rejetées par la soi disant bonne société. On condamnait les enfants, innocentes victimes.
J’ai adoré votre histoire, juste un petit bémol j’ai été gênée dans ma lecture par le style parlé. J’ai préféré la seconde partie.

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cendrine borragini-durant · il y a
Merci Brigitte. Pouvez-vous me dire ce que vous entendez par le "style parlé"? Est-ce le langage familier dont use mon jeune narrateur? Je sais que cela provoque une rupture dans l'écriture, mais un jeune garçon ne saurait s'exprimer comme la femme mûre que je suis... ;-)
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Brigitte G. · il y a
Je faisais référence aux nombreuses apostrophes qui perturbaient ma lecture même si elles reflétaient bien la façon de s’exprimer d’un jeune garçon. J’adorais votre histoire mais ma lecture était moins fluide.
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cendrine borragini-durant · il y a
C'est-à-dire que je préfère les balades hors des sentiers battus. Sur l'autoroute, je m'ennuie... ;-)
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Avy N'guessan Parfait Kodia · il y a
Votre histoire est formidable. Elle dégage de forts sentiments. Ce n'est pas toujours facile pour une telle mère-fillz de se retrouver dans ces circonstances encore moins le pauvre enfant innocent qui sort de ses entrailles. Être considéré comme un enfant bâtard est une étiquette qui attire autant bien toutes les formes de souffrances moral, ajouter à cela la société qui vous épingle, qui vous torture comme si vous étiez la cause de votre apparition sur terre, lorsque cette vie la est accompagné par Une pur description de cette belle histoire que vous nous faites connaître. A cela je dis bravo ! Vous qui par cette belle œuvre avez su faire ressortir les sentiments de toutes ces victimes qu'on juge s'en être entendu. Je partage la décision et les sentiments de cette mère fille. Quant à l'enfant on n'y peut rien c'est la vie. Il essayer construire la sienne puisque nous sommes déjà né. Merci bien pour cet excellent texte d'actualité.
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cendrine borragini-durant · il y a
Merci à vous, Avy! Heureuse que mon histoire vous plaise.

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