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Marie

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FINALISTE
Sélection Public

À Boujac, petit village du Gers, blotti entre plaine et coteau, habitait dans un vallon sauvage et reculé, Germaine Soubirac. Cette pauvre vieille femme qui avait plus de quatre-vingts ans, vivait seule dans sa bicoque. Quand ses pas l'amenaient péniblement au village, appuyée sur son bâton presque aussi courbé qu'elle, pour aller chercher sa miche de pain hebdomadaire, les habitants fuyaient son regard alors que les gamins riaient et lui criaient dessus.
Face à cette horde bruyante de marmots teigneux, elle agitait son impuissante béquille ou son doigt décharné, pensant qu'une telle intimidation mettrait fin à leurs quolibets. Elle les fixait d'un œil noir et agressif. Mais, malgré ses menaces, les garnements continuaient à se jouer d'elle. Puis, cahin-caha, sa pitance sous le bras, elle reprenait le chemin sous ses pieds pour regagner sa baraque et retrouver calme et solitude.
Parce que sa tête dodelinait dans tous les sens, parce qu'elle avait la bouche édentée, parce qu'elle avait le nez crochu et le menton de la fée Carabosse, parce qu'elle vivait seule dans sa masure et qu'elle s'exprimait dans un patois compris d'elle seule, tout le monde la surnommait « La sorcière ».
Les villageois lui attribuaient des pouvoirs surnaturels, comme celui de jeter le malheur dans un foyer, de rendre une femme stérile ou de tarir l'eau d'une source. Elle avait le mauvais œil. Tout le monde la craignait et la redoutait. On prenait grand soin de se détourner d'elle. Les femmes se signaient discrètement en la croisant.
En l'apercevant, les amoureux faisaient un écart pour éviter son chemin. Dans la contrée, on disait à voix basse que le soir des noces, elle avait le don de nouer l'aiguillette.
On racontait également qu'elle pouvait faire périr une vache ou empêcher une poule de pondre, rien qu’en lançant un regard de travers, du côté de l’étable ou du poulailler.
Au village, Firmin Lestable, possédait plus d'une trentaine de vaches de race gasconne. Ces bêtes avaient fait la réputation de sa ferme dans toute la région. Pour s'en rendre compte, il suffisait de lever la tête et de regarder les plaques de récompenses obtenues lors des foires ou comices agricoles, clouées aux poutres de l'étable.
Pourtant, aujourd'hui, Firmin était inquiet, ses vaches dépérissaient et s'affaiblissaient de jour en jour. Elles avaient des difficultés pour allaiter leurs veaux. À ce rythme, c'était tout son troupeau qu'il risquait de perdre, veaux compris. Et ça ! Il ne pouvait s'y résoudre.
Il en était persuadé, la vieille lui avait lancé un maléfice. Elle était tellement fielleuse qu'elle ne supportait pas de voir d'aussi belles bêtes. À moins qu'il ne s'agisse d'un voisin jaloux qui se soit adressé à cette envoûteuse pour qu'elle lui jette cette diablerie. Un tel cheptel, cela aiguisait la jalousie.
Le soir, lors du souper, Firmin fit part de ses soupçons à Toinette son épouse. Cette dernière le conforta dans sa réflexion. Elle aussi, pensait bien que la sorcière n'était pas étrangère au malheur qui les frappait.
Il décida d'en avoir le cœur net. Il n'allait tout de même pas se laisser impressionner par cette jeteuse de sorts. Demain, il se rendrait chez la magicienne. Elle allait voir de quel bois il se chauffait !
Firmin et Toinette ne dormirent pas de la nuit, pensant à l'infortune qui s'abattait sur leurs bêtes, au bétail qui allait mourir, au qu'en-dira-t-on.

Le lendemain dès potron-minet, d'un pas ferme et muni d'un gourdin, Firmin se mit en route, bien décidé à intimider cette ensorceleuse pour qu'elle retire le mauvais œil et que son élevage retrouve force et vigueur.
Vingt minutes plus tard, il était devant la bicoque. Un coup d'épaule violent eût raison de la planche qui faisait office de porte d'entrée.
C'est alors qu'il la vit, dans son intérieur de misère, prostrée derrière la table, les yeux hagards, remplis de peur. Elle ne comprit pas tout de suite ce qui se passait.
Firmin s'avança vers elle, pressé d'en découdre. Il leva son gourdin et une avalanche de coups s'abattit sur la vieille. Un déchaînement de violence s'empara de Lestable, il cognait avec vigueur sur ce pauvre corps décharné. Elle hurlait de douleur, il la sommait de lever son sort.
Il était fou de rage, ses lèvres écumaient, de grosses gouttes de sueur tombaient de son front, de la morve s'écoulait de son nez, il ne cessait de brailler sa haine, il se comportait en furie.
— Je t'ordonne de lever ton sort et de redonner force à mes bêtes ! s'époumonait-il.
La colère lui échauffait le sang. Il tapait avec véhémence et cassait tout ce qui se présentait à lui, vaisselle, miroirs, vitres. Il frappait avec exaltation, passant ses nerfs aussi bien sur la table que sur l'aïeule. Il la brutalisait avec une certaine jouissance. Plus elle criait, plus il cognait. Il ne sentait plus sa force.
Au bout de dix minutes de bastonnade, la pauvre femme ne bougeait plus, gisant dans une mare de sang, totalement meurtrie et mutilée sous la violence des coups.
À la vue de ce corps inerte, le regard hébété, la raison reprit Firmin. Il réalisa ce qu'il venait de faire et quitta les lieux promptement.
La vieille resta là plusieurs heures, à moitié morte dans l'unique pièce qui lui servait de logis, le corps couvert d'hématomes et d'ecchymoses. Reprenant peu à peu ses esprits, mais à bout de forces, dans sa chair endolorie et mortifiée, elle réussit à grande peine, à se traîner jusqu'à l'extérieur.
Ce n'est qu'après plusieurs heures d'agonie, qu'elle dut son salut à un braconnier qui passait par là.
Aussitôt, l'alerte fut donnée et les secours dépêchés sur place.
À bout de souffle et toute commotionnée, elle parvint à donner aux gendarmes, le nom de son agresseur ainsi que les raisons pour lesquelles elle avait été rossée.


Firmin Lestable fut arrêté et conduit en prison le soir même.
Germaine fut hospitalisée à Auch, son pronostic vital était engagé. Le corps médical ne ménagea pas sa peine pour la ramener à la vie et atténuer ses douleurs. Ce n'est qu'après plusieurs opérations, et de longs mois de rééducation, qu'elle put enfin quitter l'hôpital.
N'ayant plus de chez soi, puisque réduit au stade de ruine, c'est chez son frère qu'elle trouva refuge pour terminer sa convalescence.
Ce n'est qu'au printemps 1925 qu'elle fut convoquée par le tribunal pour relater le calvaire qu'elle avait vécu durant cette journée d'octobre 1924.
Le Tribunal, ému par le témoignage de cette vieille qui semblait sans âge, à la voix chevrotante et au visage buriné, n'accorda aucune circonstance atténuante à Firmin Lestable. Non, on ne se faisait pas justice soi-même ; non, à notre époque l'inquisition n'avait plus cours ; non, cette femme n'était pas plus sorcière que le Président du Tribunal n'était évêque !
L'enquête diligentée par la gendarmerie, conclut que si les vaches du cheptel Lestable dépérissaient, c'est que le fourrage manquait ; que la pâture était inexistante pour cause de sécheresse et que dans l'auge, par économie, les bêtes en étaient réduites à la portion congrue. La vieille n'y était pour rien, elle n'avait jeté aucun sort sur la ferme.
Firmin Lestable fut condamné à de la prison ferme, ainsi qu'à l'obligation de verser à la victime une somme confortable en guise de dédommagement du préjudice moral et physique subi. Devant une telle sentence, il ne décolérait pas. C'était lui la victime ! et un comble, c'était lui qu'on mettait en prison et qui devait indemniser de sa poche cette sorcière ! Quelle justice !

Après plusieurs semaines, Toinette Lestable, parvint enfin à réunir la somme exigée par le jugement. Le couple ne disposant pas d'un tel montant, c'est vers les parents, voisins ou amis qu'elle sollicita de l'aide. Mais ces derniers ayant tous refusé, elle n'a pas eu d'autre choix que de souscrire un emprunt auprès d'un établissement financier et ainsi, s'endetter sur de nombreuses années.
Aujourd'hui, plus d'un an après cette histoire, Firmin Lestable est sorti de prison. Depuis, ce terrible jour d'octobre 1924, le déshonneur s'est abattu sur lui et sa famille. Pour le village, ils sont tous devenus infréquentables.
Par manque de soin, toutes ses bêtes sont mortes les unes après les autres. Désormais, tous les jours que Dieu fait, avec sa femme et ses enfants, ils se tuent à la tâche afin de pouvoir survivre et rembourser le crédit contracté auprès de la banque.
Quant à la vieille, elle n'est plus revenue à Boujac, elle a quitté le logis de son frère, et, grâce à l'indemnité versée par les Lestable, elle a trouvé un petit appartement tout confort au centre-ville d'Auch dans lequel maintenant, elle coule des jours paisibles et heureux.

PRIX

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Lydwine van Deinse · il y a
J'adore les histoires de sorcières, je crois que j'aurais aimé qu'elle en soit une finalement. En tout cas, c'était captivant bravo, ça m'a aussi fait penser aux histoires criminelles racontées par Christophe Hondelatte sur Europe 1 (je suis fan !).
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Marie · il y a
Merci pour votre passage et votre commentaire. Si vous êtes friande de ces histoires de terroir, je vous invite à découvrir mon autre texte, intitulé Le Pantalon. D'avance merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-pantalon-3

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Thara · il y a
Bonsoir Marie,
Je vous souhaite une belle finale...
+ 4 voix !

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Marie · il y a
Merci à vous.
Si le coeur vous en dit, j'ai un autre texte un peu dans le même style, intitulé Le Pantalon. D'avance merci

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Moniroje · il y a
On se croirait dans mon village... oui, là-bas, sorts et sorcières sont encore d'actualité.
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Marie · il y a
Merci à vous pour votre passage.
Si le coeur vous en dit, j'ai un autre texte un peu dans le même style, intitulé Le Pantalon. D'avance merci

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Zoé.L · il y a
Bravo Marie, bonne chance.
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Marie · il y a
Merci à vous
Si le coeur vous en dit, j'ai un autre texte un peu dans le même style, intitulé Le Pantalon. D'avance merci.

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Lafaille · il y a
Mes voix, je vous invite à lire Jésus aime jouer au baby-foot
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Marie · il y a
Je suis allée vous lire et j'ai bien aimé votre texte, il est sympa et rigolo. Merci pour votre passage.
Si le coeur vous en dit, j'ai un autre texte intitulé Le pantalon. D'avance merci

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Corinne Vigilant · il y a
Une histoire poignante que j'ai beaucoup aimé ! Bonne chance pour la finale !
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Marie · il y a
Merci à vous pour votre soutien.
Puis-je vous inviter à lire mon autre texte intitulé Le pantalon. D'avance merci

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Corinne Vigilant · il y a
J'irai vous lire avec plaisir !
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Ardillon · il y a
on déplore un public plus nombreux pour ce texte
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Marie · il y a
Merci pour votre passage.
Si le coeur vous en dit, toujours dans le style de la ruralité et de la bêtise humaine, j'en ai un autre intitulé Le Pantalon.

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Diamantina Richard · il y a
Bravo Marie, et bonne chance !
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Marie · il y a
Merci beaucoup pour votre passage sur mes textes :)
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Dranem · il y a
Mon soutien pour cette finale, Marie !
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Marie · il y a
Un grand merci à vous .
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Claire Bouchet · il y a
Marie, je trouve votre histoire très bien construite. Jusqu'au point final, je me suis même demandée si la vieille n'avait pas mené tout le monde en bateau !
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Marie · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire qui me touche !!
Si ça vous dit, j'ai également un autre texte en ligne ayant pour thème la ruralité et de la bêtise humaine, intitulé : Le pantalon.
D'avance merci

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Claire Bouchet · il y a
Ah oui j'irai lire ce texte avec plaisir. De mon côté, une ado en pleine crise vous attend sur ma page. Mais... "C'est pas grave... ça va passer !" Cela vous tente ?
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Marie · il y a
Merci d'avance
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